© C. Hélie / Gallimard

Marielle Macé: « Il faut changer nos formes de vie, certains le font déjà »

Observatrice critique de nos formes de vie, de nos manières d’être et de notre rapport au vivant, la chercheuse en littérature Marielle Macé consacre son dernier essai aux relations que les cultures humaines entretiennent avec les oiseaux. Vivant et vivifiant.

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On lui reproche de trop verser dans le lyrisme. On taxe sa philosophie politique de faussement engagée et inoffensive face aux dominants. Qu’importe. Ce qui fait le sel de Marielle Macé, ce qui la distingue parmi la foule des intellectuels, c’est sa redoutable et singulière capacité à s’emparer de sujets familiers et ordinaires pour les investir d’un sens nouveau et inattendu. Prenons le « style »: le terme évoque d’habitude les manières élégantes et raffinées, ou les vies éclatantes et triomphantes. Dans Styles. Critiques de nos formes de vie (Gallimard, 2016), l’essayiste française a libéré la notion de ces connotations strictement valorisantes pour s’intéresser, à dignité égale, à toutes les formes de vie. Ce regard frais et neuf qu’elle jette sur les manières d’être l’a amenée à interroger d’autres stylistiques de l’existence, comme celles des mouvements d’occupation des places, des migrants ou des zadistes, ces militants qui s’opposent aux projets d’aménagement, dont elle a fait l’éloge dans son essai poétique à succès, Nos cabanes (Verdier, 2019).

Marielle Macé: « Il faut changer nos formes de vie, certains le font déjà »

Tous les vivants sont liés dans un grand chaînage de dépendances, de relations, de symbioses ou de prédations : on ne vit que “de”, et “avec”, et “par” (et “malgré”) d’autres vivants.

Marielle mace

Insolente et audacieuse, Marielle Macé l’est jusqu’à déchoir l’être humain du monopole du style pour étendre la notion à tous les êtres vivants: « Une hirondelle, une anguille, un vautour et un arbre, et une rivière (et même une pierre! ), ce n’est pas seulement un être vivant, c’est toute une manière d’être dans le monde », s’enthousiasme la directrice de recherche au CNRS, qui consacre son dernier ouvrage aux oiseaux. Puisant au meilleur de la philosophie et de l’anthropologie, de Claude Lévi Strauss à Bruno Latour, c’est à un remarquable effet d’éclairage de l’univers des oiseaux que Marielle Macé parvient dans Une pluie d’oiseaux (1). Depuis sa résidence à la Villa Médicis à Rome, nous l’avons interrogée sur son dernier ouvrage et ses thèmes de prédilection.

Vous venez de publier tour à tour un ouvrage qui porte sur les oiseaux (Une pluie d’oiseaux), et un autre, réédité, sur la place de la lecture dans notre vie (Façons de lire, manières d’être). Quel est le dénominateur commun de ces deux thèmes, totalement différents à première vue ?

Le point commun, c’est l’amour du vivant et la conviction que la littérature ne nous détourne pas de la vie et du « métier de vivre », mais y ouvre des pistes, des brèches, des voies possibles… Façons de lire, manières d’être (2) est une réflexion sur tout ce qui se passe quand on lit et tout ce qui peut continuer d’advenir une fois les livres refermés, quand on les porte avec soi, au fond des poches ou dans la mémoire. Parce que ça ne s’arrête pas à la dernière page : de la vie pousse dans les livres et, par la lecture, on transforme son accès au monde, on tente d’autres liens, d’autres gestes, d’autres rythmes, d’autres communautés, d’autres façons de se tenir dans le temps, d’habiter, d’agir, de désirer. Réciproquement, si Une pluie d’oiseaux est une enquête sur les relations que les cultures humaines entretiennent (et pourraient réinventer) avec les oiseaux, c’est aussi une réflexion sur le langage : sur les langues d’oiseaux, qui ont toujours été une énigme pour les nôtres, et sur notre propre parole, c’est-à-dire sur la manière dont nous partageons effectivement les paysages du sens avec d’autres espèces vivantes. D’ailleurs, les oiseaux peuplent aussi les livres, ils volettent un peu partout dans les récits et les bibliothèques : dans les abécédaires, les mythes, les dictionnaires, la linguistique, la poésie. L’ornithologie est même née comme une passion des mots… On est attaché à eux par des gestes, des émotions, des pratiques, mais aussi « par la langue », si je puis dire.

