Obama peut-il changer l’Amérique ?

Le sénateur de l’Illinois a de fortes chances de devenir le candidat démocrate, même si Hillary Clinton n’a pas renoncé. Pour l’emporter, face au républicain John McCain, il devra convaincre le pays profond. Et démontrer, au terme d’une des campagnes les plus dures de l’histoire présidentielle, qu’il est l’homme d’un nouveau consensus.

De notre correspondant

Après dix-sept mois de course épuisante et 33 victoires sur Hillary Clinton, Obama a passé le cap des 1 974 délégués, qui désigneront, lors de la convention démocrate du 25 au 28 août, à Denver (Colorado), le candidat du parti à l’élection présidentielle. Une avance suffisante ? Pas si vite. Hillary Clinton n’a toujours pas rendu les armes. Juchée sur des tribunes plus modestes dans les kermesses du Kentucky, à 3 000 kilomètres de l’Oregon où Obama a triomphé, elle conteste jusqu’à ce calcul et tente de ses dernières forces d’entailler un mythe naissant, en reprochant à son adversaire de ne pas se prêter à un énième débat télévisé, censé révéler les carences d’Obama. Hillary Clinton, pour justifier son insistance à poursuivre les primaires jusqu’en juin, a rappelé que Bobby Kennedy avait été assassiné en juin 1968. Son propos a déclenché un nouvel accès de paranoïa parmi les nombreux supporters d’Obama persuadés qu’un drame se prépare. Martin Luther King et les Kennedy, souvent représentés en effigies fantomatiques au-dessus du candidat démocrate sur les pancartes de campagne, ajoutent aux fantasmes de malédiction.

Les arguments d’Hillary tiennent dans ses 17 victoires, remportées dans des Etats importants, comme la Californie, l’Ohio et la fameuse Floride, auprès d’électeurs issus de milieux modestes, décisifs pour la présidentielle. Ses triomphes avec 41 points d’avance, le 13 mai, en Virginie-Occidentale, et de 31 points dans le Kentucky, deux Etats décrits comme l’image même de l’Amérique profonde, devaient confirmer l’aura du patronyme Clinton et sa crédibilité de sauveteuse de l’économie auprès des électeurs les plus modestes.

Barack Obama, dont la mère, décédée en 1995 d’un cancer, serait aujourd’hui à peine plus âgée qu’Hillary, a toujours vu en sa rivale la représentante d’une génération en bout de course. A supposer qu’il ait raison, cela n’explique pas tout.  » Il a remporté l’Oregon ? La belle affaire ! C’est un Etat gauchiste, affirme Pat Buchanan, ancien candidat d’extrême droite républicain reconverti en analyste de plateaux télé. Il semble incapable de convaincre l’électorat populaire de son propre parti, les ruraux et les ouvriers de l’Ohio, du Kentucky, de l’Indiana… Les démocrates sont divisés par un profond fossé culturel, et, à la tête des républicains, John McCain sera le premier à en profiter. « 

Averti de ces critiques, Obama n’a pas hésité, le 20 mai, à négliger sa victoire dans l’Oregon pour aller, à trois heures d’avion, célébrer sa quasi-investiture dans l’Iowa, un fief col bleu au c£ur de l’Amérique blanche où il avait, contre toute attente, battu Hillary lors des premières primaires du 3 janvier. De cette fragile tête de pont dans la  » vraie  » Amérique, il a lancé, arborant une petite bannière étoilée au revers de sa veste, une offensive de charme destinée aux indécis, au peuple humble, patriote et vieux jeu dont la droite promet de défendre les valeurs. Ce soir-là, à Des Moines, il emprunte les accents populistes chers à Hillary pour évoquer la défense du pouvoir d’achat. Les prix de l’essence à la pompe. Les expulsions de victimes des subprimes immobiliers. Et, bien sûr, le cynisme des politiciens et des lobbyistes de Washington.

Obama a reçu l’appui d’un ancien candidat aux primaires, John Edwards, apprécié des syndicats et du monde ouvrier, qui pourrait faire pencher la balance en sa faveur. Quoi que laissent apparaître les foules qui se pressent aux meetings du candidat, cependant, et quel que soit le désaveu général engendré par l’administration Bush, les affres de l’Irak et de la récession, ces présidentielles risquent de se solder une fois de plus par un résultat très serré. Car le système des grands électeurs, scrutin majoritaire par Etat, écrase les nuances du vote populaire. Or les terroirs recèlent des divisions politiques profondément enracinées.

