Avertissement au lecteur : la description qui suit pourra sembler théâtrale. Les scènes décrites seront parfois médiocres, les rebondissements piteux, les acteurs toujours intéressés, bref, le tout pourrait se nimber d'un ridicule vaudevillesque. On aurait grand tort de faire une singularité belge. Car aucun pays n'est épargné par le piteux des rebondissements ou par le ridicule du vaudeville. Et car l'épilogue, en Belgique comme chez ses voisins, est le même. Partout, contre le coronavirus, des décisions de confinement toujours plus ferme ont été prises : par les gouvernements allemand, suisse, français, espagnol, italien, autrichien, irlandais et on en passe. Partout, des incohérences et des absurdités ont été dénoncées, partout l'opinion publique les a huées ou applaudies, et partout les politiques ont tenté d'en tirer profit. Ceci est donc une histoire belge. Mais pas que. Parce que si ses protagonistes sont belges, ses ressorts, eux, sont universels.

D'ailleurs, jeudi 12 mars, alors que les Belges comparent l'orageux Emmanuel Macron déployant son emphase depuis son beau bureau sur les chaînes françaises à la morne grisaille des fauteuils vides filmés par les stations belges dans la salle de presse du 16, rue de la Loi, ils croient contempler un profond fossé. Pourtant, les intérêts qui s'y jouent sont les mêmes. Le président français, lui, a simplement veillé à avoir quelque chose à annoncer avant de brancher les caméras sur lui... Car ce jeudi 12 mars, à 20 heures, la Belgique négocie encore.

Au Conseil national de sécurité, d'abord, bien sûr. Mais aussi au boulevard de l'Empereur, au siège du Parti socialiste, où Paul Magnette, Conner Rousseau et Bart De Wever discutent longuement. Ça ne fait que commencer. Depuis le matin, en effet, Paul Magnette a lancé une idée. Il veut tester la N-VA. Il se verrait bien formateur d'un gouvernement de plein exercice, auquel son parti, la N-VA, et peut-être d'autres, participeraient, et qui serait doté de pouvoirs spéciaux, pour se substituer au très minoritaire exécutif en affaires courantes que dirige Sophie Wilmès. L'idée est de gérer une urgence pour laquelle les affaires courantes ont certes été pensées, mais dont il se dit qu'elle serait mieux parée par un authentique gouvernement. L'idée est aussi, derrière cet appel aux responsabilités, d'éviter que les libéraux, francophones tout particulièrement, ne s'accaparent les bénéfices politiques de cette crise historique. L'après-midi, Paul Magnette a soumis l'hypothèse à une poignée serrée de socialistes (Elio Di Rupo, Rudy Demotte, Ahmed Laaouej, Laurette Onkelinx, Jean-Claude Marcourt) convoquée à la Chambre. A Joachim Coens aussi. A Sabine Laruelle et Patrick Dewael, missionnaires royaux également, bien entendu. Et à Bart De Wever et Conner Rousseau surtout, qui prennent rendez-vous pour le soir. Le jeune socialiste y prône un exécutif réduit à dix ministres, le madré nationaliste réclame la tête de Sophie Wilmès. Paul Magnette avance. Il rédige une note de trois pages : gouvernement réduit dans le temps et dans la composition, doté de confiance et de pouvoirs spéciaux, limité dans ses thématiques, et engagement formel des signataires de ne pas en déborder.

Le lendemain matin, vendredi 13 mars, devant un G20 socialiste élargi aux ministres tenu dans la grande salle du boulevard de l'Empereur, pour que chacun se tienne éloigné de son camarade le plus proche, Paul Magnette ouvre la possibilité de saisir un momentum. Il évoque un gouvernement provisoire de six mois, dont il serait formateur avec Patrick Dewael. Comme la veille, Laurette Onkelinx approuve. Rudy Demotte aussi. Jean-Claude Marcourt, négociateur fédéral et possible vice-Premier, met en garde. Les Bruxellois (Rudi Vervoort, Ahmed Laaouej, Philippe Close, Nawal Ben Hamou) sont très réticents, mais ne s'y opposent pas formellement. Paul Magnette avance. Jean-Marc Nollet l'apprend par une fuite. Il est en colère.