Vous êtes spécialiste de la littérature française. Comment avez-vous été amenée à lever les yeux des livres pour les tourner vers les oiseaux ?

Je viens d’une famille d’agriculteurs ; je n’ai pourtant pas grandi auprès des oiseaux parce que, justement, ils étaient déjà très malmenés. Par contre, j’ai grandi avec des gens qui se souvenaient très bien des liens qu’ils entretenaient avec eux il n’y a pas si longtemps. On a pu dire, par exemple (et l’on retrouve cela dans les travaux d’anthropologues comme Daniel Fabre ou Tina Jolas), que jusque dans les années 1960, à la campagne, c’étaient les oiseaux qui « faisaient les garçons » : grandir, c’était apprendre à faire des choses auprès des oiseaux : les connaître par leur nom, savoir grâce à eux le temps qu’il fera ou l’heure qu’il est, imiter, dénicher, grimper, chasser, siffler… Entre ces deux livres, séparés de plus de dix ans, il y en a eu d’autres d’ailleurs, dans lesquels j’ai creusé une seule et même question : celle des formes de vie, des formes prises par la vie : comment on vit, comment on pourrait vivre, comment on voudrait vivre.

Le guano, issu de l’accumulation et du vieillissement d’excréments d’oiseaux marins, est un excellent engrais naturel. Objet d’une vaste histoire d’accaparements, d’exploitations et de violences, son commerce a été la cause principale de l’explosion de la première guerre du Pacifique.
Le guano, issu de l’accumulation et du vieillissement d’excréments d’oiseaux marins, est un excellent engrais naturel. Objet d’une vaste histoire d’accaparements, d’exploitations et de violences, son commerce a été la cause principale de l’explosion de la première guerre du Pacifique. © getty images

Ce fut aussi l’objet de votre essai poétique Nos cabanes

Dans Nos cabanes, je partais d’un filet d’eau et des terres très abîmées de mon enfance, pour rendre hommage aux luttes qui se mènent en ce moment (dans les ZAD, au sein de la jeunesse, dans la pensée) pour affirmer la nécessité de vivre autrement, cultiver autrement, travailler autrement, s’y prendre tout autrement avec la nature ; c’est par là, par les zones humides, que me sont revenus les oiseaux. Comme des augures de cette évidence : il faut changer nos formes de vie, et certains le font déjà.

Dans l’un de vos précédents ouvrages, Styles, vous parliez déjà de « styles animaux »…

Oui, c’était une volonté de considérer chaque espèce vivante comme une manière d’être. Ce livre consistait d’ailleurs à comprendre le monde vivant, humain et non humain, comme une foule de modes d’être : un champ d’expressivité infinie, un codex de rythmes, de gestes, d’intensités, de nuances. D’idées de la vie, en fait. Car une espèce animale, en ce sens, c’est exactement comme une idée de ce que la vie peut être, de ce dont le vivant est capable : une pensée que le monde vous tend, une piste qui s’ouvre, vous surprend, vous intéresse et qui peut vous déplacer un peu si vous prenez le temps de regarder: « Tiens, la vie peut être comme ça, et comme ça, et encore comme ça »…

A vous entendre, vous semblez reprendre à votre compte le fameux mot de Spinoza, pour visiblement le radicaliser, selon lequel « l’homme n’est pas un empire dans un empire », mais plutôt une partie de la nature à égalité avec les autres…

C’est vrai, et c’est un grand désir de notre époque : «sortir de la rainure humaine», comme disait Francis Ponge, travailler à une anthropologie au-delà de l’humain, adopter la perspective d’autres espèces, d’autres positions sur la planète. Je m’inscris dans ce mouvement qui fédère beaucoup de gens et beaucoup de domaines de connaissance aujourd’hui ; et peut-être que la particularité de mon travail, avec d’autres écrivains, est de projeter dans ce débat la poésie et l’attention à la langue, c’est-à-dire notre responsabilité de vivants parlants. Car l’anthropologie nouvelle réclame de nouveaux récits, qui élargissent le spectre des personnages et des points de vue, racontent des rencontres et des collaborations entre espèces… Je crois qu’elle a aussi besoin d’une grammaire, pour s’employer à qualifier des relations, dans leur pluralité, leurs surprises, leurs ambivalences.

