Pesticides: tous contaminés, tous concernés (analyse)

Estelle Spoto
Estelle Spoto Journaliste

Entre autres substances polluantes, le premier biomonitoring wallon a révélé des traces de pesticides dans le corps de la population. C’est désormais officiel, nous sommes contaminés par ces produits nocifs pour notre santé et pour l’environnement. Quand passe-t-on à l’action ?

En octobre dernier, l’ISSep, l’Institut scientifique de service public, dévoilait les résultats du premier biomonitoring humain wallon, effectué sur un échantillon de personnes de 0 à 39 ans (828 individus). Outre la présence inquiétante de métaux (mercure, plomb, cadmium, arsenic…), de bisphénols, d’HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) et de PCB (polychlorobiphényles), le biomonotoring a révélé les traces de substances dont l’impact négatif sur la santé humaine, la faune et la flore et, indirectement, sur le réchauffement climatique est de plus en plus manifeste : les pesticides. Des traces de substances utilisées aujourd’hui, mais aussi de pesticides interdits chez nous depuis les années 1970 !

Dans le tableau synthétique dispensant des conseils généraux pour chaque substance analysée, c’est l’alimentation qui est pointée en premier en ce qui concerne la contamination par les pesticides. Indirectement, c’est donc le secteur de l’agriculture qui est visé. « Mais elle ne constitue pas l’unique source de pollution par les pesticides, précise Corinne Charlier, chef du service de toxicologie clinique du CHU de Liège, qui a été impliqué dans le consortium scientifique du biomonitoring wallon. Il faut souligner que des produits de la vie quotidienne, comme les détergents, les cosmétiques, les prises antimoustiques, les antitique et antipuce pour les chiens et les chats, ou encore les antimites que l’on place dans nos armoires, auront le même type d’effet. Et certains résidus que l’on retrouve dans les aliments ne proviennent pas des aliments eux-mêmes, mais des emballages. »

Armes de guerre

Insecticides pour lutter contre les insectes, fongicides pour lutter contre les champignons, herbicides pour lutter contre les plantes dites  » indésirables  » : l’usage des pesticides en agriculture remonte au moins à l’Antiquité. Les Grecs, par exemple, utilisaient déjà le souffre.

Mais c’est à partir des années 1930, avec le développement de la chimie organique de synthèse, que les pesticides connaîtront leur essor. Avec notamment l’arrivée des insecticides organophosphorés (contenant au moins un atome de phosphore), mis au point dans le cadre des recherches sur les armes chimiques pendant les deux Guerres mondiales. « Les dérivés les plus toxiques des insecticides organophosphorés sont utilisés comme armes de guerre, précise Corinne Charlier, qui est également professeure de toxicologie à la faculté de médecine à l’ULiège. C’est le cas notamment du gaz sarin, du Novitchok qui a servi à empoisonner Alexeï Navalny et de toutes ces substances qui ont été utilisées pendant la guerre en Irak. Ils ont le même mode d’action que les pesticides organophosphorés qu’on utilise encore, mais étant donné leur structure chimique, ils sont tellement toxiques qu’ils sont réservés à un usage d’arme chimique. »

De quel mode d’action s’agit-il ? Les insecticides organophosphorés, comme les insecticides organochlorés (comportant au moins un atome de chlore), s’attaquent au système nerveux de l’insecte. « Ils entraînent une hyperstimulation du système nerveux, qui entraîne elle-même des convulsions, et finalement un arrêt respiratoire, un arrêt cardiaque, poursuit la spécialiste. Ces produits neurotoxiques peuvent tuer un homme s’ils sont pulvérisés en concentration très importante, ce qui est le cas des armes de guerre. Mais il s’agit alors d’un problème de toxicité aiguë, de l’administration d’une dose massive. Ce que nous avons étudié avec le biomonitoring, ce n’est pas du tout l’intoxication aiguë, mais l’intoxication chronique, c’est-à-dire les effets d’une exposition régulière à de petites doses. On se trouve là dans un tout autre spectre de toxicité. »

Dans le cadre de cette toxicité chronique, les scientifiques craignent principalement deux effets des pesticides : cancérigènes et perturbateurs endocriniens, certains produits combinant les deux effets. Concernant le risque de cancer, les études citent principalement le cancer de la prostate, les lymphomes non hodgkiniens (du système lymphatique) et les myélomes multiples (cancer hématologique).

