Le jour où Francken a vacillé

23/12/17 à 10:07 - Mise à jour à 13:36

Source: Belga

L'un des hommes politiques les plus populaires du moment a senti le vent du boulet après son mensonge sur le rapatriement des Soudanais. Malgré les secousses, il semble pourtant indéboulonnable. Retour sur une fin de semaine mouvementée.

Le jour où Francken a vacillé

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"Vous avez menti au Premier ministre et aux membres de votre propre parti. Allez-vous présenter à nouveau vos excuses à votre Premier ministre ?"

Des excuses du secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, c'est bien le minimum qu'exige un CD&V particulièrement remonté. "C'est grave, on ne peut laisser cela impuni" s'exclame même la députée CD&V Nahima Lanjri. Cette dernière s'est d'ailleurs montrée cinglante vis-à-vis du secrétaire d'Etat N-VA lors d'un échange de vues demandé par l'opposition en commission de l'Intérieur de la Chambre. "Vous avez confirmé avoir retenu une information, on appelle cela un mensonge ou autre chose. Pire vous avez laissé le Premier ministre exprimer des choses qui n'étaient pas vraies. Je sais qu'il est patient. Je ne sais pas combien de temps cela va durer encore", a-t-elle asséné.

"Petit mensonge"

Durant deux jours, Francken a affirmé qu'il n'y avait aucun rapatriement de Soudanais prévu. Allant même jusqu'à contredire jeudi le Premier Ministre en affirmant, face aux caméras de VTM, qu'il était absurde "d'insinuer qu'il n'y aurait plus de rapatriements de ressortissants soudanais jusqu'à la fin janvier - comme l'avait pourtant annoncé Charles Michel (MR) mercredi soir - car aucun n'était prévu".

S'il revient sur ses propos quelques heures plus tard et s'excusera auprès du Premier Ministre, il ne bronchera pas, on le voit pianoter sur son GSM, quand Charles Michel, en séance plénière de la Chambre et reprenant cette affirmation à son compte, affirmera qu' "il est exact qu'aucun rapatriement n'était programmé avant la fin du mois de janvier". Pas plus quand Sarah Smeyers (N-VA) le réaffirme un peu plus tard. Francken ira même jusqu'à mener ses propres followers en bateau en affirmant sur ses réseaux sociaux que : "non, aucun rapatriement n'était prévu."

Mais voilà, les affirmations de Francken ne sont pas justes.

Au moins un migrant aurait encore dû, en théorie, être renvoyé vers le Soudan le mois prochain. Plus précisément le 13 janvier. Et le secrétaire d'État le savait depuis mercredi après-midi par son cabinet. Ce n'est qu'alors qu'il a pris la décision d'annuler les vols dans l'attente des résultats de l'enquête.

Cela ne l'a pas empêché de "garder sa ligne de communication" initiale et de déclarer, outré et devant les caméras de VTM, "qu'aucun vol vers le Soudan n'aurait lieu et qu'aucun n'avait été prévu".

Ce n'est que vendredi soir que Theo Francken a confirmé avoir "retenu la communication". En ajoutant que pour lui ce n'était qu' "un petit mensonge pour la bonne cause". "Je ne voulais pas donner un mauvais signal en indiquant que les Soudanais ne seraient plus renvoyés. Je voulais éviter que la Belgique ne devienne le "sterput du bain européen"(sic), a encore dit Francken. "Les rumeurs en matière de migration créent quasi toujours un appel d'air", s'est encore justifié M. Francken.

Theo Francken a donné un rapide compte-rendu de la ligne du temps à partir du moment où mercredi matin la presse a fait état de témoignages de torture subie par des ressortissants soudanais expulsés par la Belgique avec la collaboration d'une mission d'identification envoyée par Khartoum à l'invitation du secrétaire d'État. M. Francken a dit avoir donné au Premier ministre des éléments permettant au gouvernement d'expliquer la situation sur la base des informations sorties dans la presse. Le secrétaire d'État dit n'avoir appris que mercredi en fin de journée l'existence d'une nouvelle expulsion prévue pour le Soudan à la mi-janvier, vol qu'il a alors fait annuler après la diffusion des informations de presse. M. Francken a dit ne s'être plus entretenu entre-temps avec le Premier ministre et s'est donc gardé de communiquer au sujet du vol - entre-temps annulé - de la mi-janvier.

Les premières invitations à démissionner commençaient pourtant à fleurir

Le débat a rebondi vendredi alors que la Chambre votait la réforme de l'impôt des sociétés. Une conférence des présidents a été convoquée en urgence.

Les membres de l'opposition francophones ont exigé la démission du secrétaire d'État ou en tout cas une prise de responsabilité au sein du gouvernement, alors que le reste de l'opposition présente en séance a également dénoncé le "mensonge" de M. Francken et l'atteinte aux institutions.

Benoît Hellings (Ecolo) a épinglé un "deuxième mensonge en 24 heures" du secrétaire d'État après des déclarations sujettes à caution sur l'implication des Nations-Unies dans le rapatriement de ressortissants soudanais. Les écologistes avaient déjà écrit dans la matinée au président de la commission de l'Intérieur pour demander la mise sur pied d'un groupe de travail qui assurerait le suivi de l'enquête ordonnée par le gouvernement sur ces rapatriements.

