Opinion

Joseph Ndwaniye

Suivez mon regard de Joseph Ndwaniye: une case-misère dans le métro (chronique)

Joseph Ndwaniye Infirmier et écrivain.

Que nous raconte-t-il sur nous et ce que nous sommes incapables de comprendre?

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon

Voilà quatre ans au moins qu’il s’est posé là. Sa tête est couronnée d’une chevelure grisonnante ébouriffée. Veste de motard en lambeaux sur le dos, jeans évasé et santiags. Comme s’il attendait le prochain train, il garde à portée de main un sac de sport rempli d’effets personnels. Quand il se tient droit, c’est une véritable armoire à glace. S’il s’absente, son ombre hante encore son antre. Là, c’est au pied de l’escalier qui mène au bâtiment flambant neuf d’une grande banque.

Depuis le début, je l’observe à la dérobée. Il a commencé par dormir à même le sol. Mais chaque jour, il rentre de son errance avec des sacs remplis d’objets hétéroclites glanés Dieu sait où: bouts de bois, tissus, bouteilles, boîtes en carton, papiers, même des fleurs… Il accumule tout sous lui et dort dessus, un peu comme les artistes qui créent des œuvres d’art en comprimant des objets. César du métro. Le monticule qui lui sert de matelas atteint aujourd’hui plus d’un mètre. Toujours en mouvement, il déplace sans cesse des objets. Lorsqu’il pleut, l’eau qui dégouline le long des escaliers vient imprégner son îlot. Cela ne le préoccupe pas, il vit enfermé dans son monde. Faut-il tenter de le ramener dans le nôtre dont il s’est échappé?

Nous sommes des milliers de navetteurs à arpenter ce couloir et à emprunter l’escalier matin et soir. A tout moment, il se met à chanter à tue-tête, dans une langue dont je n’arrive pas à deviner l’origine. Il a l’air fier, je ne l’ai jamais vu mendier. Si quelques-uns, surpris par cette voix tonitruante, se tournent brièvement vers lui, la plupart passent leur chemin, indifférents. Préoccupé par cette situation, j’ai essayé de me renseigner auprès d’agents du métro mais la conversation a tourné court, le cas de cet homme n’est pas de leur ressort. Au-delà des dalles grises, on arrive dans le domaine du train!

Un commerçant installé à deux pas de là a répondu pour eux, en colère. «Vous n’êtes que de passage, cinq secondes d’odeur, ce n’est rien, s’indigne-t-il. Moi, je suis ici du matin au soir. Des assistants sociaux, des policiers, des infirmiers de rue passent régulièrement. De temps en temps, ils parlementent pour tenter d’évacuer au moins une partie du matelas. Si on laisse tout s’accumuler, il finira par condamner la sortie vers le haut de la ville! Il refuse énergiquement toute assistance et ne rejoint aucun refuge à la nuit tombée.»

Un jour, rentrant plus tôt, hors des heures d’affluence, j’ai tenté de lui parler. J’avais prévu quelques pièces à lui donner. Il chantait tellement fort sans se soucier de ce qui se passait autour de lui qu’il ne m’a pas remarqué tout de suite. Je ne l’ai jamais vu particulièrement agressif mais j’étais sur mes gardes. Pourquoi ce sentiment de peur? Il me ressemble pourtant. Quand il m’a remarqué, il m’a repoussé énergiquement d’un geste de la main. Personne n’est autorisé à pénétrer dans son territoire, à l’exception de ses amis les pigeons et les rats, autorisés à se servir dans son garde-manger.

Depuis une semaine, l’homme est devenu une attraction pour les navetteurs. Son tertre bat pavillon belge, il a hissé un drapeau noir-jaune-rouge près de son oreiller en carton. Ses chants incompréhensibles seraient-ils des versions libres de la Brabançonne? Que nous raconte-t-il sur nous et ce que nous sommes incapables de comprendre? Cette nuit, j’ai rêvé que j’étais à sa place…

Partner Content