Le soir, c'est avec Conner Rousseau, Georges-Louis Bouchez et Gwendolyn Rutten, présidente de l'Open VLD, que Paul Magnette discute, boulevard de la Toison d'Or, au siège du MR. Georges-Louis Bouchez résiste. Il n'a rien à perdre. Si l'accord ne se boucle pas, ses ministres restent sur le devant de la scène. Sophie Wilmès est en train de devenir une star. S'il se boucle, le PS aura renié son principal engagement de ces dernières années, ce renoncement qui a tant coûté au MR et à Charles Michel : la promesse de ne pas gouverner avec les sulfureux séparatistes flamands. Les deux options lui sont plaisantes, Paul Magnette s'énerve et quitte les lieux. Au même moment, à Liège, un exécutif de la fédération socialiste, que Jean-Claude Marcourt quitte avant son terme, voit ce dernier et Frédéric Daerden se mettre d'accord pour ne pas trop être d'accord avec leur président, et de partout des messages encolérés commencent à remonter à Paul Magnette et à ses proches. Qu'importe. Il trace.

Le matin du samedi 14 mars, au siège de l'Open VLD, près de la place Sainte-Catherine, les discussions sont engagées entre les quatre présidents bleus et rouges, mais elles n'avancent pas. La séance est suspendue, et la bande des quatre doivent se revoir l'après-midi, à la présidence de la Chambre, sous l'égide de Sabine Laruelle et Patrick Dewael. On y patauge gentiment quand, sur VTM, Bart De Wever réclame un gouvernement provisoire d'un an, qui ne serait pas seulement limité à la gestion de la crise.

Bart De Wever, Het Laatste Nieuws
Bart De Wever © Het Laatste Nieuws

Les négociateurs invitent alors l'Anversois et Joachim Coens à les rejoindre. Bart De Wever, qui se plaint de Sophie Wilmès, précise : il serait Premier ministre, et, dans un an, l'article 195 de la Constitution serait déclaré à révision, donc des élections convoquées, et donc une réforme institutionnelle lancée. Paul Magnette refuse, et il est obligé d'afficher son soutien à Sophie Wilmès : "On ne change pas de capitaine en pleine tempête", fait-il publier sur le compte Twitter du PS alors que les sushis sont servis. Il propose alors de soutenir l'actuel gouvernement de l'extérieur mais sans y entrer. Conner Rousseau s'énerve, crie que ce n'était pas prévu, il est 2 heures du matin, on prévoit de se revoir demain à 14 heures et absolument rien n'est décidé, mais on a déjà évoqué le nombre de ministres de chaque contingent... Dehors, c'est la nuit, et le Parti socialiste est en feu : sur les réseaux sociaux, dans les boîtes mails, au téléphone, des parlementaires, des jeunes, des syndicalistes, ont déjà hurlé leur opposition à un gouvernement auquel participerait la N-VA.

Dimanche 15 mars, alors que les Français sont censés se rencontrer dans la promiscuité postillonneuse des bureaux de vote, la Belgique apprend qu'un bureau virtuel aseptisé du Parti socialiste est convoqué à 11 heures. Paul Magnette explique aux membres qui ont pu se connecter - ceux qui possédaient un Iphone, un Ipad ou un Mac - qu'il proposera de soutenir de l'extérieur le gouvernement Wilmès. Le bureau est soulagé : le président s'est rétracté. Avant ça, au petit matin, Jean-Marc Nollet l'avait secoué. Ils s'étaient engueulés mais ils s'étaient mis d'accord : Ecolo et Groen voteraient la confiance de l'extérieur avec le PS si Paul Magnette faisait adopter cette proposition en bureau. Le MR allait en être, mais les réformateurs l'ignoraient. Georges-Louis Bouchez apprend la nouvelle alors qu'il se dirige vers les studios de RTL, où Paul Magnette et Jean-Marc Nollet ont proclamé leur volonté au monde, sur des airs de pronunciamiento. Il arrive en retard, est coincé mais la solution l'arrange et il l'appuie, à peine assis à la table de Christophe Deborsu. Jean-Marc Nollet a appelé Meyrem Almaci, mais Paul Magnette ne prévient pas Conner Rousseau. Et les Flamands sont coincés.

