Qui a peur de Virginia Woolf ?

En 1929, Virginia Woolf publie Une chambre à soi, pamphlet jubilatoire sur la question de l’accès des femmes à l’écriture. Près de nonante ans plus tard, Marie Darrieussecq propose une nouvelle traduction du texte féministe mythique. Et en révèle l’éclatante modernité.

« Tenez, passez par ici comme ça vous verrez mon bureau – là où j’essaie d’écrire.  » Paris, XIVe arrondissement. Tout au bout d’un appartement vaste et clair, la pièce est étroite, et blanche, composée d’une table simple qui jouxte une fenêtre verticale, et d’un canapé recouvert d’un tissu ethnique. Nul doute : Marie Darrieussecq possède son espace d’écriture. Une pièce de quelques mètres carrés, un bureau, une île – ou Un lieu à soi, comme le titre que la romancière a choisi pour la nouvelle traduction qu’elle propose de A Room of One’s Own, pamphlet de Virginia Woolf (1882-1941) et classique de la littérature féministe.

Publié en 1929, le texte woolfien est une vraie curiosité. Essai tout sauf austère mais inventif et nimbé de poésie, A Room of One’s Own proclame une thèse révolutionnaire restée célèbre :  » Une femme doit avoir de l’argent et un lieu à elle si elle veut écrire de la fiction.  » Inventant un personnage de romancière indubitablement très proche d’elle-même, Virginia Woolf demande à l’y suivre à la première personne du singulier au gré de ses déambulations dans une succession de saynètes et de réflexions prenant pour objets les femmes et la fiction.

Dire d’une nouvelle traduction qu’elle rend justice, actualise ou dépoussière est une regrettable tautologie. Difficile pourtant, à lire cette nouvelle version, de contourner ces compliments. Car rarement Virginia Woolf nous aura paru plus vivante, spirituelle et proche qu’à travers les mots de Marie Darrieussecq, auteure qui n’a précisément jamais caché ses engagements féministes. Ecrivaine défricheuse, souvent frontale, parfois polémique, la romancière, qui est aussi psychanalyste, poursuit depuis Truismes une oeuvre engagée qui vient interroger, crûment quand elle le veut, la condition féminine, de la puberté (Clèves) à la maternité (Le bébé) en passant par l’accès des femmes à l’art (Etre ici est une splendeur, roman à paraître en mars prochain sur l’atypique destin de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker). Traductrice occasionnelle (Ovide, mais aussi James Joyce, plus récemment), elle vient de réussir un génial anachronisme : rendre la voix de Virginia Woolf dans un souffle contemporain. Virginia Woolf, Marie Darrieussecq : à nonante ans de distance, rencontre croisée – ou presque.

Le Vif/L’Express : Pourquoi fallait-il retraduire Une chambre à soi ?

Marie Darrieussecq : La traduction que je connaissais d’Une chambre à soi est la première qui ait été faite en France, en 1951, par Clara Malraux (NDLR : écrivaine et traductrice, épouse d’André Malraux de 1921 à 1947). Or, c’est une traduction incroyablement fautive ! Une version pleine de contresens, et de coupes – Malraux y a tout bonnement supprimé des paragraphes entiers. C’est l’époque qui voulait ça : on prenait beaucoup de liberté, il s’agissait de traductions interprétatives… Il y a une vraie élégance de Clara Malraux, c’est une belle langue. Mais l’élégance se fait parfois au détriment du sens, et surtout, Virginia Woolf n’est pas élégante. Sa langue ne cherche pas forcément le joli, mais une belle simplicité, parfois un peu rude. Qui me plaît. Woolf est très efficace, mordante, ironique. Elle est surtout bien plus drôle que ce que cette traduction un peu lisse le laissait penser… C’est un texte d’une drôlerie ! Il y a toujours une forme de justice à rendre dans une retraduction.

Non plus Une chambre à soi, titre sous lequel ce texte avait vécu en français jusqu’ici, mais Un lieu à soi. Quel était l’enjeu de ce changement déroutant ?

