Un fantôme nommé désir

Envoûté par les écrits d’une morte, un homme brise son couple… Le premier roman de l’Indien Tarun J. Tejpal est un coup de maître

Naipaul, qui a souvent la dent très dure, ne tarit pas d’éloges quand il parle de Tarun Tejpal. C’est même le seul intellectuel indien qu’il ait invité à Stockholm en décembre 2001, lorsqu’il a reçu son prix Nobel. Un geste fraternel, et surtout symbolique, puisque à l’époque Tejpal était en danger de mort : harcelé, contraint de vivre sous la protection de plusieurs gardes du corps, il était devenu la bête noire de l’establishment politique indien, parce qu’il avait eu le courage de créer un site d’investigation (Tehelka.com) où il avait dévoilé une affaire de corruption si importante qu’elle entraîna la démission du ministre de la Défense.

Lorsqu’il troque sa casquette de journaliste contre celle du romancier, Tejpal semble tout aussi audacieux : pour ses premiers pas en littérature, il signe avec Loin de Chandigarh une fresque qui a le débit du Gange. Au programme : un long travelling sur l’Inde moderne (politique, société, mythologies) et, surtout, un plantureux festin sur un thème éternel – la confusion des sentiments. Avec cet avertissement, en guise d’ouverture :  » L’amour n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est le sexe.  » Près de 700 pages plus loin, Tejpal ajoutera :  » Le sexe n’est pas le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est l’amour.  »

D’une phrase à l’autre, d’une pirouette à l’autre – certaines valent leur pesant de Kama-sutra – le narrateur raconte sa folle passion pour la belle Fizz, dont les charmes torrides le comblent depuis quinze ans. Mais, soudain, quand le couple s’installe dans une bicoque délabrée sur les contreforts de l’Himalaya, tout va basculer. A cause d’une morte – l’ancienne propriétaire de la maison – et du journal intime qu’elle a dissimulé dans un coffre avant de disparaître : des confessions si brûlantes, si sensuelles, que le narrateur tombe aussitôt amoureux de celle qui les a rédigées, et qui lui tend les bras depuis l’au-delà. Il n’y résistera pas et brisera la belle romance qu’il avait nouée avec Fizzà Cette histoire de plus en plus sombre, c’est aussi celle de l’Inde, la terre où les morts ont souvent raison des vivants. Tejpal y ajoute une faconde à la Rushdie, et d’éblouissantes embardées sur la mystérieuse alchimie du désir. Non, Naipaul ne s’est pas trompé. l

Loin de Chandigarh, par Tarun J. Tejpal. Trad. de l’anglais par Annick Le Goyat. Buchet-Chastel, 680 p.

André Clavel

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