A 14 heures, au Parlement fédéral, quand Paul Magnette arrive pour recommencer à négocier, tout le monde lui crie dessus. Bart De Wever l'invité de la veille, d'abord. Patrick Dewael l'hôte de toujours, ensuite. Conner Rousseau, le jeune frangin, enfin. Les Flamands se sentent trahis, ils n'ont pas tort du tout, Georges-Louis Bouchez explique qu'il n'était pas prévenu, et on suspend les séances, mais même Bart De Wever accepte d'avancer, pour voir, et d'inviter Jean-Marc Nollet et Meyrem Almaci après leur offre de service médiatique du midi. Georges-Louis Bouchez menace: si personne ne bouge, lundi, Sophie Wilmès demandera unilatéralement la confiance à la Chambre. Et tant pis pour ceux qui oseront la lui refuser devant une opinion publique aux abois.

Georges-Louis Bouchez propose aussi, à tout hasard, que PS et N-VA puissent adjoindre au futur gouvernement un vice-Premier ministre. Ça s'était fait en 1914, avec le POB d'Emile Vandervelde, mais son lointain successeur, Paul Magnette, n'en veut pas. Bart De Wever, lui, accepte, et dit qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier. Paul Magnette refuse, Jean-Marc Nollet refuse, Georges-Louis Bouchez refuse. Joachim Coens dit qu'on verra et que puisqu'on a invité les écologistes, on pourrait tout aussi bien inviter Maxime Prévot, le jeune frangin, et Maxime Prévot débarque. Le président du CDH a été tenu au courant par ses homologues francophones.

Il arrive, donc, on lui sert des nouilles sautées, et Bart De Wever lui dit qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier, et demande si ça le dérange.

Maxime Prévot dit que ce n'est pas le scénario qu'il privilégie.

Bart De Wever lui redit qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier, et redemande si ça le dérange.

Maxime Prévot dit que ce n'est pas le scénario qu'il privilégie.

Bart De Wever lui dit que ce n'est pas la question.

Maxime Prévot lui répond que sa réponse est non et que comme disait Philippe Maystadt : "Ce n'est peut-être pas ta question, mais c'est ma réponse." On rit.

Puisque tout le monde refuse, Bart De Wever ne dit rien, mais il a déjà perdu. Il est coincé.

Puis Georges-Louis Bouchez propose que puisqu'il est question d'une unité nationale, qu'on a invité d'abord tous les verts, et ensuite les oranges du Sud, il faudrait aussi convier François De Smet, président de DéFI, qui compte deux députés fédéraux. Patrick Dewael crie que ce n'est pas possible, que c'est n'importe quoi, qu'on n'a pas besoin de DéFI qui n'est même pas un groupe parlementaire, que si ça continue tout va tomber à l'eau, puis qu'il faut suspendre la séance, suspend la séance et sort téléphoner à François De Smet pour lui dire qu'il est le bienvenu, et qu'il serait agréable qu'il soutienne le prochain gouvernement, mais que s'il vient Bart De Wever va recommencer à dire qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier. François De Smet, qui n'est ni bête ni masochiste, accepte. Patrick Dewael revient, dit que les négociations ont abouti : dix partis soutiendront le futur gouvernement Wilmès, qui sera doté de pouvoirs spéciaux, et qui recevra la confiance de la Chambre. Les présidents ou les chefs de groupe participeront aux travaux du kern. Sophie Wilmès sera nommée formatrice par le roi Philippe, ce qui, de facto, suspend les négociations fédérales le temps que durera la crise sanitaire.

Patrick Dewael et Sabine Laruelle invitent les journalistes à entrer dans la petite salle tapissée. Juste avant ça, ils ont proposé aux présidents des partis de poser pour une photo.

Gwendolyn Rutten et Georges-Louis Bouchez acceptent.

