Carte blanche

François-Xavier Druet

Les bienfaits de l’abstention (carte blanche)

François-Xavier Druet Docteur en Philosophie et Lettres

Politiquement, le focus n’a jamais autant été mis sur l’abstention. Un terme qui, au fil du temps, a acquis une connotation négative, selon François-Xavier Druet, docteur en philosophie. Pourtant, s’abstenir peut parfois se révéler salutaire.

La multiplication des épisodes électoraux a conféré au mot « abstention » une sorte d’exclusivité politique. Or le terme en lui-même et sa famille ont une portée beaucoup plus large, qu’il vaut la peine de considérer.

Son étymologie latine, le verbe abstinere abs, « hors de » et tenere, « tenir » –, signifie « tenir éloigné ». Dans un article centré sur l’abstention politique, Denis Barbet, maître de conférences en science politique à l’IEP de Lyon, retrace l’évolution du terme au fil des dictionnaires et situe l’apparition du sens politique en 1866. Il remarque que la connotation morale négative des définitions a eu tendance à s’atténuer pour faire place progressivement à une forme de neutralité.

Mais le langage médiatique, disséqué ensuite, et notamment les métaphores utilisées, révèlent une dépréciation certaine. De la « désaffection » à la « bouderie des urnes », de la « désertion civique » à la « démobilisation », de l’« anémie démocratique » à l’« insoutenable légèreté des abstentionnistes », le choix des mots invite à désapprouver, voire à condamner.

Or l’abstention peut aussi être perçue comme un signal démocratique : le refus d’un menu jugé insuffisant, d’un système jugé trop inefficace pour qu’on pactise avec lui. Par son non-vote, un abstentionniste qui s’est bien informé et a mûri sa décision veut récupérer sa liberté, reprendre possession de lui-même en toute autonomie.

Quand le but – chez un petit nombre sans doute – est celui-là, l’abstention électorale rejoint le mécanisme de beaucoup d’autres « abstinences ». L’abstinent essaye de reprendre, comme sujet, le contrôle de sa propre destinée plutôt que de rester l’objet d’une force étrangère à lui. On connaît les exemples les plus parlants, l’alcool, la drogue ou le jeu, face auxquels une prise de distance permanente et absolue est requise de celle ou celui qui veut échapper à l’emprise et ne pas y retomber.

À côté des addictions tristement « traditionnelles », l’ère numérique en a inventé d’autres, qui ont élargi la panoplie.

À commencer par l’ordinateur lui-même, d’abord tour, puis portable et tablette, qui s’est implanté dans la plupart des chaumières. Il s’est imposé comme interlocuteur pour les humains de la maison. Parfois, il a accaparé l’attention au point d’évincer toute autre attention. En revanche, il est devenu un auxiliaire précieux à condition de le garder à distance suffisante.

Non content de son statut domestique, l’ordi a colonisé le smartphone pour sortir se promener et accompagner qui veut. Mais Smarty s’est vite érigé, pour certains candidats à l’esclavage, en tyran de tous les instants. Le véritable accro est rendu indisponible pour tout autre protagoniste de son entourage et de la société. Vous pourriez faire le test vous-même à l’occasion, s’il vous arrive d’attendre un bus ou un train à un arrêt assez achalandé. Comptez-y combien de concitoyens restent, le nez en l’air, accessibles à un contact humain élémentaire, regard, sourire, bonjour. Seuls ceux-là ont été capables de s’abstenir temporairement.

Et si les addicts se laissent à ce point subjuguer, peut-être une addiction seconde est-elle venue se greffer sur la première : celle des réseaux sociaux. « Grâce » à eux est née la frénésie d’une connexion ininterrompue avec tout un réseau – forcément ! – d’« amis », où se bousculent proches, lointains et  quasi-inconnus. Avec leur complicité aussi s’est généralisé le tic de dire tout tout de suite n’importe comment à n’importe qui. Sans oublier la propension, trop contagieuse, à déblatérer tous azimuts, à insulter et se répandre en propos menaçants et haineux.

Bien sûr, il existe sur les réseaux sociaux des usagers qui ne cumulent pas ces travers ou même les esquivent tous. Mais la pente est savonneuse et l’équilibre périlleux. Sur ce terrain aussi, s’abstenir peut viser l’essentiel : rester maître de soi et des valeurs humaines qu’on défend lorsqu’on est libre.

Reconnaissons-le. Tous domaines confondus, s’abstenir peut n’avoir rien d’une lâche retraite. Plutôt qu’une dérobade, pourquoi ne pas y voir alors une précaution humaniste ?

François-Xavier Druet

Le titre est de la rédaction. Titre original: « Qui s’abstient se possède« 

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