© COLLECTION OF NATIONAL MUSEUM OF CONTEMPORARY ART BUCHAREST

Un jeu sérieux

Acclamée à l’actuelle Biennale de Venise, l’artiste conceptuelle roumaine Geta Br?tescu débarque au MSK de Gand pour une première rétrospective en Belgique. Un événement.

 » Une artiste de la trempe de Louise Bourgeois.  » Tel était, à l’heure du lancement des festivités de la Biennale de Venise 2017, le commentaire unanimement dégainé par les journalistes des quatre coins du globe à propos de l’oeuvre de Geta Br?tescu. Du moins par ceux à qui il restait assez de souffle pour pousser la porte du pavillon roumain. Le bâtiment a beau être caché au bout des  » Giardini « , il est l’un des temps forts de la 57e édition de la manifestation vénitienne, dont les lumières s’éteindront fin novembre. Pas un top 10 dans lequel cette exposition, intitulée Apparitions, ne figure. Une consécration nationale et internationale méritée, quoique tardive, pour une plasticienne de 91 ans, dont l’oeuvre déployée depuis les années 1960 a longtemps hanté les limbes de la création à cet endroit précis où s’articulent art moderne et art contemporain.

Cela fait désormais quelques années que le nom de Geta Br?tescu a les faveurs des curateurs et des cimaises. Son aura n’a cessé de croître, depuis la 12e Biennale d’Istanbul (2011) au solo show qui lui fut dédié par la Tate Modern, à Londres, en 2015, en passant par une rétrospective marquante, l’année dernière, consacrée par la Hamburger Kunsthalle. Cette plasticienne née en 1926 à Ploie?ti revient de loin. Exclue en 1948 de l’Academy of Fine Arts de Bucarest par le Parti communiste pour cause de  » contexte familial bourgeois  » – ses parents étaient pharmaciens -, Geta Br?tescu sait précisément ce que veut dire le mot  » adversité « , elle qui a également connu les affres du règne ubuesque de Ceausescu. Cet arrière-fond d’oppression a permis à l’intéressée d’opérer un repli salutaire vers son atelier, dans lequel elle s’est adonnée à une approche multidisciplinaire utilisant les médias les plus variés – film, happening, tapisserie, broderie, sculpture, gravure, collage, objets et texte. Le tout pour un engagement fort mais jamais frontal qui a placé la réappropriation de l’espace et de son propre corps au centre de ses préoccupations.

Si l’on en croit Marian Ivan, le galeriste de l’artiste, comparer Br?tescu à Bourgeois n’est que moyennement pertinent. Présent à Gand pour la rétrospective au Musée des beaux-arts, il s’en explique :  » Geta a toujours admiré le travail de Louise Bourgeois mais il y a une différence fondamentale, c’est que même si elle a exploré de nombreuses techniques, c’est le dessin qui est au coeur de sa pratique.  » L’observation saute aux yeux lorsque l’on découvre les différentes pièces aux cimaises du Museum voor Schone Kunsten (MSK), on pense en particulier à Himere (2005), une série de quarante dessins inspirée par la figure de la chimère. Catherine de Zegher, la directrice de l’institution, le confirme :  » Le dessin est le fil rouge qui circule à travers près de soixante ans de création. Quand Geta Br?tescu réalise des collages, par exemple Le Théâtre des formes, elle « dessine » avec des ciseaux. Idem lorsqu’elle coud : elle « dessine » avec une machine. Même l’écriture est pour elle une façon de tracer des lignes, de « dessiner » des lettres.  »

Fixité de l’idée

Ce qui distingue le travail de Geta Br?tescu de l’art globalisé actuel, et en fait d’ailleurs probablement tout le prix, c’est une grammaire formelle puisée au coeur de l’intime, du  » près de la main « . Jamais la plasticienne roumaine n’a privilégié les matériaux nobles et spectaculaires, son oeuvre s’écrit modestement à partir d’une sorte d’arte povera domestique : lambeaux de tissus, épingles, bâtonnets en bois servant aux consultations médicales, paquets de cigarettes usagés, vieux journaux et même papier toilette…  » Une sanctification des déchets « , comme elle l’a confié à Catherine de Zegher. C’est flagrant avec la série Vestiges (1982) qui décline des compositions fulgurantes élaborées à partir de vieux vêtements de la mère de l’artiste. Ou dans The Rule of The Circle (1985) qui intègre des fragments de différents matériaux au coeur d’un cercle tracé à la manière d’un sanctuaire. Bien sûr, Geta Br?tescu s’est aussi emparée de supports comme la photographie ou la vidéo mais toujours avec une exemplaire économie de moyens. Et parfois avec l’intervention de tiers. Quand elle est photographiée avec une machine à écrire Oliver – Doamna Oliver în costum de c?l?torie (1980-2012) -, une remarquable évocation de la possibilité de s’échapper par la littérature, c’est son mari, proche parmi les proches, qui est à la prise de vue. Idem pour The Studio (1978), un court métrage avec Ion Grigorescu à la caméra, qui met en scène l’espace de son atelier – perçu comme un territoire mental – et son propre corps en soulignant à quel point quotidien et création sont inextricablement liés. Minimaliste, la mise en scène fait aussi prendre la mesure de cet esprit de  » jeu sérieux « , souvent évoqué par l’artiste, pour caractériser la tension entre maîtrise et laisser-faire au sein de son oeuvre.

Ce qui frappe le plus à la vue des différents pans de son travail, c’est l’incroyable vitalité qui s’en dégage. Si peu d’influences semblent planer sur ce corpus extrêmement cohérent, à l’exception peut-être de l’ombre du Polonais Tadeusz Kantor, il peut se lire comme un antidote au désespoir. Dans l’espace exigu de son atelier, à force de faire et de défaire, Geta Br?tescu réalise la prouesse de réconcilier le sujet pensant avec le monde, qui plus est avec un monde hostile. Cette résilience dont elle fait preuve – et c’est peut-être à cet endroit que le rapprochement avec Louise Bourgeois se justifie malgré tout – s’exprime à travers un modus operandi précis : l’idée fixe. Plusieurs obsessions sont martelées au fil de son oeuvre. La féminité (à ne pas confondre avec le féminisme, dont les enjeux sont davantage liés à des revendications en contexte démocratique) en est l’une parmi les plus repérables. Cette thématique est cultivée à travers la célébration de figures fortes comme la reine Didon, Médée – dont l’exposition An Atelier of One’s Own livre un magnifique portrait textile – ou la Mère Courage de Bertolt Brecht. Il en va de même pour l’image de soi qui ponctue l’accrochage – des oeuvres comme The Adventure (1991), Towards White (1975) ou Alterity. Attention toutefois à ne pas faire fausse route : la démarche n’est pas à interpréter dans le sens du narcissisme. Il est ici question de ce désir d’être plus que soi-même, cette tentation de se faire autre face à un moi échu dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va. Les images forgées par Geta Br?tescu sont à comprendre comme autant de stratégies pour adhérer, enfin, à soi. Une improbable réconciliation dont l’art de cette plasticienne infatigable nous montre le chemin.

An Atelier of One’s Own, Geta Br?tescu, Museum voor Schone Kunsten (MSK) à Gand. Jusqu’au 14 janvier prochain. www.mskgent.be

Par Michel Verlinden

Une grammaire formelle puisée au coeur de l’intime, du  » près de la main  »

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