Bart De Wever, que la solution ne satisfait pas parce que la composition de l'exécutif ne changera pas, refuse.

Jean-Marc Nollet et Rajae Maouane, que la solution ne satisfont pas encore parce que Bart De Wever est toujours là, refusent.

Joachim Coens, qui voit venir la solution qui satisfera Jean-Marc Nollet, refuse.

Il n'y aura pas de photo et Bart De Wever s'en va vite, mais tous les autres présidents restent, cachés derrière le rideau qui sépare le pupitre où s'expriment Patrick Dewaele et Sabine Laruelle devant la presse. On a prévu de se revoir lundi 16 mars, à 17 heures, pour les derniers détails.

Lundi 16 mars, en soirée, alors que les Belges comparent le martial Emmanuel Macron sur toutes les chaînes françaises à leur placide Saxe-Cobourg, qui s'est invité sur la RTBF et sur la VRT, c'est au Lambermont, résidence officielle de la Première ministre Sophie Wilmès, juste nommée formatrice par ledit placide, que se retrouvent presque tous ces présidents de parti qu'un cliché avait failli réunir la veille. L'un deux fait défaut : le président de la N-VA a envoyé son chef de groupe à la Chambre, Peter De Roover.

Le matin, Bart De Wever a démoli l'accord de la veille : c'est beaucoup de bruit pour rien, ça ne sera pas mieux que les affaires courantes, et d'ailleurs autant ne pas en sortir et donc ne pas voter la confiance, a-t-il dit à la VRT.

LIRE AUSSI: Bart De Wever, une certaine idée de la cohérence

Constitutionnellement il a raison, politiquement, il a tort : la symbolique est à l'union nationale. Les discussions du Lambermont commencent, on refait le match de la veille, et la question qui se pose porte sur ce vote de confiance, encore plus que sur la loi d'habilitation des pouvoirs spéciaux qui suivra. Conner Rousseau explique que la confiance ne peut être votée provisoirement : elle tient, par nature, tant qu'une majorité ne se défait pas. Constitutionnellement, il a raison. Politiquement, Sophie Wilmès le rassure : elle s'engage à redemander la confiance du Parlement au plus tard dans les six mois. Conner Rousseau accepte. Puis François De Smet, assis entre Maxime Prévot et Peter De Roover, lit à voix haute un tweet de Theo Francken, dans lequel celui-ci déclare ne jamais voter la confiance à un gouvernement si minoritaire, qui occuperait tout l'espace politique sans en avoir la légitimité populaire.

Georges-Louis Bouchez dit que c'est bon comme ça avec cette histoire de confiance. Peter De Roover n'a pas grand-chose à dire, et surtout pas le contraire de ce que disent ses patrons. Tout le monde s'énerve. Il est 20 heures et Jean-Marc Nollet crie. Il veut savoir ce que la N-VA fait encore là si elle ne votera pas la confiance, et il veut qu'on demande à Peter De Roover de sortir parce qu'il n'est plus à sa place, et c'est vrai, mais il reste à sa place. Joachim Coens, qui voit venir la solution qui ne le satisfera pas, tord la bouche, souffle, referme son carnet et se prépare à remettre son manteau à carreaux et à sortir. Mais Sophie Wilmès intervient. Elle suspend la séance parce qu'elle doit discuter avec le ministre-président de Rhénanie du Nord-Westphalie de la fermeture de la frontière qui se prépare. Il est 20 h 20 et quand la séance reprend, on fait les comptes. Sophie Wilmès veut savoir qui est d'accord pour lui voter la confiance.

Georges-Louis Bouchez, Gwendolyn Rutten, Jean-Marc Nollet, Meyrem Almaci, Paul Magnette, Maxime Prévot, François De Smet lèvent le bras très haut, et l'y gardent longtemps.

Conner Rousseau lève la main le temps que Sophie Wilmès le voie.

Joachim Coens fait un vague signe.

Peter De Roover, qui était là mais qui ne pouvait plus rien dire, ne dit rien.

Cette fois, c'est la fin.

Rideau sur les affaires courantes.

