Tous sens dessus dessous

Une personnalité dévoile ses oeuvres d’art préférées. Celles qui, à ses yeux, n’ont pas de prix. Pourtant, elles en ont un. Elles révèlent aussi des pans inédits de son parcours, de son caractère et de son intimité. Cette semaine, la styliste Chantal Thomass.

Rare créatrice de lingerie connue aussi bien par les hommes que par les femmes, Chantal Thomass et sa marque éponyme peuvent se vanter de représenter l’ultraféminité  » à la française « . Après des débuts dans le prêt-à-porter, elle relance (au milieu des années 1970) des dessous et des dentelles qui révèlent et réveillent. A l’époque, ce petit  » théâtre de l’intimité  » avait bénéficié d’un enterrement en grande pompe, brûlé ou jeté dans les  » poubelles de la liberté « , par les féministes qui lui préféraient alors le naturel ou l’usuel.

Depuis, Chantal Thomass corsette, froufoute, lace et enlace les soies et les taffetas, entremêlant çà et là érotisme frivole et sensualité assumée. Mais sans vulgarité. Pour elle, la lingerie, c’est avant tout se sentir belle :  » Vous savez, un homme, il ne sait pas ce que vous portez (dessous) avant de vous déshabiller.  » Elle rit.

Celle qui a connu des hauts très haut et des bas bien bas (licenciée par ses associés japonais, elle a mis trois ans à récupérer sa marque et sa boîte) est toujours là et multiplie à présent les collaborations relookant, par des collections capsules, de nombreuses marques (Coca-Cola, Nivea, Tati…) parfois même certains lieux, comme l’hôtel Vice Versa à Paris, où chaque étage illustre un des sept péchés capitaux.

Pour cette rencontre, elle nous reçoit chez elle. Un univers… Un salon de velours rose, style alcôve, plafond dragée, des meubles laqués noirs, des coussins et des Stockman(mannequins de couturier). Charmante, elle sert un café dans une tasse de style Louis XV, porcelaine française au glacis vert, bords échancrés recouverts d’or, anse moulurée comme une fleur ajustée et glisse délicatement un petit pot rempli de coeurs et de petites fleurs en sucre, nuance pastel. Cintrée dans son éternel  » masculin-féminin  » (gilet queue de pie, chemise grise rehaussée d’un noeud discret qui referme son col), Chantal Thomass (coupe carré corbeau et bouche rouge baiser) tranche quelque peu avec son salon néopompadourien du XVIe arrondissement. Mais son appartement est à l’image de son boudoir-magasin parisien, ses créations à l’image de ses choix et ce qu’elle confie, à l’image de ce qu’elle vit. L’attachée de presse se love dans un canapé éloigné et n’interviendra pas. On peut commencer.  » Par ce que vous voulez ! » lance-t-elle, mi-enjouée, mi-intriguée.

Fornasetti, l’inspirateur

 » J’adore Fornasetti !  » Pas dirigiste, Chantal Thomass nous a laissé le soin de sélectionner les meubles du créateur designer tant elle aime son univers.  » J’ai commencé à l’aimer il y a une vingtaine d’années alors qu’il n’était pas très à la mode… Je suis sûre qu’on aurait pu acheter des choses pas trop chères à l’époque car aujourd’hui, c’est impensable. Il y a les rééditions mais je n’en ai pas envie : j’aime les originaux. Fornasetti, c’est figuratif et surtout, c’est un artiste qui réalise des objets usuels. Or, c’est bien d’accrocher un tableau à un mur mais manger dans une assiette Fornasetti, ça c’est top ! J’en ai, mais c’est seulement pour des jolis dîners, avec des gens qui apprécient… D’ailleurs, je vais vous les montrer.  » Le parquet craque à l’autre bout de l’appartement, la maîtresse de maison revient avec des assiettes et des sous-tasses chinées à New York. » Comme Fornasetti, je puise mon inspiration dans des vieux magazines, les illustrations me passionnent. Je suis très conservatrice, je garde tout mais surtout mes vieux magazines. Eux, jamais je ne m’en séparerai ! Ils sont où, d’ailleurs, mes illustrateurs ?  » Elle toise sa bibliothèque – riche en art – et allume une cigarette.

Fragonard, l’élégant coquin

 » Ah, Fragonard ! reprend-elle. C’est à la fois le romantisme et la sexualité… Coquin mais toujours élégant. C’est très, très, très charmant, cette féminité, ces dessous… Et cette balançoire. C’est la matière, les volants, les froufrous. Toutes ces choses faites à la main, c’est une nostalgie de ce qu’on ne peut plus faire. J’ai commencé à faire de la lingerie à 25 ans. Je n’avais jamais porté de soutien-gorge car, à l’époque, c’était réservé aux filles à gros seins. Il y avait une grande permissivité pour les créateurs, beaucoup plus que maintenant. Aujourd’hui, il faut gagner de l’argent, tout de suite. Tiens, on a sonné, non ?  » Elle ne laisse pas le soin au personnel de maison de s’en charger, retraverse ses grands parquets et rapplique.

