Opinion

Thierry Fiorilli

C’est beau comme la génération nomade (chronique)

Thierry Fiorilli Journaliste
Thierry Fiorilli Journaliste

Ils ont choisi la route comme piste pour qu’y virevolte leur vie.

La base, comme ils disent, c’est la famille. Qu’il n’y ait que la maman, ni frère ni soeur, des demi-ci ou des belles-ça, c’est le QG. Le nid. Là où on rentre et de là qu’on s’envole. Un peu clan, un peu port. Il y a la tribu aussi: les amis. Pas ceux des réseaux, ceux depuis l’enfance et ceux que la vie a posés sur la route. Ah, la route! La vraie, en bitume, de terre ou de sable, elle est l’axe de direction, l’échappatoire, la voie céleste, la portion magique. Le rai d’union entre la base et tous ces horizons qu’ils veulent chevaucher. Comme on peut vouloir décrocher tous les écussons en jeu, collectionner toutes les vignettes, gravir tous les échelons, gagner tous les titres ou jouer de tous les instruments.

Ils ont entre 25 et 35 ans. Et, souvent, plusieurs diplômes, obtenus entre deux odyssées. C’est l’aubaine d’une rhéto à l’autre bout du monde, d’une bourse d’études ou de potes qui ont la bougeotte dans le sang qui leur a décollé le nez des quatre murs auxquels un plan de carrière les aurait voués. Au début, ça a été pour apprendre une langue, pour un stage de surf, une semaine d’escalade au sud, un semestre Erasmus ou un échange avec une jeune d’ Argentine. Et le besoin d’ailleurs s’est insinué. Les sévices de renseignements quotidiens ont achevé le travail: emplois rares, prix de l’immobilier fous, pensions incertaines, planète en lambeaux, attentats, harcèlements, pandémie, guerre… La marée est en noir, figlia mia. Sauve qui peut, fils.

Alors ils se sauvent.Si rien n’est sûr, si temps et espace sont comptés, si à quoi bon projeter, enfanter, go go go! Pour goûter un maximum à ce qui tient encore debout. On amasse ce que les boulots, précaires ou CDI, ont généré. Et une fois le montant atteint, ou le seuil de tolérance dépassé, ou la soif plus possible à étancher, on reprend la route. On slalome entre les zones interdites, les saisons des pluies et les vents mauvais. On lâche le cabinet d’avocats, on démissionne de l’hôpital, on dit qu’on postulera plus tard, qu’on verra bien ce que les trois masters déverrouilleront, qu’on retrouvera un truc dans un resto. Ou une ONG. Ou qu’on créera quelque chose. On pleure aussi, parce que je vous aime, si fort, vous êtes tout, mais je ne rentre que le 27 et je repars le 12. Oui, on sera prudents. Oui, on a vu pour la fille là-bas, pour le gars aussi. Oui, mais ici aussi il y a des risques. Non, on ne s’ aventurera pas tout(e) seul(e).

Et donc Thomas part six mois avec un compère: Mexique, « puis tous les pays en dessous ». Léa rentre de deux mois seule: côte est mexicaine et Guatemala, après, l’automne dernier, la côte ouest, le Pérou, l’Equateur et la Colombie. Fin avril, ce sera l’Australie et Bali. Pour Jacques, Finlande. Victor retournerait bien en dessous de Naples, où c’était le meilleur du voyage de trois mois en 2021. Lorenzo réfléchit à la prochaine expédition vélo, après celle à travers les Andes…

Ils ont trimé pour ça. Renoncé à beaucoup. Choisi la route comme piste pour qu’y virevolte leur vie. Et se déploient leurs branches. Les racines enfouies profond à la base.

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