Le gouvernement Sophie Wilmès II prête serment mardi 17 mars, à bonne distance sociale du roi Philippe. Elle obtient la confiance, pour six mois, avec le soutien de neuf partis.

Les ministres du gouvernement Wilmès II ont prête serment mardi matin, Belga
Les ministres du gouvernement Wilmès II ont prête serment mardi matin © Belga

La Belgique, désormais, tournera comme ses voisins dans le suspens bizarre d'une épidémie jamais vue.

Les experts, les gouverneurs, les bourgmestres, les médecins, les infirmiers, les sauveteurs, les journalistes, les ministres travaillent, et ils pourront continuer à travailler dur pour nous en sortir.

Clap, clap, clap.

D'ailleurs, jeudi 12 mars, alors que les Belges comparent l'orageux Emmanuel Macron déployant son emphase depuis son beau bureau sur les chaînes françaises à la morne grisaille des fauteuils vides filmés par les stations belges dans la salle de presse du 16, rue de la Loi, ils croient contempler un profond fossé. Pourtant, les intérêts qui s'y jouent sont les mêmes. Le président français, lui, a simplement veillé à avoir quelque chose à annoncer avant de brancher les caméras sur lui... Car ce jeudi 12 mars, à 20 heures, la Belgique négocie encore. Au Conseil national de sécurité, d'abord, bien sûr. Mais aussi au boulevard de l'Empereur, au siège du Parti socialiste, où Paul Magnette, Conner Rousseau et Bart De Wever discutent longuement. Ça ne fait que commencer. Depuis le matin, en effet, Paul Magnette a lancé une idée. Il veut tester la N-VA. Il se verrait bien formateur d'un gouvernement de plein exercice, auquel son parti, la N-VA, et peut-être d'autres, participeraient, et qui serait doté de pouvoirs spéciaux, pour se substituer au très minoritaire exécutif en affaires courantes que dirige Sophie Wilmès. L'idée est de gérer une urgence pour laquelle les affaires courantes ont certes été pensées, mais dont il se dit qu'elle serait mieux parée par un authentique gouvernement. L'idée est aussi, derrière cet appel aux responsabilités, d'éviter que les libéraux, francophones tout particulièrement, ne s'accaparent les bénéfices politiques de cette crise historique. L'après-midi, Paul Magnette a soumis l'hypothèse à une poignée serrée de socialistes (Elio Di Rupo, Rudy Demotte, Ahmed Laaouej, Laurette Onkelinx, Jean-Claude Marcourt) convoquée à la Chambre. A Joachim Coens aussi. A Sabine Laruelle et Patrick Dewael, missionnaires royaux également, bien entendu. Et à Bart De Wever et Conner Rousseau surtout, qui prennent rendez-vous pour le soir. Le jeune socialiste y prône un exécutif réduit à dix ministres, le madré nationaliste réclame la tête de Sophie Wilmès. Paul Magnette avance. Il rédige une note de trois pages : gouvernement réduit dans le temps et dans la composition, doté de confiance et de pouvoirs spéciaux, limité dans ses thématiques, et engagement formel des signataires de ne pas en déborder. Le lendemain matin, vendredi 13 mars, devant un G20 socialiste élargi aux ministres tenu dans la grande salle du boulevard de l'Empereur, pour que chacun se tienne éloigné de son camarade le plus proche, Paul Magnette ouvre la possibilité de saisir un momentum. Il évoque un gouvernement provisoire de six mois, dont il serait formateur avec Patrick Dewael. Comme la veille, Laurette Onkelinx approuve. Rudy Demotte aussi. Jean-Claude Marcourt, négociateur fédéral et possible vice-Premier, met en garde. Les Bruxellois (Rudi Vervoort, Ahmed Laaouej, Philippe Close, Nawal Ben Hamou) sont très réticents, mais ne s'y opposent pas formellement. Paul Magnette avance. Jean-Marc Nollet l'apprend par une fuite. Il est en colère. Le soir, c'est avec Conner Rousseau, Georges-Louis Bouchez et Gwendolyn Rutten, présidente de l'Open VLD, que Paul Magnette discute, boulevard de la Toison d'Or, au siège du