« En quinze ans, près d’un tiers des oiseaux ont disparu des paysages », rapportez-vous. Quels effets l’effondrement de la population des oiseaux peut provoquer sur nos formes de vie et manières d’être ?

L’essentiel n’est pas d’abord ce que cet effondrement nous fait, mais évidemment ce qu’il leur fait, et ce qu’il fait au paysage qui les tient et qu’en quelque sorte eux aussi font tenir. Et, par conséquent, ce qu’il nous fait faire. Car justement les oiseaux ont ce pouvoir de nous émouvoir ; des liens particuliers, et intenses, attachent les cultures humaines aux oiseaux, un peu partout et depuis très longtemps ; en sorte qu’il nous est plus « facile » de pleurer l’extinction des oiseaux (ou des coraux, qui, eux aussi, sont beaux, saisissants, émouvants) que celle d’espèces entières d’insectes ou de lombrics, alors que c’est tout à fait la même chose et que l’une participe de l’autre et l’aggrave. Tous les vivants sont liés dans un grand chaînage de dépendances, de relations, de symbioses ou de prédations : on ne vit que « de », et « avec », et « par » (et « malgré ») d’autres vivants. Si l’attention aux oiseaux et à leur vulnérabilité pouvait nous conduire à une conscience intime de la façon dont nous sommes pris nous aussi dans ces pelotes de dépendances, ce serait déjà beaucoup.

La poésie lyrique est un éloge obstiné du vivant, une sorte d’“écologie première”, qui est né sous l’impulsion des oiseaux, de leur beauté, de leur gaieté.

Marielle mace

En somme, vous semblez dresser un tableau lyrique des oiseaux en omettant ou en reléguant au second plan les oiseaux rapaces, prédateurs, etc.

En vérité, j’ai cherché à observer ce que devient le lyrisme maintenant que les oiseaux tombent. Car la poésie lyrique est (était dès l’origine, avec la langue des troubadours) un éloge obstiné du vivant, une sorte d’«écologie première» (comme le dit un camarade philosophe et poète, le bien nommé Jean-Claude Pinson), qui est né justement sous l’impulsion des oiseaux, de leur beauté, de leur gaieté. La poésie s’est développée d’après l’oiseau, en courant après sa virtuosité et la grâce de son chant. Comme s’il fallait que la langue, dans son travail le plus scrupuleux (c’est ça un poème) tire au clair cette chose-là : la présence de tant de beauté, de tant de vie vivante, et ce que ça fait au monde, et ce que ça nous fait… Mais justement le monde a changé. Et il ne s’agit pas de gazouiller dans un monde qui va mal ou de se consoler auprès des « petits oiseaux ». Alors j’ai enquêté sur ça : sur la façon dont on est capable d’inventer d’autres manières de « parler nature ».

Et quid des oiseaux rapaces et prédateurs ?

Les rapaces, vous avez raison, ne s’éteignent pas moins que les autres. Ce qui s’éloigne avec eux, ce sont des voisinages passionnants, millénaires. Jules Michelet, le grand historien, voyait dans les vautours des serviteurs de la vie, favorisant la vie dans l’exacte mesure où ils s’occupaient de la mort, débarrassant les champs et les abords des villes des charognes et des corps en putréfaction. Aujourd’hui, à Mumbai, la raréfaction des vautours (à cause des médicaments qui entrent dans l’élevage du bétail, notamment) pose un vrai problème d’hygiène publique, et les autorités cherchent des moyens de leur redonner de l’espace pour qu’ils puissent accomplir leur « travail funéraire »…

Les oiseaux ne sont pas neutres politiquement, soutenez-vous en substance. « Il y a quelque chose de prolétaire dans l’oiseau », écrivez-vous.

Je me suis beaucoup intéressée à la place des oiseaux dans les cultures populaires, parce qu’il y a, dans ces histoires de solidarité et de liens, l’évidence d’une amitié entre les humbles. Que ce soit l’élevage de pigeons ou de canaris dans le Nord minier, la passion du chardonneret à Alger (qu’on attrape et qu’on encage pour faire entrer la beauté de sa musique dans la maison et s’inspirer de ses mélodies), le retour des oiseaux dans des récits de révoltes et d’enfermement, ou encore, apparemment beaucoup plus loin de nous, la place de l’oiseau et l’amour de sa petitesse dans le franciscanisme (jusqu’à Pasolini)… Je me suis aussi passionnée pour la longue histoire de la colonisation du guano dans le Pacifique, qui révèle un véritable carrefour de dominations et d’exploitations. Ou pour ce que les migrateurs disent de l’état de la planète et de ses frontières…

La colonisation du guano, de quoi s’agit-il ?