Il existe un conservatisme très puissant chez les lecteurs : ils s’accrochent affectivement à un texte. Ils ne veulent pas qu’on y touche, même si c’est fautif. Il faut un peu lutter contre ça. En l’occurrence, Virginia Woolf intitule son texte A Room of One’s Own. A room, et pas a bedroom. Or, c’est quelqu’un de très précis dans son écriture. Puis, il y a un dessous sexiste, me semble-t-il, dans le fait de laisser entendre que les femmes écrivains aient forcément besoin d’une chambre – et non pas simplement d’un lieu, ou d’un bureau. Bien sûr, on a pu justifier ce titre sous couvert d’appuyer ce souci, dont elle parle : à l’époque, pour éviter d’avoir trop d’enfants, il est bien qu’une femme fasse chambre à part. Mais quand elle avance cette idée, elle spécifie  » bedroom « . Donc, elle sait très bien ce qu’elle fait… Et Un lieu à soi m’a semblé suffisamment neutre, et puis vaste. Le travail de retraduction a donc commencé dès le titre. C’était une précision nécessaire. C’était excitant, l’occasion de dire : ça va être autre chose.

Un lieu à soi est un essai mouvant : à la fois roman et pamphlet, entre soliloques et création de personnages. Woolf y fait un usage inattendu de la fiction…

C’est un texte très complexe. Woolf y prend des voix différentes. Elle se met à la place d’une jeune femme célibataire qu’elle nomme tour à tour Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael… Une jeune romancière dotée d’une rente et d’un chez-soi londonien – ce qui est évidemment capital au regard de ce qu’elle va démontrer. Elle la fait déambuler dans un lieu fictif entre Oxford et Cambridge, le temps de 48 heures – c’était un défi à la mode à l’époque, de faire des romans sur une durée très limitée, comme dans l’Ulysse de Joyce. Il y a aussi des moments de dérives purement poétiques, c’est très beau. Virginia Woolf utilise constamment la fiction, y compris pour faire passer des idées. C’est très frappant.

Woolf montre que l’indépendance est une condition absolue de la création. A cet égard, elle épingle Jane Austen comme une anomalie…

Jane Austen vivait dans un environnement très protecteur. Elle n’avait pas de lieu à elle, elle devait donc écrire dans le salon commun. Au début du XIXe siècle, c’était très mal vu d’écrire pour une femme en Angleterre, et elle savait que tout le monde se serait mêlé de ses écrits si elle en parlait. Donc, elle avait mis au point une stratégie, que Woolf raconte : dès qu’elle entendait les gonds de la porte du salon familial grincer, elle cachait son manuscrit sous un buvard. Woolf montre que c’est extraordinaire qu’elle ait réussi à réaliser une telle oeuvre dans ces conditions – que cela a dû lui demander une vraie force. Elle montre aussi que Jane Austen n’a pas pu faire Guerre et paix – pas du tout en termes de qualité, mais en termes de taille du monde, d’accès, de vastitude. Elle a écrit des histoires d’amour, des histoires qui se tenaient dans l’espace d’une maison, d’un jardin.

Un lieu à soi est un jalon clé dans l’histoire du féminisme. C’est important, en 2016, de remettre ce manifeste en lumière ?

Complètement. Retraduire un texte, c’est aussi le remettre en circulation. Et je pense que c’est une bonne chose de redonner à lire ce texte aujourd’hui. Vous savez, il y a un très grand dynamisme du féminisme aujourd’hui – ce qui est vraiment bien. Mais cela signifie aussi un éparpillement. Il faut en revenir aux grands textes, aux bases du féminisme.

Où se situe Virginia Woolf sur la question du féminisme ?

Virginia Woolf ne pense pas que les hommes et les femmes soient différents par nature. Elle ne dit pas que l’origine de la distinction entre les sexes est avant tout biologique, naturelle ou utérine : elle pense que c’est surtout le fait d’avoir élevé les femmes sous sujétion pendant des milliers d’années qui a des conséquences. Qu’en tant que femme, on hérite d’une longue tradition dominants-dominées qui produit des effets. Je trouve ça assez lumineux – et ça date des années 1920 ! Elle parle de ce besoin que les hommes ont eu de se créer un petit peuple inférieur pour se sentir supérieurs par effet de loupe. Elle montre que c’est une construction : elle est très intuitive par rapport à cette idée que le sexe, et le genre, sont construits, c’est-à-dire tout ce qui viendra bien plus tard avec Judith Butler (NDLR : philosophe américaine qui affirmera que l’identité sexuelle est une construction sociale et performative). Et je pense que c’est le cas : en tant que femme, je ne pense pas être déterminée par mes cycles ou je ne sais quoi. Je pense être beaucoup plus décisivement déterminée par ce que l’on m’a ordonné d’être. Quand on dit qu’une femme a l’instinct maternel, on ne la décrit pas, on lui donne des ordres. Quand on dit des jeunes filles qu’elles sont candides et pures, on ne les décrit pas : on exige d’elles qu’elles le soient.