MR. Georges-Louis Bouchez résiste. Il n'a rien à perdre. Si l'accord ne se boucle pas, ses ministres restent sur le devant de la scène. Sophie Wilmès est en train de devenir une star. S'il se boucle, le PS aura renié son principal engagement de ces dernières années, ce renoncement qui a tant coûté au MR et à Charles Michel : la promesse de ne pas gouverner avec les sulfureux séparatistes flamands. Les deux options lui sont plaisantes, Paul Magnette s'énerve et quitte les lieux. Au même moment, à Liège, un exécutif de la fédération socialiste, que Jean-Claude Marcourt quitte avant son terme, voit ce dernier et Frédéric Daerden se mettre d'accord pour ne pas trop être d'accord avec leur président, et de partout des messages encolérés commencent à remonter à Paul Magnette et à ses proches. Qu'importe. Il trace. Le matin du samedi 14 mars, au siège de l'Open VLD, près de la place Sainte-Catherine, les discussions sont engagées entre les quatre présidents bleus et rouges, mais elles n'avancent pas. La séance est suspendue, et la bande des quatre doivent se revoir l'après-midi, à la présidence de la Chambre, sous l'égide de Sabine Laruelle et Patrick Dewael. On y patauge gentiment quand, sur VTM, Bart De Wever réclame un gouvernement provisoire d'un an, qui ne serait pas seulement limité à la gestion de la crise. Les négociateurs invitent alors l'Anversois et Joachim Coens à les rejoindre. Bart De Wever, qui se plaint de Sophie Wilmès, précise : il serait Premier ministre, et, dans un an, l'article 195 de la Constitution serait déclaré à révision, donc des élections convoquées, et donc une réforme institutionnelle lancée. Paul Magnette refuse, et il est obligé d'afficher son soutien à Sophie Wilmès : "On ne change pas de capitaine en pleine tempête", fait-il publier sur le compte Twitter du PS alors que les sushis sont servis. Il propose alors de soutenir l'actuel gouvernement de l'extérieur mais sans y entrer. Conner Rousseau s'énerve, crie que ce n'était pas prévu, il est 2 heures du matin, on prévoit de se revoir demain à 14 heures et absolument rien n'est décidé, mais on a déjà évoqué le nombre de ministres de chaque contingent... Dehors, c'est la nuit, et le Parti socialiste est en feu : sur les réseaux sociaux, dans les boîtes mails, au téléphone, des parlementaires, des jeunes, des syndicalistes, ont déjà hurlé leur opposition à un gouvernement auquel participerait la N-VA. Dimanche 15 mars, alors que les Français sont censés se rencontrer dans la promiscuité postillonneuse des bureaux de vote, la Belgique apprend qu'un bureau virtuel aseptisé du Parti socialiste est convoqué à 11 heures. Paul Magnette explique aux membres qui ont pu se connecter - ceux qui possédaient un Iphone, un Ipad ou un Mac - qu'il proposera de soutenir de l'extérieur le gouvernement Wilmès. Le bureau est soulagé : le président s'est rétracté. Avant ça, au petit matin, Jean-Marc Nollet l'avait secoué. Ils s'étaient engueulés mais ils s'étaient mis d'accord : Ecolo et Groen voteraient la confiance de l'extérieur avec le PS si Paul Magnette faisait adopter cette proposition en bureau. Le MR allait en être, mais les réformateurs l'ignoraient. Georges-Louis Bouchez apprend la nouvelle alors qu'il se dirige vers les studios de RTL, où Paul Magnette et Jean-Marc Nollet ont proclamé leur volonté au monde, sur des airs de pronunciamiento. Il arrive en retard, est coincé mais la solution l'arrange et il l'appuie, à peine assis à la table de Christophe Deborsu. Jean-Marc Nollet a appelé Meyrem Almaci, mais Paul Magnette ne prévient pas Conner Rousseau. Et les Flamands sont coincés. A 14 heures, au Parlement fédéral, quand Paul Magnette arrive pour recommencer à négocier, tout le monde lui crie dessus. Bart De Wever l'invité de la veille, d'abord. Patrick Dewael l'hôte de