Il est le roi, certes il règne mais, Dieu merci, il ne gouverne pas. Philippe connaît son métier, six ans déjà qu'il a appris à en maîtriser les codes. Il sait ce que l'on attend d'un roi des Belges quand les urnes ont parlé. Non pas monts et merveilles, juste un humble rôle de jeteur de ponts entre les présidents de partis, celles et ceux qui auront la main et qui détiennent les clés du pouvoir. C'est peu mais beaucoup à la fois si l'impasse venait à se prolonger. Une pensée émue lui traverse l'esprit, pour son grand-père admiré Léopold III, pour son oncle bien-aimé Baudouin à qui feu Jean-Luc Dehaene, plombier du CVP, avait demandé en 1988 l'inimaginable : cent jours, 106 précisément, pour former un gouvernement. Et pour son père bien sûr, Albert II, confronté à 194 jours de crise après le scrutin de 2007, en butte à 541 jours de paralysie en 2010-2011. Tous avaient dû mouiller leur chemise pour s'extraire du bourbier. L'idéal serait bien sûr de n'avoir qu'à subir, accompagner et entériner la marche des affaires qui conduirait en douceur à donner un gouvernement fédéral à ce pays. Comme il y a cinq ans, lors du baptême du feu.
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Il est le roi, certes il règne mais, Dieu merci, il ne gouverne pas. Philippe connaît son métier, six ans déjà qu'il a appris à en maîtriser les codes. Il sait ce que l'on attend d'un roi des Belges quand les urnes ont parlé. Non pas monts et merveilles, juste un humble rôle de jeteur de ponts entre les présidents de partis, celles et ceux qui auront la main et qui détiennent les clés du pouvoir. C'est peu mais beaucoup à la fois si l'impasse venait à se prolonger. Une pensée émue lui traverse l'esprit, pour son grand-père admiré Léopold III, pour son oncle bien-aimé Baudouin à qui feu Jean-Luc Dehaene, plombier du CVP, avait demandé en 1988 l'inimaginable : cent jours, 106 précisément, pour former un gouvernement. Et pour son père bien sûr, Albert II, confronté à 194 jours de crise après le scrutin de 2007, en butte à 541 jours de paralysie en 2010-2011. Tous avaient dû mouiller leur chemise pour s'extraire du bourbier. L'idéal serait bien sûr de n'avoir qu'à subir, accompagner et entériner la marche des affaires qui conduirait en douceur à donner un gouvernement fédéral à ce pays. Comme il y a cinq ans, lors du baptême du feu. Philippe avait fait le job en 2014. Il avait su donner du temps pour qu'advienne sans douleur un attelage hautement biscornu (N-VA - MR - CD&V - Open VLD) avec des séparatistes flamands à bord, sans que le souverain ne s'en soit formalisé le moins du monde. Il s'était montré à la hauteur, tout le monde l'avait reconnu avec insistance, y compris la presse, tant le soulagement avait été grand de voir lever les derniers doutes sur sa capacité à régner. Il reste à transformer l'essai. Le roi croise instinctivement les doigts et ils sont nombreux autour de lui à conjurer aussi le mauvais sort. Car cette fois, la promenade de santé promet d'être un chemin de croix. Briefé par ses conseillers, Philippe se repasse dans la tête le b.a.-ba de roi : rester au-dessus de la mêlée, flairer les chausse-trappes, savoir donner du temps au temps, ne froisser personne, ne pas compromettre par une maladresse un parcours jusqu'ici sans faute. En gardant bien à l'esprit que plus la crise s'éternisera et moins le risque zéro existera. En selle. Pour le rituel défilé au Palais royal des présidents de parti, la consultation obligée de ce que la nation compte de forces vives. Classique tour de chauffe avant la montée dans les tours, avant le passage au cycle de l'informateur, puis de l'explorateur, puis d'un négociateur avec retour obligé à un éclaireur pour cause de surplace. Car les semaines défilent, bientôt les mois, sans fumée blanche en vue, alors que les exclusives continuent de pleuvoir de tous côtés et que les gouvernements régionaux, formés depuis belle lurette, s'accommodent sans trop de peine du vide du pouvoir fédéral. Il faut en arriver au stade