Les premières invitations à démissionner commencent à fleurir. "S'il s'avère qu'il a menti, Theo Francken doit quitter le gouvernement", a lancé le président du PS, Elio Di Rupo, sur twitter.

"Si Charles Michel veut préserver la fonction qui est la sienne, il n'a pas d'autre choix que de présenter au Roi la révocation d'un secrétaire d'État qui méprise la démocratie", a lancé le président de DéFI, Olivier Maingain.

M. Francken a également été accusé par l'opposition d'avoir menti en indiquant que les expulsions vers le Soudan s'exerçaient en collaboration avec l'ONU et l'Organisation internationale des Migrations (OIM), ce qu'ont démenti les deux institutions. Devant la commission de l'Intérieur, M. Francken a dit que sa politique était menée dans le cadre général des Nations-Unies, les personnes expulsées bénéficiant d'un document avec un numéro de téléphone d'un correspondant de l'OIM, organisation de l'ONU.

L'opposition réclame de nouvelles explications au Premier ministre

Le PS, Ecolo-Groen et le cdH ont réclamé samedi matin de nouvelles explications du Premier ministre Charles Michel sur la connaissance qu'il avait du dossier. "Seul le Premier ministre peut tirer cette situation au clair. Il doit préciser aujourd'hui ce qu'il savait et ce qu'il ignorait du dossier soudanais", affirme le groupe Ecolo-Groen à la Chambre, dans un communiqué. La cheffe de groupe cdH, Catherine Fonck, veut elle aussi de nouvelles explications de M. Michel au parlement. "Qui n'a pas dit la vérité? ", demande-t-elle sur Twitter, constatant que le Premier ministre et le MR "couvrent" M. Francken, au contraire du CD&V et de l'Open Vld. PS, sp.a, cdH et DéFI ont déposé une motion réclamant la démission de M. Francken, soulignent les humanistes. Le chef de groupe PS Ahmed Laaouej, lui, a écrit samedi matin au président de la Chambre Siegfried Bracke (N-VA) et au président de la commission de l'Intérieur Brecht Vermeulen (N-VA) pour qu'ils invitent "au plus tôt" M. Michel à venir s'expliquer, a-t-on appris auprès du groupe PS. Les "mensonges" de M. Francken mettent le Premier ministre en danger, affirment les socialistes, qui pointent aussi du doigt l'attitude du MR, accusé d'avoir minimisé les faits vendredi en commission de l'Intérieur. Les Verts relèvent que le CD&V "reconnaît que Theo Francken a retenu des informations". "Si le Premier ministre ne tire pas cela rapidement au clair, le problème Francken deviendra un problème Michel", estime lui aussi le député Kristof Calvo. Ecolo-Groen rappelle que le dossier porte sur une question de droits de l'homme. "Coopérer avec le régime (du président soudanais) Omar el-Béchir, c'est aller un pont trop loin".

Silence du Premier Ministre

Seuls le MR et la N-VA ont affiché leur soutien vendredi soir au secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration.

Pour la N-VA Sarah Smeyers ce geste n'est "peut-être pas très élégant mais de bonne foi" dans le chef de M. Francken. Au nom de la majorité, Mme Smeyers (N-VA) a déposé une motion de soutien au gouvernement sans toutefois demander la cosignature aux partenaires de la coalition.

En revanche, le MR a affiché tout son soutien au secrétaire d'État. Pas un mot de Charles Michel et le parti du Premier ministre s'est même montré rassuré. "Je vous ai entendu nous confirmer qu'il n'y a pas eu de mensonge. J'en étais convaincu et je le crois", a affirmé le député Philippe Pivin dans l'attente de l'enquête diligentée par le gouvernement.

De Wever à la rescousse

Selon M. De Wever, il n'y a pas de désaccord entre le secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration Theo Francken et le Premier ministre Charles Michel. Si Theo Francken a réagi "un peu émotionnellement" c'est parce qu'" il est toujours pointé du doigt". Pour Bart De Wever, certains "veulent revenir à la politique des frontières ouvertes et nous n'en voulons pas". Theo Francken "ne savait pas qu'un vol de rapatriement était prévu en janvier et il l'a annulé quand il en a eu connaissance", a encore ajouté M. De Wever, et n'a pas voulu faire de publicité autour de ça.

Intouchable ?

Bien que malmené vendredi, Francken semble pour l'instant intouchable. Les ténors de la N-VA sont apparus impassibles. "Si le CD&V veut faire tomber le gouvernement, qu'il le fasse."

Cependant même l'opposition perçoit bien qu'il n'y aurait aucun avantage à faire tomber Francken. "Qui veut faire de l'immigration un thème électoral ? Personne !" soupire-t-on dans les couloirs selon De Standaard. Un constat qui permet au Premier ministre de poursuivre sa route en silence.

Herman Van Rompuy (CD&V) était du même avis dans De Afspraak ce vendredi: "Ne vous inquiétez pas, le gouvernement ne tombera pas. On va discuter et la caravane va reprendre sa route".

Et de rajouter avec une ironie certaine "Mais sous mon gouvernement, ce genre de chose aurait été impossible."

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