toujours, ensuite. Conner Rousseau, le jeune frangin, enfin. Les Flamands se sentent trahis, ils n'ont pas tort du tout, Georges-Louis Bouchez explique qu'il n'était pas prévenu, et on suspend les séances, mais même Bart De Wever accepte d'avancer, pour voir, et d'inviter Jean-Marc Nollet et Meyrem Almaci après leur offre de service médiatique du midi. Georges-Louis Bouchez menace: si personne ne bouge, lundi, Sophie Wilmès demandera unilatéralement la confiance à la Chambre. Et tant pis pour ceux qui oseront la lui refuser devant une opinion publique aux abois. Georges-Louis Bouchez propose aussi, à tout hasard, que PS et N-VA puissent adjoindre au futur gouvernement un vice-Premier ministre. Ça s'était fait en 1914, avec le POB d'Emile Vandervelde, mais son lointain successeur, Paul Magnette, n'en veut pas. Bart De Wever, lui, accepte, et dit qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier. Paul Magnette refuse, Jean-Marc Nollet refuse, Georges-Louis Bouchez refuse. Joachim Coens dit qu'on verra et que puisqu'on a invité les écologistes, on pourrait tout aussi bien inviter Maxime Prévot, le jeune frangin, et Maxime Prévot débarque. Le président du CDH a été tenu au courant par ses homologues francophones. Il arrive, donc, on lui sert des nouilles sautées, et Bart De Wever lui dit qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier, et demande si ça le dérange. Maxime Prévot dit que ce n'est pas le scénario qu'il privilégie. Bart De Wever lui redit qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier, et redemande si ça le dérange. Maxime Prévot dit que ce n'est pas le scénario qu'il privilégie. Bart De Wever lui dit que ce n'est pas la question.Maxime Prévot lui répond que sa réponse est non et que comme disait Philippe Maystadt : "Ce n'est peut-être pas ta question, mais c'est ma réponse." On rit. Puisque tout le monde refuse, Bart De Wever ne dit rien, mais il a déjà perdu. Il est coincé.Puis Georges-Louis Bouchez propose que puisqu'il est question d'une unité nationale, qu'on a invité d'abord tous les verts, et ensuite les oranges du Sud, il faudrait aussi convier François De Smet, président de DéFI, qui compte deux députés fédéraux. Patrick Dewael crie que ce n'est pas possible, que c'est n'importe quoi, qu'on n'a pas besoin de DéFI qui n'est même pas un groupe parlementaire, que si ça continue tout va tomber à l'eau, puis qu'il faut suspendre la séance, suspend la séance et sort téléphoner à François De Smet pour lui dire qu'il est le bienvenu, et qu'il serait agréable qu'il soutienne le prochain gouvernement, mais que s'il vient Bart De Wever va recommencer à dire qu'il fera nommer Theo Francken vice-Premier. François De Smet, qui n'est ni bête ni masochiste, accepte. Patrick Dewael revient, dit que les négociations ont abouti : dix partis soutiendront le futur gouvernement Wilmès, qui sera doté de pouvoirs spéciaux, et qui recevra la confiance de la Chambre. Les présidents ou les chefs de groupe participeront aux travaux du kern. Sophie Wilmès sera nommée formatrice par le roi Philippe, ce qui, de facto, suspend les négociations fédérales le temps que durera la crise sanitaire. Patrick Dewael et Sabine Laruelle invitent les journalistes à entrer dans la petite salle tapissée. Juste avant ça, ils ont proposé aux présidents des partis de poser pour une photo. Gwendolyn Rutten et Georges-Louis Bouchez acceptent. Bart De Wever, que la solution ne satisfait pas parce que la composition de l'exécutif ne changera pas, refuse. Jean-Marc Nollet et Rajae Maouane, que la solution ne satisfont pas encore parce que Bart De Wever est toujours là, refusent. Joachim Coens, qui voit venir la solution qui satisfera Jean-Marc Nollet, refuse. Il n'y aura pas de photo et Bart De Wever s'en va vite, mais tous les autres présidents