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Le poète n'a pas tort : " Rien d'audacieux n'existe sans la désobéissance à des règles ", assure Jean Cocteau. Mais c'est facile à énoncer quand aucun virus contagieux et potentiellement mortel ne rôde. La maladie, et, plus encore, la mort nous menacent-elles que voilà rangées au placard, sous la boîte de masques, nos velléités de protestation, nos envies de rébellion, nos urgences à dire non. Quand le pays prend la couleur des gyrophares d'ambulances, au diable les audaces ! Lorsque le gouvernement fédéral a mis la Belgique sous cloche, à la mi-mars, personne n'a donc bronché. Au nom d'un intérêt supérieur et commun qui ne peut faire que l'unanimité : notre santé, donc notre vie, et non seulement la nôtre mais aussi celle des gens qu'on aime. On ne reviendra pas sur les Etats qui ont fait d'autres choix que celui du confinement. Il est trop tôt pour savoir qui, dans la précipitation de cette situation explosive et inédite, a posé le choix le plus pertinent. On peut en revanche s'interroger - rien que théoriquement - sur l'absence de recul critique et de questionnement sur ces mesures d'isolement pourtant extrêmes qui ont bouleversé nos vies, en 24 heures. Pas l'ombre d'un mouvement de désobéissance civique. " Le climat d'urgence sanitaire conjugué au rouleau compresseur médiatique ne laissait aucune marge à la contestation ", relève le chercheur Bruno Beauraind. Nul n'aurait osé. Il a fallu que plusieurs semaines de confinement s'écoulent pour que des voix commencent à s'élever. A interroger le bien-fondé des décisions gouvernementales. Et à demander des comptes. En Belgique, il n'a jamais été question de descendre massivement dans la rue pour réclamer une liberté totale et dangereuse, comme on l'a vu aux Etats-Unis. La protestation a pris d'autres formes, " pour rester confinés sans rester silencieux ". La désobéissance, puisqu'il y en a eu, s'est opérée en douce. Cela n'a pas empêché des promeneurs, des automobilistes et certains fêtards peu discrets d'être pris en flagrant délit de non-respect des règles. Et d'en payer le prix. Au fil des jours, de décisions de déconfinement peu lisibles pour la population ou apparemment incohérentes, et des déclarations contradictoires d'experts, les Belges ont commencé à lâcher du lest. Si des avis divergents s'exprimaient, c'est donc qu'il n'y avait plus une seule vérité. Dès lors, il n'y avait plus de raisons de se soumettre aussi docilement à un arbitrage qui se serait défait de ses habits scientifiques pour retrouver son costume politique. " Quoi que décide le gouvernement, je vais voir mes petits-enfants ", ont d'ailleurs martelé des grands-parents jusque-là très sages. " Il serait intéressant de voir, en fonction de leurs caractéristiques sociales, quels groupes revendiquent le droit de décider pour eux-mêmes quand les normes sont perçues, ou non, comme légitimes, et quels autres groupes ne les remettent pas en cause ", suggère la sociologue Aude Lejeune. Certes. Car nous ne sommes pas non plus égaux dans l'obéissance : certains mécontents, jugeant les décisions gouvernementales non seulement liberticides mais aussi anticonstitutionnelles, n'ont-ils pas été jusqu'à menacer de traîner l'Etat en justice ? D'autres voix s'élèvent pour fustiger le recours préoccupant à des pratiques de surveillance généralisée, nouvelles technologies à la clé. Après des mois de silence docile, le naturel ne revient pas encore au galop, mais le trot n'est pas loin. Pas par provocation. Pas par goût du risque. Ni en faisant fi de ceux qui y ont laissé leur peau ou fréquenté au plus près, jours et nuits sous leurs habits blancs, un virus meurtrier. Juste une envie de liberté, première et suprême audace.