Depuis 1991, et quatre présidentielles, 33 Etats n’ont pas changé une seule fois de bord. Les démocrates, désavantagés par cette cartographie immuable, ne peuvent miser, à la faveur de quelques milliers de voix, que sur le revirement de deux ou trois Etats instables, tels l’Ohio et la Floride. Ils sont à la merci, une fois de plus, des tactiques populistes républicaines visant à prévenir la dérive des rares vrais centristes. On les entend déjà : le jeune Obama a-t-il l’étoffe et l’expérience d’un commandant en chef d’une nation en guerre ? Obama le lettré, le citoyen du monde est-il en phase avec la véritable Amérique ? Peut-il la diriger et la changer ? Ou n’est-il que le petit prince d’une planète lointaine ? Une planèteà noire ?

Il veut clore la guerre des tranchées des droits civiques

A l’heure où 20 % des électeurs blancs de Virginie-Occidentale reconnaissent que la race du candidat a déterminé leur vote lors des primaires, on oublierait facilement ce paradoxe : Barack Obama, étiqueté black, a eu toutes les peines du monde à rallier le vote noir. En novembre 2007, sa mine de bon élève ne revenait qu’à un quart de ces électeurs, dont une majorité gardait la nostalgie des années Clinton – Bill, bien sûr, longtemps qualifié de premier président noir de l’histoire américaine. Mais, en janvier, au lendemain du succès d’Obama dans l’Iowa, les sondages s’affolent. Sa nouvelle crédibilité lui vaut un raz de marée en Caroline du Sud : 8 Noirs sur 10 votent pour lui, imités en Alabama, en Géorgie et dans le Mississippi. Le Sud démocrate lui appartient soudain.

Est-ce un hasard si les premières rumeurs, dès le mois de février, et les premières vidéos, en mars, viennent bouleverser sa campagne ? Elles montrent Jeremiah Wright, célèbre fondateur de la Trinity United Church of Christ de Chicago et mentor d’Obama depuis presque deux décennies, pasteur qui a célébré son mariage et le baptême de ses deux filles, en train de prononcer l’un de ses plus virulents sermons afro-centristes. Tout y passe :  » Le 11 septembre est un juste retour de bâton ; maudite soit l’Amérique.  » S’ensuit le verbatim de ses propos délirants sur un complot blanc visant à propager le sida dans les ghettos, et ses compliments admiratifs à Louis Farrakhan, le gourou antisémite de l’étrange groupe Nation of Islam.

Obama est resté proche du pasteur, en dépit de son ascension politique, allant jusqu’à emprunter le titre d’un prêche de Wright pour le donner à son livre-programme, L’Audace d’espérer (1). Il nie d’abord, naïvement, avoir jamais assisté à de telles diatribes contre l’Amérique. Puis la révélation a lieu.

Son discours de Philadelphie, le 18 mars, en réponse à la controverse, figurera dans l’anthologie des plus belles allocutions jamais consacrées au douloureux tabou racial. C’est un monument de franchise délicate, un calme voyage entre deux continents habités d’incompréhensions mutuelles. Barack Obama reconnaît que le dimanche matin, l’heure de la foi, reste l’instant des pires ségrégations américaines, mais renvoie dos à dos les préjugés, les amertumes et les peurs des deux bords ; ceux du révérend indocile comme ceux de sa grand-mère blanche, une femme qui s’est sacrifiée pour lui, mais qui ne le choquait pas moins par sa peur des Noirs et par ses stéréotypes.

S’il pourfend l’injustice et la spoliation du rêve américain des Noirs, Obama veut surtout clore l’éternelle guerre des tranchées des droits civiques. Ses partisans, Noirs et Blancs, voient en lui un président de l’ultime réconciliation. Et reconnaissent dans son cheminement personnel les contours d’une nouvelle Amérique. Mais lui, au fond, qui est-il ?

Sa femme, Michelle, est  » le rocher de [sa] vie « 

Au début des années 1980, alors qu’il sort d’un premier cycle d’études de sciences politiques à l’université Columbia de New York et occupe un job prometteur dans une compagnie financière de Manhattan, la mort de son père dans un accident de voiture au Kenya pousse au paroxysme sa crise d’identité. On ne s’étonne pas qu’à la faveur d’une petite annonce d’une association de Chicago il ait tout plaqué, en 1985, afin de défendre les droits des locataires de HLM sinistrés du South Side, l’immense ghetto noir de la capitale du Midwest. Pour le jeune activiste social, enfin plongé dans la véritable culture black, la mégalopole est le lieu de toutes les révélations. Il ne la quittera que pour aller étudier quatre ans à Harvard, avant de revenir s’y enraciner en 1991. Chicago, panier de crabes électoral, sera le lieu de son apprentissage politique et le point de départ d’une ascension fulgurante qui, en cinq ans, propulse le novice à un poste d’élu au parlement de l’Etat de l’Illinois, marchepied de sa future campagne au Sénat, en 2004. Ce sera aussi le berceau d’une nouvelle famille. La sienne.

