Avec le déconfinement passé à la vitesse supérieure, la Belgique politique retrouve lentement, mais sûrement, un espace pour des débats et des polémiques, dans le sens noble du terme. Sur des thématiques dépassant le strict enjeu sanitaire. Le débat sur la neutralité de l'Etat est philosophique, d'autres sont socio-économiques ou climatiques, tandis que celui sur l'avenir de la Belgique va pointer le bout de son nez.
...

Avec le déconfinement passé à la vitesse supérieure, la Belgique politique retrouve lentement, mais sûrement, un espace pour des débats et des polémiques, dans le sens noble du terme. Sur des thématiques dépassant le strict enjeu sanitaire. Le débat sur la neutralité de l'Etat est philosophique, d'autres sont socio-économiques ou climatiques, tandis que celui sur l'avenir de la Belgique va pointer le bout de son nez.Le contexte, toutefois, est particulier dans la foulée des restrictions de libertés fondamentales inédites, imposées par la pandémie. La nécessité d'un "renouveau démocratique". thème est cher à la Vivaldi fédérale, s'impose plus que jamais. Mais le sujet est hyper sensible: de la nitroglycérine pour des élus qui doivent toucher aux fondations mêmes du système qu'ils représentent. D'où se présence à doses homéopathiques. Le sujet est d'autant plus délicat que la présence des extrêmes dans les parlements, droite en Flandre et gauche à Bruxelles et en Wallonie, pollue le débat - et différemment selon la communauté linguistiques.Démonstration en trois temps.La démocratie a été soumise à des pressions inédites en raison de la pandémie. Des restrictions des libertés fondamentales inédites ont été décidées, par un exécutif en mode d'urgence. Le fait que le ministre de l'Intérieur ait endossé seul cette décision, dans les textes, était "digne d'une république bananière", nous confiait récemment le constitutionnaliste Marc Uyttendaele (ULB), tandis que les recours se sont multipliés dans la dernière phase de la crise. La loi Pandémie ne résoud rien, au-delà de l'argumentation juridique dans les prétoires."La démocratie était déjà sous tension avant le confinement, soulignait mi-mars Min Reuchamps, politologue à l'UCLouvain, elle l'est encore plus pendant le confinement et probablement après le confinement. Mais la démocratie, par essence, est sous tension." En soi, ce n'est pas une mauvaise nouvelle: cela prouve que la démocratie... fonctionne encore. "La question, ajoutait-il, c'est de savoir comment retravailler la démocratie et ça c'est un véritable enjeu." Spécialiste des expériences de renouveau démocratique un peu partout en Europe, il soulignait: "On n'a pas fort le choix: il faut revenir à l'essence même de la démocratie, qui est de donner du pouvoir au peuple." On ne peut imposer des normes à tous en les imposant d'en haut, ajoutait-il, a fortiori à l'époque où tout le monde peut s'exprimer via les réseaux sociaux.La question n'est déjà pas simple dans l'absolu, elle l'est d'autant moins en raison de la présence, dans les parlements, de forces extrémistes importantes, qui ont le vent en poupe dans les sondages. Que ce soit l'extrême droite en Flandre ou l'extrême gauche en Wallonie, les deux mettent notre système sous pression.Le danger est d'une double nature. Tout d'abord, la parole déconfinée véhicule des propos susceptibles d'inciter à la haine ou de saper les fondements de notre vivre ensemble: le climat délétère en France (gifle à Macron, vidéo violente d'un influenceur d'extrême droite) témoigne une nouvelle fois du fait que des mots peuvent inviter à passer à l'acte. Là où la situation se complique davantage encore, c'est quand les oppresseurs potentiels des libertés - ce que sont les extrêmes par essence - se posent... en défenseurs des libertés. Ce fut le cas lors de la crise sanitaire (voir les manifestations au bois de La Cambre), ce l'est davantage encore dans le débat actuel - qui vit surtout en Flandre - au sujet de la liberté d'expression et des limites que l'on pourrait y poser (lutte contre les incitations à la haine ou les fake news).L'autre difficulté, structurelle, c'est la fracture de plus en plus profonde entre les opinions publiques au nord et au sud, qui rend plus compliquée l'adoption de mesures fortes et partagées. L'extrême droite est désormais bien installée en Flandre et il semble de plus en plus difficile de lui faire barrage, que ce soit par une interdiction, des plaintes en justice ou une limitation de l'accès aux médias. L'extrême gauche a pignon sur rue en Belgique francophone et joue les trouble-fêtes sans qu'on ne se pose réellement le question de la nécessité de limiter sa parole - seul le MR y est favorable.Lorsque l'on interroge des responsables politiques au pouvoir, y compris parmi les plus remontés contre les extrêmes, la réponse au désaveur démocratique s'exprime souvent dans ces termes: "Nous devons convaincre les citoyens que l'on gère bien leurs préoccupations. C'est une évidence et c'est l'enjeu de la Vivaldi d'ici la fin de législature. Mais c'est un peu court et ce n'est pas forcément facile à vendre en cette ère de défiance.Le volet "renouveau démocratique" de la Vivaldi existe bien. Il est notamment question d'élargir le droit de vote à 16 ans (ce devrait être le cas pour... les européennes) ou d'injecter une dose de participation citoyenne dans le processus parlementaire. Ce sont des options louables, qui se pratiquent déjà à d'autres niveaux de pouvoir. De façon inédite, une consultation citoyenne sera même été mise en place pour préparer la prochaine réforme de l'Etat, en septembre.Difficile, visiblement, d'imaginer aller plus loin. Le fait de toucher aux fondements mêmes du système menacerait l'ordre établi, qui profite à certains. Cela risquerait de donner davantage de carburant aux extrêmes, aux aguets. Sans compter un scepticisme - compréhensible, en partie - par rapport aux nouvelles de démocratie qui n'ont pas fait leurs preuves. En attendant, le grand forum - trop souvent peu démocratique - que sont devenus les réseaux sociaux déborde.Une quadrature du cercle? Cela explique la raison pour laquelle on avance à doses homéopathiques. Reste cette question, en suspens: pourquoi ce "renouveau démocratique" ne s'impose-t-il toutefois pas comme une priorité politique, quitte à reconnaître que les réponses ne sont pas simples?