restent, cachés derrière le rideau qui sépare le pupitre où s'expriment Patrick Dewaele et Sabine Laruelle devant la presse. On a prévu de se revoir lundi 16 mars, à 17 heures, pour les derniers détails. Lundi 16 mars, en soirée, alors que les Belges comparent le martial Emmanuel Macron sur toutes les chaînes françaises à leur placide Saxe-Cobourg, qui s'est invité sur la RTBF et sur la VRT, c'est au Lambermont, résidence officielle de la Première ministre Sophie Wilmès, juste nommée formatrice par ledit placide, que se retrouvent presque tous ces présidents de parti qu'un cliché avait failli réunir la veille. L'un deux fait défaut : le président de la N-VA a envoyé son chef de groupe à la Chambre, Peter De Roover. Le matin, Bart De Wever a démoli l'accord de la veille : c'est beaucoup de bruit pour rien, ça ne sera pas mieux que les affaires courantes, et d'ailleurs autant ne pas en sortir et donc ne pas voter la confiance, a-t-il dit à la VRT. LIRE AUSSI: Bart De Wever, une certaine idée de la cohérenceConstitutionnellement il a raison, politiquement, il a tort : la symbolique est à l'union nationale. Les discussions du Lambermont commencent, on refait le match de la veille, et la question qui se pose porte sur ce vote de confiance, encore plus que sur la loi d'habilitation des pouvoirs spéciaux qui suivra. Conner Rousseau explique que la confiance ne peut être votée provisoirement : elle tient, par nature, tant qu'une majorité ne se défait pas. Constitutionnellement, il a raison. Politiquement, Sophie Wilmès le rassure : elle s'engage à redemander la confiance du Parlement au plus tard dans les six mois. Conner Rousseau accepte. Puis François De Smet, assis entre Maxime Prévot et Peter De Roover, lit à voix haute un tweet de Theo Francken, dans lequel celui-ci déclare ne jamais voter la confiance à un gouvernement si minoritaire, qui occuperait tout l'espace politique sans en avoir la légitimité populaire. Georges-Louis Bouchez dit que c'est bon comme ça avec cette histoire de confiance. Peter De Roover n'a pas grand-chose à dire, et surtout pas le contraire de ce que disent ses patrons. Tout le monde s'énerve. Il est 20 heures et Jean-Marc Nollet crie. Il veut savoir ce que la N-VA fait encore là si elle ne votera pas la confiance, et il veut qu'on demande à Peter De Roover de sortir parce qu'il n'est plus à sa place, et c'est vrai, mais il reste à sa place. Joachim Coens, qui voit venir la solution qui ne le satisfera pas, tord la bouche, souffle, referme son carnet et se prépare à remettre son manteau à carreaux et à sortir. Mais Sophie Wilmès intervient. Elle suspend la séance parce qu'elle doit discuter avec le ministre-président de Rhénanie du Nord-Westphalie de la fermeture de la frontière qui se prépare. Il est 20 h 20 et quand la séance reprend, on fait les comptes. Sophie Wilmès veut savoir qui est d'accord pour lui voter la confiance. Georges-Louis Bouchez, Gwendolyn Rutten, Jean-Marc Nollet, Meyrem Almaci, Paul Magnette, Maxime Prévot, François De Smet lèvent le bras très haut, et l'y gardent longtemps. Conner Rousseau lève la main le temps que Sophie Wilmès le voie. Joachim Coens fait un vague signe. Peter De Roover, qui était là mais qui ne pouvait plus rien dire, ne dit rien. Cette fois, c'est la fin. Rideau sur les affaires courantes.Le gouvernement Sophie Wilmès II prête serment mardi 17 mars, à bonne distance sociale du roi Philippe. Elle obtient la confiance, pour six mois, avec le soutien de neuf partis. La Belgique, désormais, tournera comme ses voisins dans le suspens bizarre d'une épidémie jamais vue. Les experts, les gouverneurs, les bourgmestres, les médecins, les infirmiers, les sauveteurs, les journalistes, les ministres travaillent, et ils pourront continuer à travailler dur pour nous en sortir. Clap, clap, clap.