 » On est aussi dans une société plus pudique, moins ouverte. Nous, on n’avait pas tous ces problèmes de religion et puis on se mélangeait « entre races ». Dans ma jeunesse, je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais entendu mes copains dire « je suis juif ou je suis musulman ». On s’en foutait, ça n’avait pas d’importance. La religion, c’était chacun pour soi mais on se mélangeait.  » Elle appuie son propos d’un grand sourire nostalgique et se redresse :  » Maintenant, c’est plus lourd.  » Elle baisse les yeux et serre son sourire. Pas de doute, c’était mieux avant.  » Sans compter qu’aujourd’hui, on a le marketing derrière soi. Ah ! là ! là ! le marketing, c’est terrible… Il flaire le chiffre d’affaires et vous demande de refaire ce qui a bien marché ou de faire ce que font les autres. Mais je luttepour continuer à créer avec fantaisie, humour et sensualité parce qu’aujourd’hui, la lingerie, c’est soit « sexe-sexe avec les seins dehors » ou alors très classique. Il n’y a plus de milieu.  »

Le milieu. Ou l’équilibre. Comme celui à maintenir entre vie professionnelle et vie privée ?  » Oui. L’amour, c’est primordial dans la vie, être aimé ça donne confiance en soi. Il y a des amours différents mais on ne peut pas vivre sans. Et donc, c’est passionnant de faire une carrière mais, en même temps, on est déchiré : j’étais déchirée quand je partais à l’étranger et que je devais laisser mes enfants, je pleurais tellement dans l’avion que je leur écrivais des lettres d’amour. Je les leur ai d’ailleurs toutes données une fois qu’ils sont devenus grands.  » Elle chuchote et glisse, complice :  » Je ne dois pas parler trop fort. Mon fils – qui s’est marié l’été dernier – dort dans sa chambre et il n’aime pas que je parle de ça. Vous savez, je vois des gens autour de moi qui sont seuls ou qui ne parlent plus à leurs enfants, c’est terrible ça ! Moi, j’ai fait des tas de concessions à mes enfants et je continue à en faire pour qu’il n’y ait surtout pas de séparation. Je suis prête à tout pour garder de bons rapports.  »

Kiki et Andy

Troisième artiste préféré, Kees Van Dongen.  » J’aime bien cette période. Parce que ça, c’était la vraie révolution de la femme. Avant 14-18, les femmes ne pouvaient ni étudier, ni travailler et ne portaient que du long. Avec la Première Guerre mondiale, elles ont acquis une vraie place dans la société. Donc, au retour des hommes, c’était la révolution. Elles travaillaient, avaient raccourci leurs jupes et coupé leurs cheveux. C’est ce qu’incarne, selon moi, ce portrait de Kiki de Montparnasse. C’est un look dont je me suis inspirée et dont je ne me suis jamais lassée. C’est pénible à entretenir mais, en même temps, c’est commode. Et puis je me sens bien comme ça, ça me va bien.  »

Et Warhol ? » Alors lui ! Si je regrette un truc dans ma vie, c’est de ne pas lui avoir commandé mon portrait. A l’époque, j’aurais sûrement pu me le payer. J’ai deux ou trois regrets comme ça, comme ne pas avoir accepté de me faire photographier par Helmut Newton qui me l’a pourtant demandé trois fois. « Mi-moue, mi-soupir. Chantal Thomass balance la tête de droite à gauche et, façon petite fille, elle confesse :  » Et ben, j’ai pas voulu… Tout ça parce que je ne me trouvais pas belle, parce que je me trouvais trop grosse. Qu’est-ce qu’on peut être bête quand on est jeune ! Bête, bête, bête ! Imbécile que j’étais. Non mais vraiment !  »

Mais, quand même, Warhol alors ? » Je le voyais dans les soirées au Fifty Four (NDLR : Club 54, mythique boîte new-yorkaise). J’étais tellement timide. Déjà, aborder quelqu’un, je vous dis pas !  » Elle secoue sa main, comme un enfant.  » Mais Warhol en plus… Même s’il n’était pas trop connu non plus, c’était impensable. Non seulement j’étais complexée pour tout mais, en plus j’étais très timide… Ouais, je regrette. Encore aujourd’hui, je n’ose pas aborder les gens. Alors que je suis sûre qu’ils n’osent pas m’aborder moi non plus (rire doux). C’est un truc qu’on a en soi, je pense. Encore maintenant, pour aller toute seule à une soirée, faut vraiment que je me force. Heureusement, j’ai une attachée de presse qui m’attend à l’entrée des soirées, je la rejoins, je m’accroche à elle et je ne la lâche pas une seconde…  »

Elle viendrait d’où, cette timidité ?  » Enfant, je me suis très vite rendu compte qu’il y avait un truc qui clochait. Je n’étais pas née dans le milieu qui correspondait à ce que j’aurais voulu. J’avais envie d’être différente de celui dans lequel je vivais, je voulais me faire remarquer. Ça s’analyse certainement… J’avais envie d’être connue. D’être connue et reconnue. Donc, j’aurais peut-être chanté, fait du théâtre, en tout cas, quelque chose d’artistique. Parce que l’art, ça sert à faire rêver, ça sert à apporter du plaisir aux gens.  »

Y en a-t-il un qu’elle mettrait au-dessus de tout et de tous les autres ? Elle réfléchit un instant, se mouche et déclare :  » La musique, sans doute. Elle me fascine. Parce que je ne comprends même pas comment ça marche. Comment fait-on une partition pour accorder dix violons ? C’est comme l’écriture. Chez moi c’est difficile… En fait, tout ce que je ne comprends pas me fascine.  »

Dans notre édition du 19 février : Xavier Magnée.

Par Marina Laurent – Photo : Renaud Callebaut

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