Richie : "Ce n'est pas juste que les vieux parlent pour nous. Sans vouloir froisser personne, nous allons vivre plus longtemps qu'eux." Eleanor : "Je refuse de ravaler la colère, la peur et la tristesse que provoque cette décision qui changera mon futur pour un autre que je n'ai jamais voulu." Melissa : "Merci à l'ancienne génération de foutre en l'air notre futur." Rebecca : "Le sort de notre pays a été décidé par des nostalgiques d'un passé qui n'a jamais existé et qui ont créé un avenir déprimant." Jess : "L'opinion des vieux et des désillusionnés ne me représente pas, ni les gens de mon âge."
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Richie : "Ce n'est pas juste que les vieux parlent pour nous. Sans vouloir froisser personne, nous allons vivre plus longtemps qu'eux." Eleanor : "Je refuse de ravaler la colère, la peur et la tristesse que provoque cette décision qui changera mon futur pour un autre que je n'ai jamais voulu." Melissa : "Merci à l'ancienne génération de foutre en l'air notre futur." Rebecca : "Le sort de notre pays a été décidé par des nostalgiques d'un passé qui n'a jamais existé et qui ont créé un avenir déprimant." Jess : "L'opinion des vieux et des désillusionnés ne me représente pas, ni les gens de mon âge." Comme l'impression de s'être fait voler leur avenir. Déjà victimes de la crise, du chômage, du logement, des pensions. Et maintenant, pan ! Un Brexit dans les dents. Les jeunes Anglais accusent le coup, pansent leurs blessures sur les réseaux sociaux, aux micros que les journalistes leur tendent, sur les pancartes brandies dans les manifestations. Fucking "Leave" ! Eux, ils voulaient rester. A 66 % selon l'institut YouGov, à 73 % selon une étude de Lord Ashcroft Polls. Peu importe les sondages, l'attachement au "Remain" des 18-24 ans tranche nettement avec leurs aînés qui, à environ 60 % pour les 65 ans et plus, ont voulu prendre leur autonomie. Derek Smith l'avait senti. Le vote des plus âgés allait déterminer l'avenir des générations futures, prédisait ce professeur de Cambridge dans nos pages (Le Vif/L'Express du 10 juin dernier). "On devrait écouter les premiers concernés. Et voter dans l'intérêt des plus jeunes." Et d'oser une idée culottée : "Le vote des moins de 25 ans devrait compter double." "Quel acte de gérontophobie !", pouffe Pierre Verjans, politologue à l'ULg. Farfelu ? Peut-être moins qu'il n'y paraît. Mais choquant, assurément, alors que le principe "un homme, une voix" fait tourner nos démocraties. Il y a des relents inégalitaires que plus personne n'a envie de humer. Chez nous, le suffrage censitaire, devenu ensuite plural, est enterré depuis 1918. Tant mieux. Richie, Eleanor, Melissa et les autres n'ont cependant pas complètement tort : les conséquences du Brexit, comme de tant d'autres scrutins, leur colleront aux basques. "Ce n'est pas la première fois que l'on constate des différences générationnelles, souligne Geoffrey Grandjean, politologue à l'ULg. Le comportement politique des jeunes diffère de celui des aînés". Plus volatils, moins fidèles à un parti, plus cosmopolites... Plus abstentionnistes, aussi. "L'une des explications serait qu'ils considèrent le vote comme un droit, pas un devoir. Ils veulent faire leur propre expérience, ils refusent de se faire imposer des idées."Pourtant, dans nos sociétés peuplées de papy-boomers, les aînés pourraient bien leur dicter leur loi. "C'est un risque, dans un monde où la pyramide des âges devient plus étroite sur sa base et où les jeunes sont moins mobilisés politiquement", observe Axel Gosseries, professeur de philosophie politique à l'UCL. Cercle vicieux : si les moins de 30 ans ont l'impression d'être inaudibles, ils seront encore davantage en froid avec les urnes. Alors, doubler leur force électorale pour les réconcilier avec la chose publique ? "Cette théorie est discutée en sciences politiques, surtout dans le cadre de réflexions sur la justice intergénérationnelle", décrit John Pitseys, chercheur au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques). Ou comment éviter de faire peser sur les générations futures des décisions prises actuellement. En Ecosse, lors du référendum de 2014 sur l'indépendance, l'abaissement du droit de vote à 16 ans au lieu de 18 s'inscrivait dans cette veine. Les autorités avaient jugé que le choix était tellement conséquent que tout le monde (même les prisonniers) devait avoir voix au chapitre.Une autre piste, familiale cette fois, est parfois évoquée : accorder aux parents autant de votes que leur nombre d'enfants mineurs, en guise de procuration. "Il y a un deuxième champ de réflexion, poursuit John Pitseys. Certains considèrent que des décisions concernent davantage certaines parties de la population que d'autres et qu'il serait donc opportun de leur conférer plus de poids." Mais selon quels critères ? Comment distinguer objectivement ceux qui seraient les plus impactés ? A partir de quand cesse-t-on d'être jeune ? A 25, 30, 35 ans ? Le schisme générationnel ne dissimule-t-il pas d'autres oppositions (niveau d'études, contexte socio-économique...) ? Et les seniors ne pensent pas non plus qu'à eux. "Ce corps électoral se montre très préoccupé par l'avenir de ses enfants et petits-enfants, insiste Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Ils suivent par exemple de près les questions scolaires." "Cela ne veut pas dire que le problème générationnel n'est pas réel, résume John Pitseys. Mais le débat est forcément complexe". Le doublement du droit de vote est une extrémité à laquelle il n'est peut-être pas nécessaire d'accéder. "Des initiatives et propositions institutionnelles existent pour rendre nos démocraties plus sensibles à ces enjeux, avance Axel Gosseries. En particulier au niveau des représentants et des administrations plutôt qu'en agissant directement au niveau de l'électeur". Et de citer l'exemple de la Hongrie, qui a instauré des "ombudsmen", des personnes chargées de veiller aux intérêts de ceux qui ne sont pas encore représentés politiquement. Ou de la Finlande, qui a créé des commissions parlementaires thématiques. "On pourrait aussi imaginer des quotas d'âge sur les listes électorales, des sièges réservés dans certains parlements, un rôle plus significatif donné aux parlement de jeunes..."Ces idées-là ont sans doute plus de chances d'un jour percoler dans le débat public. Car l'homme politique qui osera publiquement proposer de doubler le droit de vote des moins de 25 ans, et ainsi se faire détester par tous les autres électeurs, n'est probablement pas encore né. ˜