Hélène Cixous dit :  » Prétendre que l’écriture ne trahit pas la différence sexuelle revient simplement à la considérer comme un produit manufacturé.  » C’est l’éternelle question : existe-t-il une écriture féminine ?

Hélène Cixous est une grande essentialiste : elle pense qu’à partir du moment où on a un utérus, ça produit des choses forcément différentes qu’en l’absence d’utérus. C’est elle qui a fondé le concept d’écriture féminine, et c’est assez beau, même si moi je ne vais pas par là. Woolf ne pense pas en termes biologiques, mais elle pense que les effets de la sujétion historique des femmes se lisent peut-être dans une écriture au féminin. Elle ne dit pas comment, elle ne dit pas où cela se lirait exactement, mais elle le dit. C’est une question très difficile… Personnellement, ça fait des années que j’écris, et je ne suis pas encore au point là-dessus. C’est une réflexion de toute une vie. Il me semble par exemple bien impossible de dire avec certitude :  » Ça, c’est une phrase de femme.  » Mais ça doit bien se sentir d’une façon ou d’une autre. Les femmes sont sous domination dans l’espace public. Typiquement, en tant que femme, on n’aborde pas la rue de la même manière, on ne monte pas un escalier comme un homme… Et la littérature est aussi un espace public. Donc, je suppose qu’il y a des effets, jusque dans la phrase.

Cette absence des femmes dans le champ littéraire laisse forcément des traces : en 1929, Woolf a l’intuition qu’il existe un tas de sujets encore inabordés en littérature, dont les écrivaines peuvent et doivent s’emparer. Où en est-on aujourd’hui ?

Les tabous sont très résistants. Je l’ai vécu avec Le bébé. C’est un livre autour duquel il y a eu un clivage très fort : il a eu beaucoup de bonnes critiques, mais aussi des réactions misogynes consternantes. Une partie de la critique – que des hommes – qui jusque-là m’avait suivie, a trouvé ça complètement obscène, mièvre : comment pouvais-je m’abaisser à parler des couches de mon fils ? Or, je pense qu’il n’y a pas de sujet inintéressant : quand je parle des soi-disant couches de mon fils, elles sont prises dans un regard, et dans un discours qui justement vient déconstruire la mère – et le bébé, même. Et ça, certains hommes ont refusé de le voir – je veux dire vraiment. Il y a des hommes qui ne voudront jamais prendre ces sujets-là au sérieux. C’est très décevant, mais ce sont des hommes empêtrés, qui ne veulent pas voir un certain aspect de la femme. Parler de serviettes hygiéniques dans un roman n’est pas facile. Mais il faut savoir en parler, justement. Et c’est à prendre ou à laisser.

Woolf lance par exemple l’idée d’un roman qui prendrait deux personnages féminins pour seul objet. Une idée révolutionnaire pour l’époque…

C’est cette idée qu’Alison Bechdel, une bédéiste formidable (NDLR : auteure américaine contemporaine de Fun Home), a reprise pour mettre au point le  » test de Bechdel « , qui vise à démontrer par l’absurde à quel point les oeuvres sont centrées sur les personnages masculins. C’est un test en trois questions auquel soumettre les romans ou les films pour déterminer s’ils sont égalitaires : y a-t-il au moins deux personnages féminins qui portent un prénom ? Ces deux femmes ont-elles au moins une scène et un dialogue ensemble ? Au cours de ce dialogue, parlent-elles d’autre chose que d’un homme ? C’est assez génial. Eh bien, c’est Virginia Woolf qui invente ça en 1929 !

C’est vrai sur le plan des thèmes, mais aussi de la forme ?

Il existe sans doute des formes nouvelles, qui n’ont pas encore été trouvées. Bien sûr, il faut être très forte. Mais je préfère écrire en tant que femme aujourd’hui. Parce qu’à l’heure actuelle je pense qu’il est plus difficile pour les hommes d’encore réellement inventer quelque chose – ou que pour y arriver, ils devront déployer beaucoup plus d’énergie. C’est aussi très excitant d’être une femme qui écrit pour cette raison : il nous reste énormément à explorer.

Un lieu à soi, par Virginia Woolf, traduit de l’anglais par Marie Darrieussecq, Ed. Denoël, 176 p.

Entretien : Ysaline Parisis, à Paris

 » Il y a toujours une forme de justice à rendre dans une retraduction  »

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