du démineur, puis du médiateur, puis de l'intercesseur, et le peuple préfère en rire qu'en pleurer en évoquant la prochaine entrée en lice d'un providentiel décapsuleur ou déboucheur royal. Philippe cache bien son impatience. Il se sait dans le collimateur du Nord où, sortie du scrutin écorchée vive, la N-VA de Bart De Wever a succombé sans déplaisir à la parade amoureuse d'un Vlaams Belang au bord de l'extase. Comme le monde est petit : " Il y a dans notre pays des gens et des partis qui, comme le Vlaams Blok, sont contre la Belgique. Je peux vous assurer qu'ils me trouveront sur leur route ", avait promis en 2004 Philippe encore prince, au détour d'un audacieux propos de table. Le jour J est venu. C'est aux émissaires du Vlaams Belang à emprunter pour la première fois le chemin du Palais royal. Et c'est avec un profond regret qu'ils font part à Philippe devenu roi de leur ferme intention de lui pourrir son Royaume, son trône, son existence. De lui faire payer le pacte historique scellé entre la monarchie et les francophones lesquels, circonstance affreusement aggravante, viennent de massivement déclarer leur flamme à la gauche jusque dans sa version la plus radicale. Cette Wallonie marquée au fer rouge, cette alliance des gauches PS-Ecolo-PTB qui se donne des airs de gouvernement de Front populaire depuis son siège à Namur, c'est plus que ne peut le supporter la Flandre et son coeur qui palpite de plus belle à la droite de la droite. Poursuivre la vie de couple avec un partenaire en voie de soviétisation s'annonce infernal. Aux orties le cordon sanitaire qui ne tenait déjà plus qu'à un fil, tout ce que le nouveau parlement flamand compte de nationalistes/autonomistes/indépendantistes, tout ce que recèle la diaspora flamingante, sonne le rassemblement et fait serment : la Belgique sera confédérale et détricotée ou ne sera plus. C'est à prendre ou à laisser. Forza Flandria ! 15 avril 2020, Philippe souffle ses 60 bougies. Le coeur n'est pas à la fête au château de Laeken, pas plus qu'au pays. Ce Royaume n'a-t-il pas besoin de gouvernement comme de pain ? Le roi saisit l'occasion pour s'adresser à ses chers compatriotes. Les oreilles se tendent, on retient son souffle : le fils suivra-t-il les traces du père en ce 20 juillet 2011, jour mémorable de discours royal où Albert II, d'ordinaire placide, agitant un doigt courroucé, s'était dit affligé par l'impasse politique prolongée ? Philippe est homme à récidiver, il en a le tempérament. Mais non, il parle sagement, sous contrôle, couvert par le Premier ministre démissionnaire Charles Michel (MR). La fine pointe d'agacement qu'il laisse percer entre les lignes de l'allocution suffit à enflammer la mouvance nationaliste flamande : de quel droit un roi se permet-il encore de porter un jugement de valeur ? " Le Roi est nu " et ne peut encore se découvrir qu'en colloque singulier, lors d'un de ces moments rares où un acteur du psychodrame politique peut se coucher sur le royal divan sans craindre de voir ses confidences s'étaler à la Une des journaux. Sauf que l'outil résiste mal à l'ère du portable et de sa curiosité malsaine. Septembre 2020, c'est le clash : il se met à circuler sur les réseaux sociaux une photo volée d'une page du carnet royal resté ouvert par mégarde, où Philippe a l'habitude de coucher ses réflexions au terme d'une consultation. S'étalent au grand jour quelques secrets qui devaient rester bien gardés. Stupeur, indignation : " on " a osé trahir la confiance du souverain, on vient là de ruiner son ultime pouvoir d'influence. Le mal est fait et que le coupable de ce crime de lèse-majesté soit interdit à vie de Palais n'y changera plus rien. Philippe rumine son infortune tandis que l'heure tourne et qu'il serait sage de conclure avant que le pays ne s'abîme dans une crise de régime.18 novembre 2020, 542e jour d'impasse, record de longévité battu, trop is te veel. Ce que le parlement flamand compte d'élus nationalistes/autonomistes/indépendantistes, grossis de nouveaux partisans