Carte blanche

Enseignant, un métier en voie de disparition ? (carte blanche)

Une carte blanche de  Bernard De Commer, ancien permanent syndical.

Dans son édito « Question de rythmes » (Le Vif du 31 mars 2022), Anne-Sophie Bailly souligne très justement que « l’élève est au coeur de la réforme du calendrier scolaire. Pas le confort des parents. Pas le bilinguisme du pays. Ni l’attractivité du métier d’enseignant. » Et d’ajouter que « ce sont d’autres chantiers. Qu’il faut attaquer ».

Mon propos sera justement de m’attaquer à l’un de ces chantiers : l’attractivité du métier d’enseignant, une attractivité en chute libre (et pas seulement chez nous, mais aussi chez nos voisins : Flandre, France, etc. ) et, de ce fait, créant une réelle pénurie tous niveaux d’enseignement confondus. Cette problématique, parmi d’autres, sera à nouveau au coeur de la manifestation organisée par le front commun syndical de l’enseignement ce 5 mai à Liège.

Cette problématique n’est pas neuve.

En 1989, déjà, le SEL-SETCa, dans son livre blanc « Profs au bord de la crise de nerfs » l’abordait, réclamant, entre autres, une « revalorisation sensible de la fonction enseignante » (image et salaire), mais aussi « une meilleure formation des enseignants » et « une meilleure utilisation du temps scolaire » (rythmes scolaires). On est alors à la veille des grandes grèves de 90 qui vont opposer longtemps la Fédération Wallonie-Bruxelles, alors baptisée Communauté française, aux enseignants et qui durera 288 jours : 5 mois de grève quasi ininterrompue, 70 manifestations dont la dernière réunira quelque 100 000 personnes à Bruxelles.

Soudain, toute une société s’interroge et les enseignants en premier: comment en est-on arrivé là ?
Comment, pour reprendre l’image de Yvan YLIEFF, alors Ministre PS en charge de l’enseignement, comment les profs en sont-ils arrivés à « casser leur image » ? Au point de dégrader la Maison communale d’Ath, fief de Guy SPITAELS, président du PS, ou d’affronter durement la gendarmerie à Verviers et Dison, chez YLIEFF, avec à la clé, 4 blessés, de faire l’expérience des matraques, des autopompes et des charges de chevaux à Namur le 27 septembre, jour de la fête de la Communauté française justement?

On en est arrivé là tout simplement parce qu’il n’y a plus d’image des profs. Comme l’écrivait Roland SOYEURT dans « Le chagrin des profs » , un best-seller d’alors :
« Le maître a perdu son pouvoir. Il n’inspire plus le respect. Le maître est comme tout le monde. Il a fait des études comme tout le monde, même souvent beaucoup moins. Et par malheur, il s’occupe de ce que tout le monde croit connaître : l’éducation des jeunes… Par conséquent, pour enseigner, il n’y a qu’à… »
En 96, le front commun syndical remet cela pour quatre mois.

L’image que les profs ont d’eux-mêmes, celle qu’ils donnent d’eux-mêmes au public et donc aux élèves (parmi lesquels un certain nombre d’enseignants potentiels), cette image a volé en éclat.
Et n’est toujours pas vraiment rétablie une trentaine d’années plus tard. Un post-it a longtemps circulé sur les réseaux sociaux. On pouvait y lire : « je suis prof, fonctionnaire, fainéant, j’m’en foutiste, gréviste, incompétent, planqué, dépressif, toujours en vacances et trop payé. Défoulez-vous ou prenez ma place. ». Un condensé sans doute excessif , mais qui illustre bien le problème de l’image que peuvent avoir les enseignants.

aborieux. Comme le soulignait Jacques CORNET (CGE, Confédération Générale des Enseignants) en 1999, déjà, dans « Le Ligueur », le métier d’enseignant ne consiste plus à former quelques élites et de préparer les autres au chantier ou à l’usine » mais de les amener tous à un niveau d’excellence. On notera que le « Pacte pour un Enseignement d’excellence » ne dit rien d’autre.