En 1991, il entame sa carrière juridique par un modeste stage d’été dans un gros cabinet d’avocats de Chicago. Sa supérieure hiérarchique directe est une belle et grande femme noire de son âge, diplômée de Princeton et, comme lui, du saint des saints de Harvard. Une certaine Michelle Robinson.

Il faut la voir, aujourd’hui, décocher son fin sourire chaque fois que Barack, sur scène, se tourne vers elle pour présenter celle qu’il appelle  » the rock of my life « , le rocher de [sa] vie. Michelle Obama en impose tant qu’elle assure se lasser de la mission que lui assigne la campagne : ramener fermement Barack sur terre quand le succès enfle trop son ego. Elle s’en était chargée dès le début :  » Lorsqu’il m’a invitée pour la première fois à déjeuner, tout le bureau était en émoi, se souvient-elle. Ma première pensée a été : « Barack, ce nomà Quels parents peuvent infliger cela à un gosse ? Et Hawaiià Comment peut-on avoir grandi à Hawaii ? » » Aussi brillante soit-elle, la rude citadine du Midwest, fille méritante d’un contremaître, sportive forcenée, a peu d’inclination pour les fioritures exotiques. Barack la séduit pourtant, en l’emmenant, après une séance du dernier film de Spike Lee, écouter un discours qu’il prononce pour mobiliser les Noirs du South Side en faveur de Bill Clinton. Il lui offre une ébullition idéaliste. Elle lui tend sa sereine loyauté.

Et les clefs d’un monde.  » Il ne fait aucun doute que la couleur de peau de Michelle a contribué à l’attirance de Barack pour elle, confie Jerry Kellman, l’activiste qui l’avait embauché en 1985. Il trouvait en Chicago une vraie famille. Dans tous les sens du terme. Une famille noire. « 

Obama, en campagne, cible rarement ses discours pour l’électorat black. Le rassembleur, le chantre du consensus américain laisse ce soin à son épouse, qui sait trouver le ton, aborder les thèmes de la discrimination, des violences policières et des inégalités devant la justice. Michelle,  » vraie Noire américaine  » et excellente oratrice, peut employer le  » nous  » lorsqu’elle parle au public noir de ce  » voile de l’impossible qui pèse sur nous et nos enfants, ce legs d’oppression qui nous nuit à tous « . Mais elle a aussi défrayé la chronique en assurant, avec maladresse, qu’elle était  » pour la première fois fière de son pays  » en voyant la popularité de Barack auprès des électeurs blancs. Ces propos sont pourtant courants dans les milieux blacks, où des siècles de discriminations ont induit une méfiance envers le consensus national.

Trop spontanée, trop vraieà Michelle Obama n’est pourtant en rien une novice politique. Est-ce son superbe niveau d’études, son appartenance à l’une des dynasties ouvrières noires du South Side ? Michelle Obama, aujourd’hui directrice d’un des plus grands groupes hospitaliers publics de la ville, a été embauchée dès le début des années 1990 à des postes de management importants de la municipalité. Richard Daley, le maire démocrate, souhaitait renouer avec l’électorat black du South Side. Michelle et sa famille contribuent au puissant réseau démocrate. Et la machine Daley, en retour, servira la carrière politique de son époux.

La droite prend soin de l’appeler  » Barack Hussein Obama « 

Si elle a lancé son mari, Michelle Obama sait aussi le restreindre et lui faire garder les pieds sur terre, dans l’intimité, lorsque les sondages montent à la tête du candidat. Elle le protège de lui-même, et pas seulement en lui interdisant enfin la cigarette. Rien ne met plus en rage cette femme que l’assaut permanent des admiratrices sur son torride présidentiable de mari. Les poses lascives d' » Obama Girl « , une fan sur Internet, ont mis Michelle d’humeur chagrine, et leur pacte est clair depuis ses débuts politiques dans l’Illinois. Une amie du couple résume :  » Campagne ou pas, à la première incartade, elle le quitte. Entendons-nous. D’abord elle le tue, puis elle le quitte. « 

Obama est fidèle, mais il n’a pas que des qualités. Ses collaborateurs ont consigne de ne lui tendre un document qu’à l’instant précis où il doit le consulter, sous peine de le voir à jamais disparaître dans le désordre volcanique de son bureau. Michelle, pour l’avoir vu terminer dans les affres son deuxième livre, entre ses obligations de sénateur et le début de sa campagne présidentielle, connaît aussi la folie de ses ambitions de travail. Leur vie familiale a tant souffert, en 2004, de sa trépidante course aux sénatoriales qu’elle a exigé, avant d’accepter de le suivre dans la course à la présidentielle, qu’il s’engage à passer un jour entier par semaine à Chicago avec ses filles. Pari tenu.