gagnés par la résignation, enclenche la vitesse supérieure : une proclamation d'indépendance pure et simple, décrochée à la majorité absolue. Il faut se rendre à l'évidence : aucune pirouette politique ne viendra encore sauver in extremis la Belgique fédérale. Le Palais royal peut commencer à trembler sur ses fondations. Stoïques en leur château de Laeken, Philippe et les siens attendent qu'il soit statué sur leur sort et que l'on vienne apposer sur le portail la plaque " A vendre pour cause de liquidation ". Haut les coeurs, la fin de la Belgique ne signifie pas non plus la fin du monde. Rien n'interdit de se séparer à l'amiable et de se quitter bons amis. Va pour la procédure de divorce, l'affaire d'une bonne année consacrée au méticuleux inventaire et partage des biens et à solder les comptes. 2022 s'ouvre sur l'an I d'une Flandre indépendante sous régime républicain, sans le moloch bruxellois dans ses bagages, finalement répudié au profit d'Anvers érigée en capitale. Avec, pour voisin de palier, une " Belgique nouvelle " au format réduit à une Union de Bruxelles et de la Wallonie, qui choisit de rester une monarchie, de garder Philippe Ier pour roi et qui hérite du revenant Charles Michel comme premier Premier ministre. La grande alliance des gauches, aux affaires à Namur depuis 2019, ne résiste pas à la commotion. Déjà, la paire de ministres PTB avait préféré ne pas moisir dans un gouvernement de compromis décidément vendu au grand capital.Le 19 juin 2022, coup de théâtre et de tonnerre : Paul Magnette, président du PS et président du Conseil de l'Union bruxello-wallonne, convoque la presse pour annoncer tout à trac la fin de l'idylle avec le partenaire Ecolo mis KO. Voilà le MR, relégué dans l'opposition depuis trois ans, qui revient miraculeusement dans le parcours et décroche dans la foulée le poste de numero uno pour son homme toujours fort, Charles Michel. Qui d'autre, en effet, que le dernier Premier ministre de Belgique, l'ex-patron de la suédoise, pour être jugé assez fréquentable aux yeux de Bart De Wever et pouvoir traiter courtoisement avec le premier président de la Republiek Vlaanderen ? Depuis sa retraite de Beaufays, en pays liégeois, un sexagénaire suit le cours des événements avec jubilation. Il l'avait dit, il l'avait prédit, il avait même écrit en 2001 que tout cela finirait ainsi. Son opuscule (1) ne s'ouvre-t-il pas sur ces lignes prémonitoires : " Le 26 août 2022 au petit matin, Charles Michelet, Premier ministre de ce qu'il était convenu d'appeler la " Belgique nouvelle " [...] " ? Le nom d'emprunt ne trompera personne. Le Vif/L'Express a remis la main sur l'ouvrage et retrouvé la trace de son auteur. L'homme à la plume trempée dans la science divinatoire s'appelle Pierre-René Mélon, ancien Belge repenti et militant en veilleuse d'un Rassemblement Wallonie-France à l'état végétatif. Sujet à visions, il les a un jour, d'un jet, couchées sur papier. Et ce sont des lendemains insoupçonnés que nous donne à voir l'apprenti futurologue. Sur les ruines de la défunte Belgique surgit un monde de bruit et de fureur. Une ère de sang, de sueur et de larmes entrecoupée de temps de fierté et de félicité pour les Liégeois plongés dans les délices d'une indépendance reconquise. Et au milieu de ces tourments, pour Philippe de " Belgique nouvelle ", c'est un destin de roi maudit qui l'attend. Coquin de sort. En cet an de grâce 2022, Philippe croit avoir sauvé sa couronne alors que son trône est sur le point de vaciller. Car à peine née, la " Belgique nouvelle " se déchire sur la question de l'emplacement de sa capitale. Faut-il maintenir le coeur du pouvoir à Namur ou le faire battre à Bruxelles qui fit la gloire du Royaume perdu ? Cruel dilemme. Qui tourne à la foire d'empoigne, vire à émeutes et à répression policière. Jusqu'à ce que le sang rougisse les pavés de la place des Palais à Bruxelles et que le climat devienne à ce point insurrectionnel que, sur les conseils de son entourage, Philippe Ier et les siens se