Qui a peur de Virginia Sales ?

Un épisode remarquable dans la vie de Trevor Lessing, par Véronique Sales. Le Rocher, 187 p.

On n’écrit plus comme ça… Propos à double sens dont Un épisode remarquable dans la vie de Trevor Lessing, cinquième roman de Véronique Sales, pourrait faire les frais ou le bénéfice. Propos par ailleurs incongru, dans la mesure où l’écriture n’est pas une mode. Et si la sémantique oblige, la forme et la sensibilité restent des lieux d’absolue liberté, à l’écart des terrorismes de l’époque et des gourous de plume plus souvent castrateurs que fertilisants. (Quant aux querelles littéraires, qu’elles procèdent d’actes de foi sincères ou des gargarismes de la vanité, il suffit de quelques années ou décennies pour en apprécier la précarité. Au moins ont-elles le mérite de stimuler des réflexions personnelles sur la création et l’écriture avant que les mouvements qui les inspirent û et sont d’ailleurs eux-mêmes des lieux de dissension plus que d’harmonie û ne s’épuisent comme un oued dans les sables du désert. On sait que Wyndham Lewis û fondateur de l’éphémère vorticisme û conspuait, au nom du modernisme, le groupe de Bloomsbury û  » moutons déguisés en Woolf  » û et que Virginia et ses amis le lui rendaient bien, au nom de leur répulsion pour la vulgarité. Aujourd’hui, Lewis et Woolf se réconcilient dans le plaisir qu’on prend à les lire.) Et faut-il rappeler, au passage, que n’être plus de son temps peut être aussi une façon de le précéder… Voilà qui nous ramène à Véronique Sales.

On ne dit pas que cet écrivain, de langue française et bien d’aujourd’hui, soit une autre Virginia Woolf, mais elle appartient certes à cette famille de romanciers qui s’attachent à suivre leurs personnages jusque dans les derniers replis de l’âme, dans les derniers retranchements û et errances û de leur sensibilité, de leur imagination et de leur singularité fantasque ou pathétique. Et la plume suit au mépris des raccourcis, fidèle à ces vibrations qui précèdent le style et le dirigent au lieu de lui courir après. Ce qui donne des phrases d’une longueur assez inaccoutumée, syncopées par une ponctuation rigoureuse (cette donneuse de sens aujourd’hui fly-toxée comme un nid d’acariens par les hygiénistes du  » clean « ) et qui s’autorisent parfois des parenthèses d’une ampleur de promenade à la campagne. Il importe dès lors d’ajuster la tension et l’attention de la lecture à ce rythme exploratoire pour en déguster tous le sucs poétiques et psychologiques et ce qui, dit autrement, n’apparaîtrait pas, ou avec moins de force. Une fois encore, on vérifie que ce n’est pas la façon qui fait le style, mais bien d’en avoir les moyens. Et Virginia Sales a les moyens qu’il faut pour qu’on s’attache au texte comme à ses personnages et à cette histoire d’un amour  » raté  » (comme on rate un train) à cause de la peur même de l’amour. Affrontement latent, à travers des décennies, entre un orgueil en attente de l’autre, mais lisse comme de l’indifférence, chez Irina et, d’autre part, le refus de Trevor Lessing de céder à une passion qu’il commence par se cacher et considère ensuite comme une menace sur sa propre existence, certain de ne préserver son équilibre que dans un nécessaire inaccomplissement :  » Que resterait-il à aimer d’elle si elle lui appartenait ? » Mais Véronique Sales ne se contente pas de développer ce thème aux résonances vigoureusement jamesiennes. Elle le fait croître peu à peu dans un récit où la riche famille Lessing û les frères, la s£ur, les parents, l’impérieuse grand-mère Elvira et, surtout, Gordon, le grand-père û est apparue comme un univers déterminant pour Trevor et dont elle évoque les particularités, le pittoresque et l’imaginaire avec une éblouissante maîtrise, un sens réjouissant du détail romanesque et une perception poétique très personnelle.

ghislain cotton

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