Climat: le danger de la mal-adaptation ou quand certaines mesures font plus de mal que de bien

Le Vif

Le déferlement des catastrophes climatiques impose à l’humanité de s’adapter sans délai, mais certaines mesures soi-disant salvatrices peuvent en réalité être défectueuses et faire pire que bien, mettent en garde les scientifiques. C’est ce qu’on appele le danger de la « mal-adaptation ».

Tout en soulignant la nécessité d’accélérer les efforts pour se préparer aux impacts dévastateurs et grandissants du changement climatique, le dernier rapport des experts climat de l’ONU (Giec) publié fin février tirait la sonnette d’alarme: les stratégies pour faire face à ces conséquences peuvent mal tourner. Un danger appelé « mal-adaptation ». Agriculture durable ou OGM pour renforcer la résistance des cultures, restauration des mangroves ou construction de digues pour contrer l’océan, couloirs urbains végétalisés ou climatisation… Les pistes pour tenter de s’adapter aux dérèglements climatiques sont légion. Mais « il y a beaucoup de situations dans lesquelles des projets d’adaptation ne fonctionnent pas », commente Ed Carr, un des auteurs de ce rapport de plus de 3.500 pages sur les impacts du réchauffement. « Certains ont même empiré les choses« . Par exemple, construire un barrage pour empêcher les inondations urbaines peut aider à protéger une zone précise sur une période limitée.

« Mais si la mesure que vous mettez en place a des conséquences négatives tout au long de la rivière et aggrave les choses à long terme, c’est de la mal-adaptation« , souligne la climatologue Friederike Otto, de l’Imperial College de Londres, regrettant la tentation des humains d’ignorer leurs mauvais choix et de tout mettre sur le dos des aléas météo. « Déclarer le changement climatique comme seul coupable peut conduire à de la mal-adaptation », poursuit-elle. Comme construire des habitations dans une plaine inondable. Ou ériger des digues sur l’estuaire de la Volta au Ghana pour protéger un village de pêcheurs de la montée des eaux, raconte Kwame Owusu-Daaku, de l’université de West Florida. Les digues ont joué leur rôle. Tellement bien qu’un promoteur immobilier a construit sous leur protection des habitations de luxe en bord de mer. « Les habitants qui vivaient là ont été chassés de leur terre », poursuit-il. Une injustice probablement doublé d’une solution non durable, selon le rapport du Giec.

Un sujet ignoré

Barrières anti-inondations, digues et autres infrastructures de défense côtières peuvent limiter les dégâts jusqu’à un certain point, mais ils « verrouillent à long terme une vulnérabilité, une exposition et des risques difficiles et coûteux à changer », souligne-t-il. Tout en créant une « illusion d’absence de risque ».

Autre source de mal-adaptation, le manque de données. « On ne peut s’adapter qu’à ce qu’on connaît », déclare à l’AFP Mohamed Adow, fondateur du think tank Power Shift Africa. « Comment créer un système d’alerte précoce pour les événements météo extrêmes quand on n’a pas de données? » « La mal-adaptation survient quand vous essayez de résoudre un problème et que finalement vous en créez un nouveau », commente Patrick Verkooijen, du Global Center on Adaptation, décrivant nombre de mesures « bien intentionnées » mais mal pensées.

De la violation des droits des communautés à la destruction d’habitats riches en biodiversité, les problèmes de mal-adaptation ont été « ignorés par les donateurs internationaux et les autorités nationales », regrette le Giec. Les pays du Sud en particulier subissent une mal-adaptation récurrente. Par exemple, 80% des terres utilisées pour la production alimentaire y sont dépendantes de la pluie et donc très vulnérables aux sécheresses appelées à durer plus longtemps; l’irrigation mise en place pour compenser vide les nappes phréatiques, renforçant la sécheresse.

Lors des canicules, la climatisation peut être une solution. Mais elle est très consommatrice d’énergie, les appareils émettent de la chaleur, et en plus tout le monde n’a pas les moyens de se la payer. Face à la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement, l‘adaptation a longtemps été le parent pauvre de la diplomatie climatique. La conférence de l’ONU COP26 à Glasgow fin 2021 a tenté de rééquilibrer les choses en lançant un processus sur deux ans pour définir les objectifs et mobiliser des financements. La COP27 de Charm-el-Cheikh en novembre « doit être la COP de l’adaptation », plaide Mohamed Adow.

« Nous avons attendu si longtemps pour s’attaquer au réchauffement que nous en payons aujourd’hui le prix », commente Patrick Verkooijen. « Cela ne veut pas dire que nous ne devons pas investir dans l’adaptation pour demain: les coûts augmenteront si nous n’agissons pas ».

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