résignent à changer d'air. Et élisent l'Espagne pour terre d'exil. Le roi s'y tient coi. Depuis son refuge de Motril, il assiste, consterné et impuissant, à la mise à mort de son deuxième royaume. Médusé, il prend acte du refus des représentants du peuple liégeois de se soumettre au verdict de la consultation populaire qui s'est prononcée, de justesse, en faveur de Bruxelles. Désolé, il maudit la sécession du pays de Liège et la résurrection de l'ancienne principauté sous les traits d'une République libre. Interloqué, il suit à la télé la proclamation, le 27 septembre 2022, depuis le balcon de l'hôtel de ville de Bruxelles, d'un " Royaume des Etats Belgiques Unis et Souverains ", le REBUS pour faire court. Embarrassé, il apprend que la nouvelle monarchie le confirme comme souverain. De retour du roi dans la mère patrie, il n'en est toujours point question. Décrétée par le Parlement, l'impossibilité prolongée de régner finit par exiger une régence. La voie royale s'ouvre pour Elisabeth, l'héritière du trône, majeure et vaccinée depuis le 25 octobre 2019, jour de ses 18 printemps. Mais la princesse, qui a suivi ses parents en exil, est jugée encore un peu tendre alors que les temps restent si durs au pays et son éducation est de toute façon trop flamande. Pressentie, Astrid, soeur du roi qui a suivi en Suisse son époux princier et banquier, se dérobe à son tour. Alors, rassemblant tout son courage, Laurent se lève et se dévoue pour " sauver le brol ", sur les traces de son excentrique grand-oncle, le prince Charles, qui avait fort honorablement comblé la longue absence de son frère Léopold III au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il avait fallu que l'enfant terrible de la famille royale se distingue en choisissant, lui, de rester à Bruxelles. A la page 41 de son recueil des présages prosaïques, Nostradamus-Mélon a consigné les surprenants ressorts d'un plébiscite : " Laurent continuait à s'occuper des chats, des chiens, des lapins et des poules qui vivaient en pays belge. Il allait achever sa vie dans un insurmontable ennui lorsqu'un événement inattendu lui valut une popularité à laquelle il n'avait pas prétendu. Il entama une grève de la faim pour protester contre la fermeture des bars à minuit. Laurent convoqua la presse, exprima ses doléances, publia une "carte blanche" dans Le Soir, perdit 4,850 kilos et obtint gain de cause. La popularité de Laurent enfla si bien parmi le petit peuple des noctambules, patrons de bars et portiers de nuit " que le trône laissé vacant par son frère lui fut confié à titre provisoire moyennant " une rente digne de son rang ". Laurent, régent du REBUS le 1er décembre 2027, à 64 ans : il la tenait, sa revanche sur le destin. Mais le destin va, une fois de plus, se révéler bien cruel. Mélon-le-devin a vu encore plus loin. Printemps 2033, une guerre de sécession, la seconde à éclater aux Etats-Unis, embrase la planète entière. Sous nos latitudes, gagnée par l'humeur belliqueuse, la Flandre passe à l'offensive, lance ses armées sur le REBUS dans le but de reconquérir Bruxelles. Le 11 novembre, Laurent prend congé de Beyrouth-sur-Senne pour gagner à son tour une Espagne en voie d'implosion. Tragique fin de parcours au passage des Pyrénées : capturé, le prince régent tombe sous les balles d'indépendantistes basques en lutte contre des poseurs de bombe catalans. Philippe, inconsolable, abdique le 15, jour de la Fête du Roi. Le REBUS juge alors plus sage de donner un roi élu à ce qui reste de Belges sur Terre.Et le 2 décembre 2033, Louis-Charles Ier, fils de feu Charles Michelet, emporté par une attaque d'apoplexie en juin, pose son séant sur le trône. Auf Wiedersehen les Saxe-Cobourg, longue vie à la dynastie des Michélides, clame-t-on aux quatre coins du miniroyaume rendu à la concorde et à la prospérité par un Louis-Charles sacré " sauveur de la patrie ". Allez, fini de lire et de rire. Retour sur terre, en mai 2019, lendemain de scrutin et jour de gueule de bois. Et encore bien du plaisir, Sire.