Quant aux effets de perturbateurs endocriniens, ils sont classés en quatre axes, sur lesquels la plupart des perturbateurs endrocriniens agissent simultanément : la sphère sexuelle, « les effets les plus anciennement connus », précise Corinne Charlier, avec notamment des anomalies du développement testiculaire chez les petits garçons, des risques d’hypofertilité chez l’homme et de la puberté précoce chez les petites filles ; l’axe métabolique, avec une incidence sur la résistance au glucose, entraînant des problèmes de diabète de type 2 et d’obésité infantile ; l’axe neurologique, avec des pathologies du spectre autistique (hyperactivité, etc.) et une diminution du quotient intellectuel de l’enfant à naître lorsque la femme enceinte est contaminée ; et enfin, « l’axe sur lequel les travaux sont les plus récents et pour lequel on a donc le moins de recul », l’immunotoxicité, avec une diminution de la résistance aux infections, et, surtout chez l’enfant, une diminution de la réponse vaccinale.

Risque et bénéfice

Invisibles, insidieux, les effets de cette intoxication chronique aux pesticides n’ont pas été perçus immédiatement, bien au contraire. Ce sont plutôt leurs bienfaits qui ont été mis en évidence, par rapport à l’éradication de certaines maladies et à leur contribution fondamentale au développement d’une agriculture intensive capable de nourrir à bas prix les populations qui avaient connu la faim pendant la Seconde Guerre mondiale.

« Le DDT (NDLR : dichlorodiphényltrichloroéthane), le premier insecticide organochloré, a été inventé pour lutter notamment contre la peste bubonique et le parasite qui propage la malaria, explique Corinne Charlier. Son inventeur, Paul Hermann Müller, a reçu le prix Nobel, parce qu’il a ainsi sauvé des millions de vies. En toxicologie, on parle de la balance entre le risque et le bénéfice. C’est un sujet très délicat. Quand on a mis le DDT sur le marché, ce n’était pas pour créer de la perturbation endocrinienne, mais pour lutter contre des maladies, et ça a marché. »

Historiquement, la première à tirer la sonnette d’alarme est la biologiste américaine Rachel Carson, notamment dans son livre Silent Spring (Houghton Mifflin, 1962). Le « printemps silencieux » qu’elle dénonce, c’est un printemps privé d’oiseaux, les pesticides ayant eu pour effet d’amincir la coquille de leurs oeufs au point que les mères écrasaient leur descendance en couvant. Silent Spring contribua à l’interdiction du DDT aux Etats-Unis en 1972 et à son interdiction généralisée dans les pays occidentaux au cours des années 1970.

Pourtant, presque cinquante ans plus tard, le biomonitoring le prouve, le DDT est encore présent dans le sang des Wallons, y compris ceux nés après son interdiction. Car le DDT est ce qu’on appelle un « pop », un  » polluant organique persistant « . « Les pesticides organochlorés, les plus anciens, ont une très grande rémanence dans l’environnement, souligne Corinne Charlier. Ils restent présents, sans se dégrader, dans le sol, les fonds marins… Donc si on cultive aujourd’hui sur un sol qui a été imprégné jusque dans les années 1970, il y a un risque de résidus dans les plantes qui y pousseront. Et ces pesticides sont également rémanents dans notre corps, stockés dans nos tissus adipeux. Celui qui est contaminé l’est jusqu’à la fin de ses jours. » Et les non-pop alors, décelés eux non pas dans le sang, mais dans les urines des Wallons ? « Ils ne restent pas dans l’organisme, mais comme on les utilise toujours, on continue à se contaminer au quotidien. »

Autre point fondamental à souligner dans ces contaminations aux pesticides : la mondialisation du marché de l’alimentation. Tous les pays ne sont pas au même niveau que l’Europe concernant la législation. Et si l’UE interdit l’utilisation de certains pesticides, elle n’en interdit jusqu’à présent pas la production sur son territoire et son exportation dans des pays plus laxistes. Avec un effet d’empoisonnement boomerang : les produits de Syngenta (société suisse), Bayer ou BASF (sociétés allemandes) bannis chez nous reviennent sous forme de résidus sur les aliments importés. La France a d’ores et déjà prévu de changer cette réglementation hypocrite dès 2022. Et les autres ?

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