Le guano est un excellent engrais naturel. Pendant des millénaires, des millions de cormorans, de fous, de sternes ont déposé leurs fientes sur des îles, au large du Pérou, et lorsque les agriculteurs occidentaux au cours du XIXe siècle ont commencé à s’intéresser au guano, cette ressource est devenue l’objet d’une vaste histoire d’accaparements, d’exploitations et de violences. Cette histoire a croisé celle de la prise de conscience environnementale (les débuts de la préoccupation écologique, l’intérêt pour les migrations aviaires), pour aussitôt la détourner et la souiller. Le commerce du guano a même été la cause principale de l’explosion de la première guerre du Pacifique… L’exploitation du guano est en fait l’un des grands épisodes de l’extractivisme moderne.

La politique n’est jamais loin dans vos ouvrages, qui sont pourtant des travaux de recherche en sciences sociales. Quelle est la dimension politique de celui-ci ?

C’est d’écopolitique qu’il s’agit, de politique en temps de désastre écologique ; c’est-à-dire, souvent, d’accusation des cumuls de dominations et d’exploitations qui sont à l’origine de la destruction de la plupart des milieux de vie, et de réflexion sur les solidarités qui peuvent, pourraient se recomposer dans le désastre. Et aussi, à plusieurs reprises, d’écoféminisme – le regard posé par des scientifiques femmes sur les oiseaux change par exemple beaucoup les questions qu’on leur adresse.

Et dans Façons de lire, manières d’être ?

Elle est bien moins explicite, mais c’était pour moi le début d’une réflexion – qui ne m’a plus quittée – sur les formes de vie, sur le refus que des formes de vie se referment sur chacun de nous comme un enclos ; sur l’émancipation donc, et sur la nécessité – que je crois incarnée exemplairement par la littérature, quand elle s’en donne la peine – d’une attention réelle aux singularités, au pluriel des vies. Au fond, pour moi, la littérature c’est ça: une lutte acharnée contre l’inattention.

Indépendamment de votre ouvrage, les oiseaux jouissent d’une attention croissante et d’un nombre considérable de travaux. Que révèle cet intérêt selon vous ?

C’est justement ce regain d’attention au moment précis où les oiseaux s’éteignent, qui a été le moteur de ce travail. On se tourne vers les oiseaux alors qu’ils s’en vont, on les écoute au moment où ils commencent à se taire (et à nous dire qu’ils se taisent), on se renseigne dans des livres, on se cherche des souvenirs, on essaie d’apprendre à les reconnaître en vitesse, on consulte des tutos sur Internet… C’est cette dissonance, cet effet de contretemps, qui m’a donné à réfléchir. C’est aussi le sens du titre : Une pluie d’oiseaux, parce qu’il pleut effectivement des oiseaux sur la pensée, la littérature, les sciences humaines, sur les écrans, dans les salles de musée, en même temps qu’il tombe très concrètement des oiseaux morts sur les champs, les plages, les autoroutes et sous les lignes à haute tension. J’y ai rejoint la conviction – posée par Svetlana Alexievitch – qu’« une nouvelle histoire des sens vient de commencer » : on n’éprouve plus du tout le monde de la même manière, le fait même de percevoir, de sentir, a changé à l’ère de « l’Anthropocène », et il y a là beaucoup à penser. Je crois que la littérature peut accompagner cela : la transformation des mondes, de l’expérience que l’on a du monde, et le sentiment ou l’espoir d’y pouvoir quelque chose.

(1) Une pluie d’oiseaux, par Marielle Macé, éd. Corti, 384 p.

(2) Façons de lire, manières d’être, par Marielle Macé, Gallimard, 288 p.

Bio express

1973

Naissance, à Paimboeuf (Loire-Atlantique), le 8 août.

1993

Diplômée de l’Ecole normale supérieure.

2002

Docteure en littérature à l’université Paris-IV.

2011

Habilitée à diriger les recherches à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

2011

Premier ouvrage à succès, Façons de lire, manières d’être (Gallimard, réédition augmentée en 2022).

2019

Publie Nos cabanes (éd. Verdier)

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