Les jets privés, une source de pollution qui fait polémique : « Les personnes fortunées peuvent contribuer à la transition »

L’affaire du PSG et du « char à voile » place à nouveau le secteur de l’aviation privée sous les critiques. L’ONG Transport et Environnement a sorti l’an passé une étude mettant en avant des chiffres accablants concernant  l’impact écologique des jets privés. Matteo Mirolo, spécialiste de l’aviation, revient sur cette étude et évoque les solutions pour l’avenir.

Lundi, une polémique a éclaté après que l’entraîneur du PSG et Kylian Mbappé se soient moqués d’une question d’un journaliste. Celle-ci portait sur l’utilisation d’un jet privé pour un voyage Paris-Nantes, plutôt qu’en TGV. L’entraîneur Christophe Galiter a répondu avec ironie que le club pensait à se déplacer en « char à voile ». Récemment, c’est le président français Emmanuel Macron qui a aussi été pointé du doigt pour l’utilisation excessive de lignes privées par les membres de son gouvernement. Des comptes de « flight-tracking » sont aussi créés sur les réseaux sociaux pour dénoncer l’utilisation abusive de jets privés pour des personnalités comme Elon Musk, Taylor Swift ou Bill Gates.

La Fédération européenne pour le Transport et l’Environnement, une organisation non gouvernementale, a sorti une étude en 2021 sur les émissions de gaz à effet de serre de l’aviation privé. Ses conclusions: l’utilisation de jets privés serait extrêmement nocive en terme de pollution, et des solutions doivent être envisagées pour rendre le secteur plus propre.

Une demande en augmentation

Les utilisateurs des jets privés sont principalement des personnes fortunées ou des entreprises. Si le secteur se revendique comme de « l’aviation d’affaires », cela ne serait pas tout à fait le cas. « 70% des vols de jets privés sont destinés à des motifs personnels, comme des voyages, des visites de famille ou ce genre de chose, explique Matteo Mirolo, spécialiste de l’aviation ayant contribué à l’étude de Transport et Environnement. Il faut vraiment démythifier cette idée des jets privées comme un moyen de transport pour les affaires. »

On constate depuis plusieurs années une augmentation de la demande de jets privés. Ceux-ci offrent un gain de flexibilité, de confort et de temps, les passagers n’ayant pas à se mêler à une foule. D’après la RTBF, les vols privés en Belgique auraient plus que doublé entre 2017 (66 000 mouvements) et 2022 (130 000 mouvements selon les estimations pour la fin d’année) au départ des 6 aéroports belges. Selon Transport et Environnement, un avion sur 10 qui décolle de France serait un jet privé. La moitié d’entre eux parcourent des trajets courts, de moins de 500 km. Un jet privé serait donc deux fois plus susceptible qu’un avion commercial de parcourir un « saut de puce ».

Quelle est l’émission en CO2 d’un jet privé ?

L’émission de CO2 dépend du modèle d’avion utilisé. Le Cessna Citation, un modèle de jet répandu, consomme 857 litres de carburant par heure. La combustion d’un litre de carburant équivaut à 2,52 kg de dioxyde de carbone (sans prendre en compte les émissions liées à l’extraction, au transport et au raffinage). Un seul jet privé peut donc émettre en une heure plus de deux tonnes de CO2. À titre de comparaison, Transport et Environnement souligne que l’Européen moyen va quant à lui consommer 8,2 tonnes de CO2 au cours d’une année.

Il est vrai que les jets privés sont plus petits que les avions commerciaux, et qu’ils consomment dès lors moins de CO2. Toutefois, il faut remettre cela en perspective par rapport au nombre de passagers. D’après Transport et Environnement, 41% des vols en jets privés se feraient à vide, c’est-à-dire sans aucun passager, notamment pour aller chercher les clients à transporter. Et lorsqu’ils ne sont pas vides, il n’y aurait en moyenne que 4,7 passagers à bord.

Si on calcule le ratio d’émissions de gaz à effet de serre pour un passager, les jets privés seraient 5 à 14 fois plus polluants que les avions commerciaux, et 50 fois plus polluants que les trains.

Qu’est-ce que cela représente à l’échelle mondiale ?

Les émissions de CO2 des jets privés européens auraient grimpé en flèche ces dernières années, avec une augmentation de 31 % entre 2005 et 2019 selon Transport et Environnement. « En Europe, 1% de la population la plus riche est à l’origine de 50% des émissions mondiales de l’aviation, explique Matteo Mirolo. Et c’est d’autant plus disproportionné quand on sait que 41% de leur consommation globale de CO2 proviennent uniquement des jets privés. »

L’EBAA, l’Association européenne de l’aviation d’affaires, cherche à défendre son bilan carbone. En 2019, l’Association a affirmé que les vols privés ne représentaient que 2% des émissions de CO2 de l’aviation civile, qui ne constitueraient que 2% des émissions mondiales. Les jets ne représenteraient donc selon leur chiffre que 0.04% des émissions de gaz à effet de serre.

Taxe d’incitation et investissement

L’objectif de l’étude de Transport et Environnement n’était pas seulement de pointer du doigt les excès engendrés par l’aviation privée, mais aussi de mettre en avant des solutions. « Nous ne voulons pas tirer sur les super riches, ou stopper l’aviation privée, précise Matteo Mirolo. Nous voulons juste inciter les personnes fortunées à devenir un maillon important de la transition vers le monde de demain. L’aviation privée doit changer et miser sur des carburants durables et des nouveaux avions qui émettent moins. Les utilisateurs de jets privés ont les moyens financiers d’investir dans ce changement. »

En Suisse, une taxe d’incitation prévaut pour les vols privés en partance du pays. Celle-ci varie de 500 à 3000 francs suisses (un franc suisse équivaut aujourd’hui à 1,03 euro). « Ce genre de taxe est d’abord rentable, conclut Matteo Mirolo. On parle de quelques centaines d’euros prélevés sur des tickets qui en coûtent plusieurs milliers achetés par des gens fortunés. Cela peut être ensuite réinjecté dans le développement d’avions électriques et à hydrogène, qui sont aujourd’hui peu financés car considérés comme des investissements à risque. »

En août dernier, la députée Nadia Naji (Groen) avait proposé une taxe de 3000 par jet privé en partance de Belgique. Ecolo avait soutenu l’idée. Georges-Louis Bouchez avait quant à lui qualifié cette proposition de « populiste » dans La Libre, appelant plutôt à mettre en œuvre la taxe aviation, qui consiste à prélever 10 euros par billet si la destination finale est située à moins de 500 km.

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