Le couple, assure-t-on dans son entourage, est encore éberlué par son aventure. Mais pourra-t-il résister aux longs mois de campagne qui restent, avant la convention de Denver et l’élection du 4 novembre ? Obama, qui orne son bureau personnel, à Chicago, d’une superbe photo du boxeur Muhammad Ali, gants aux poings, est-il de la race des cogneurs ? L’intellectuel distingué a trop tardé, par exemple, à répondre aux ragots qui prétendaient à tort qu’il était musulman et qu’il avait fréquenté une école coranique extrémiste de Jakarta, à l’âge de 8 ans. L’histoire, toujours propagée sur Internet, comme l’acharnement des talk-shows de droite à le nommer  » Barack Hussein Obama « , augure d’une des campagnes les plus dures de l’histoire présidentielle.

Soucieux de son image, John McCain laissera sans doute de mystérieuses associations citoyennes se charger des messages les plus fangeux, mais il lancera dès cet été une campagne nationale consacrée aux liens d’Obama avec un promoteur immobilier véreux de Chicago, Tony Rezko. Celui-ci, inculpé pour corruption, a usé du cabinet d’avocats d’Obama, a contribué à sa campagne et lui a fourni une aide pour l’achat d’un terrain jouxtant leur maison de Hyde Park. Le candidat a reconnu son faux pas et remboursé l’argent, mais l’affaire servira à nourrir les soupçons de double jeu.

Le réalisme s’impose, en dépit des propos de campagne

McCain répète à l’envi qu’Obama est un pacifiste bêlant et inexpérimenté,  » ignorant les bases des relations internationales « . Obama a certes créé l’événement en s’engageant à rencontrer, sans conditions préalables, les leaders de pays réputés ennemis des Etats-Unis, comme l’Iran d’Ahmadinejad. Son engagement pour le retrait immédiat des troupes d’Irak, répété depuis 2002, deux ans avant son entrée à la commission des Affaires étrangères du Sénat, est stigmatisé par son adversaire républicain comme une preuve de faiblesse et de défaitisme. Mais Susan Rice, l’une des conseillères d’Obama, reconnaît que  » les circonstances pourraient modifier le calendrier des réductions de troupes « . Et le candidat lui-même assure que la menace d’Al-Qaeda en Irak pourrait nécessiter une présence militaire  » dans la région « . En dépit des propos de campagne, le réalisme s’impose. S’il entend, après la fermeture de la base de Guantanamo, restaurer l’image des Etats-Unis dans le monde et substituer à l’intransigeance des néoconservateurs un nouveau soft power, plus pragmatique et plus séduisant, il ne rue pas dans les brancards. Son conseiller Zbigniew Brzezinski, peu apprécié du lobby pro-israélien en raison de sa sévérité envers l’Etat hébreu, a été mis à l’écart le temps de la campagne.

Obama, l’humaniste à la main tendue, chantre du consensus, pourrait-il, comme le Clinton de 1992, se heurter aux désillusions de Washington ? L’homme n’a rien d’un novice, et le Chicago de son initiation politique, ses combats d’antichambre et de clientèle ne l’ont pas empêché de rester lui-même, partisan du dialogue et de la pédagogie civique. L’historien Orville Vernon Burton, auteur de The Age of Lincoln (L’Ere de Lincoln), est, lui, toujours marqué par la vision d’un prodige noir nommé Barack Obama annonçant, par un matin glacial de 2007, sa candidature à la présidence, sur les marches mêmes du Capitole de Springfield où le jeune Abraham Lincoln avait déclaré la sienne.  » Deux siècles les séparent, mais ils se ressemblent, assure-t-il. Tous deux se sont sortis, malgré les obstacles, de leurs milieux difficiles. Tous deux croient que l’on peut expliquer au commun des mortels les conséquences profondes de ses choix. Ni l’un ni l’autre ne voient en l’Amérique une maison divisée.  » l

(1) Les livres de Barack Obama ont été traduits et publiés en Français aux Presses de la Cité.

Philippe Coste

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