Il faut rappeler aussi que cette profession, comme d’autres métiers « du coeur » – pensons aux soins de santé par exemple – a été laminée par deux décennies au moins d’austérité et de désinvestissement. Pour faire court, entre 1986 (Val Duchesse) et 2000, l’enseignement en Fédération Wallonie/Bruxelles (anciennement Communauté française) a perdu quelque 9000 emplois (un véritable licenciement collectif) , pertes dues essentiellement à l’impécuniosité de cette Fédération. Mais dès avant sa communautarisation, l’impécuniosité de l’Etat belge et les mesures Martens/GOL étaient déjà passées par là : il s’agissait dans une approche néolibérale de comprimer au maximum les dépenses (deux sauts d’index, par exemple, pais aussi pouvoirs spéciaux qui permettent de contourner le Parlement) et, en priorité, celles des services publics.

ans un numéro des Cahiers Marxistes consacré à l’enseignement, et datant de décembre 2001, Régis DOHOGNE, pour la CSC- Enseignement, réclamait une amélioration salariale et soulignait que « la pénurie qui se dessine aujourd’hui dans certains secteurs de l’enseignement, est immédiatement tributaire de cette stagnation salariale. Si l’on veut rendre la fonction attractive, il faudra incontestablement que ce problème des salaires soit également abordé ».

Cette amélioration salariale est toujours bien au coeur des revendications actuelles. Et c’est donc, avec une restauration de l’image de la profession, une condition sine qua non pour, à terme, venir à bout de cette pénurie récurrente.

d’autant que le Pacte va les mettre, peu à peu, face à des pratiques auxquelles ils n’ont guère été formés pour la plupart et qui les insécurisent, voire parfois, les rebutent. On en est toujours aux 6 demi-jours obligatoires par année scolaire (Décret du 11 juillet 2002). C’est évidement nettement insuffisant. Le SEL-SETCa, par exemple, a déposé un plan prévoyant des formations longues scandant la carrière tous les dix ans afin d’acquérir de nouvelles compétences, la première débutant 5 ans après la formation initiale.
Le jeune entamant des études pour accéder à un diplôme de bachelier ou de master, doit être bien préparé de sorte que, entrant un jour dans le métier, il s’y sente à l’aise et n’ai pas envie d’aller voir ailleurs : (chiffres publiés en 2021) sur les 5.295 enseignants entrés dans la carrière, seuls 4.086 étaient encore actifs l’année suivante. Ce qui correspond à un taux d’abandon de 22,8 %. Au bout de cinq ans d’ancienneté, 34,5 % avaient quitté la profession. Il s’impose donc urgemment de garder avant tout ceux qui sont en poste. Et cela passe aussi par une amélioration des conditions de travail, entre autres par un encadrement de ces enseignants débutants. La circulaire 5388 en date du 28 août 2015 impose dès la rentrée scolaire 2016/2017 la mise en place d’une structure d’accueil qui aborde au minimum les points suivants :

« • un entretien avec le chef d’établissement ;
• une visite des locaux ;
• la communication des horaires de travail ;
• la mise à disposition et l’explication du projet d’établissement, du règlement de
travail, des référentiels et programmes de cours en vigueur, pour lesquels le
membre du personnel est désigné ;
• une présentation à l’équipe éducative ;
• pour le membre du personnel désigné ou engagé à titre temporaire pour plus de 15 semaines, la désignation, parmi les membres du personnel enseignant de l’établissement porteurs d’un titre pédagogique et ayant une expérience d’au moins 5 ans, d’un référent afin de l’assister et le conseiller dans son insertion socio-professionnelle et l’exercice de ses fonctions »
Cela peut sembler évident au lecteur lambda non au courant de ce qui se fait dans les écoles, mais, par expérience, je peux affirmer que cela n’a pas toujours été le cas et ne l’est toujours que partiellement dans certains établissements.


Concluons.
Si les trois revendications énoncées ci-dessus – restauration de l’image des enseignants, améliorations salariales et renforcement de la formation initiale et en cours de carrière qui devrait permettre d’aborder les réformes du Pacte – ne sont pas rencontrées, je crains que le métier d’enseignant ne devienne un métier en voie d’extinction : d’autres professions se sont bien éteintes au fil du temps. Et je le dis avec toute l’ironie nécessaire : la pénurie serait alors résolue, il n’y aurait plus d’enseignants.

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