Ruth Rendell La ba ronne était en noir

Anoblie, la prolifique romancière britannique partage maintenant son temps entre l’élaboration de ses intrigues et ses dossiers à la Chambre des lords. Rencontre à Londres

La baronne de Babergh – Ruth Rendell a été honorée de ce titre à la demande de Tony Blair – habite une petite maison tranquille dont le jardinet donne sur un canal encombré de péniches de Little Venice, à Londres. On a du mal à imaginer que derrière cette pimpante porte d’entrée bleue se tient l’une des romancières les plus inquiétantes et les plus célèbres qui soient : environ 60 ouvrages publiés depuis 1964 (dont certains sous le pseudonyme de Barbara Vine), traduits en plus de 30 langues, des millions d’exemplaires vendus, une série télévisée culte dont l’inspecteur Wexford est le héros, des films : La Cérémonie, de Chabrol, avec Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert, tiré de l’un de ses meilleurs romans (L’Analphabète), mais aussi Betty Fisher et autres histoires, de Claude Miller, ou En chair et en os, de Pedro Almodovar – ses trois adaptations favorites. Travailliste et féministe, elle se rend trois ou quatre fois par semaine, à pied ou en métro, à la Chambre des lords, où elle s’investit dans de nombreux dossiers sociaux. Rencontre à l’occasion de la sortie de son nouveau roman, Rottweiler.

Vous prenez un soin particulier, dans vos livres, à décrire les dérives de la société.

E J’écris sur ce que je connais. Mon ambition est de peindre un tableau fidèle de la société britannique d’aujourd’hui. Je sors beaucoup dans les rues, je prends le métro. Londres m’appartient ! J’observe les gens, je sais comment ils parlent, comment ils agissent. Pour écrire Regent’s Park, je parlais aux SDF, j’observais leur façon de mendier. Ils étaient très gentils avec moi.

Vous mettez souvent en scène des paumés, des exclusà La société britannique va mal ?

E Non ! Au contraire, ça n’a jamais été aussi bien. Les gens ont plus d’argent, plus de confort, une meilleure santé, ils vivent plus longtemps. Bien sûr, il reste de la pauvreté, mais, grâce à Tony Blair et à Gordon Brown, l’excellent chancelier de l’Echiquier, il y a beaucoup de travail, d’aide socialeà

Le redressement effectué par Margaret Thatcher y est peut-être aussi pour quelque choseà

E Blair a fait beaucoup plus qu’on ne le dit. Bien sûr, encore trop de choses vont mal, la drogue, la criminalité, les abus sexuels. Mais y a-t-il plus de délinquance ou sont-ce les médias qui en parlent plus ? Les mécontents devraient lire les écrivains du passé ; ils réaliseraient comment c’était avant !

Vous êtes très impliquée politiquement : les sans-abri, les droits des homosexuels, l’excisionà

E Les mutilations sexuelles, c’est horrible, dégoûtant, il faut absolument faire cesser cela ! J’ai pris en main ce dossier à la Chambre des lords. Je suis également vice-présidente de Shelter, une association qui s’occupe des sans-abri. Quand j’étais jeune, ma famille vivait dans de très mauvaises conditions. Je sais ce que c’est que d’être sans foyer. Concernant les homosexuels, je trouve qu’ils n’avaient pas été traités de façon juste jusqu’ici. Pour moi, cela a été une grande joie de voir tous ces gens qui ont pu s’engager civilement ces dernières semaines. J’ai moi-même des amis qui vivaient ensemble depuisà. 1938 et qui ont pu légaliser leur union !

Vous avez une vie très organisée à Londres : écriture le matin, Chambre des lords l’après-midi. En revanche, vous aimez beaucoup déménagerà

E 19 fois ! On me demande souvent combien de livres j’ai écrit. Je suis incapable de le dire, ça ne m’intéresse pas. Mais mes déménagements, oui. La plupart du temps, j’écris sur les lieux dans lesquels j’emménage. Pour l’instant, cela fait neuf ans que j’habite ici, sur le canal. J’aime cet endroit, mais peut-être est-il temps que je bouge à nouveauà

N’avez-vous jamais ressenti le besoin d’aller en prison, pour rencontrer des criminels, ou dans des commissariats ?

E Non, ce n’est pas nécessaire. Ce qui m’intéresse, c’est mon intrigue et mes personnages. Pour l’inspecteur Wexford, que j’ai inventé il y a quarante-trois ans, au début, je n’ai pas fait très attention à lui. Pour tout dire, je n’avais pas planifié qu’il ferait une aussi longue carrière littéraire ! Si j’avais su, je lui aurais donné 18 ans. J’aurais pu le faire vieillir de livre en livre, tandis que là, il est resté bloqué à l’âge de 52 ans ! Mais son caractère a évolué : je l’ai rendu plus intéressant, plus chaleureux, plus tolérant, plus libéral. Je lui ai inventé une famille, des filles. Je reçois un courrier important à son sujet : les hommes s’identifient à lui ; les femmes sont amoureusesà

Vous n’avez pas songé à quitter l’univers du roman policier pour faire une £uvre, disons, plus littéraire ?

E C’est un peu ce que j’ai fait sous le pseudonyme de Barbara Vine, mais, bon, je ne suis pas Proust. Si je l’étais, je créerais des personnages aussi brillants que lui, mais je n’ai pas son génie. Je connais mes limites. Je suis bien là où je suis, dans l’exploration de la nature humaine. Je sais qui je suis. Je n’ai pas de problème d’identité. Ce qui m’importe, à moi, c’est que les gens aiment mes livres, que je les distraie.

Où trouvez-vous vos histoires ?

E Souvent dans les journaux. Après, je tourne autour de mon sujet jusqu’à ce que l’intrigue prenne forme. En général, au moment où mon précédent roman sort en librairie, j’ai déjà une bonne idée des personnages qui figureront dans le suivant. Je ne connais pas la fin, j’ai juste en tête les premiers chapitres. Je me mets à l’écriture et je laisse le roman aller. J’ai confiance en lui, je sais que ça marcheraà Quand il est fini, je le réécris énormément. J’en suis à ce point avec le prochain. Il est presque prêt : 31 chapitresà

Vous pouvez nous en parler ?

E Non. Je n’en parle jamais avant que mon éditeur et mon agent l’aient lu et aient donné leur opinion !

Vous craignez leur jugement ?

E Je ne suis plus aussi anxieuse qu’avant, mais un peu tout de même. Je n’aime pas les gens sûrs d’eux ; j’aime le doute.

Votre éditeur, votre agent interviennent-ils beaucoup sur l’ouvrage ?

E Non, ils peuvent me faire des remarques sur un passage trop long ou trop court, mais guère plus. Je les écoute et je retravaille le texte. Un jour, un éditeur canadien m’a demandé de changer la fin, de faire mourir le personnage principal ! Pas question !

Avez-vous le sentiment parfois d’avoir raté un roman ?

E Raté, non. Mais il y en a qui sont moins bons que d’autres.

Lesquels ?

E Je ne vous le dirai pas. Et d’ailleurs l’auteur est très mauvais juge : c’est parfois ceux qui ont le mieux marché. En revanche, je peux vous en citer que j’aime particulièrement : Judgment in Stone [L’Analphabète] et Thirteen Steps Down [qui sera publié en français en 2007].

Vous publiez beaucoup : trois livres tous les deux ans… N’avez-vous pas envie de ralentir le rythme, parfois ?

E Non, je n’ai pas assez de temps. Tellement de gens en ont trop ! Moi non, je suis en perpétuel mouvement. Je suis une fidget. Une agitée ! l

Thierry Gandillot

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