Melotti l’ambigu

Guy Gilsoul Journaliste

Le rideau d’Europalia à peine tombé, le Mac’s joue la carte italienne avec une première exposition d’envergure autour de l’ouvre d’un artiste énigmatique : Fausto Melotti

Le choix de Fausto Melotti (1901-1986) n’étonne pas. Dans son exposition organisée à la Monnaie, à l’occasion de Bruxelles 2000, Laurent Busine, le directeur du Musée des arts contemporains (Mac’s), émerveillé par la charge poétique des scénographies en fer, laiton et voile de soie de cet artiste méconnu chez nous, lui avait donné une place de choix. De son côté et la même année, Thierry de Duve (le commissaire belge de la Biennale de Venise 2003) avait posé l’une de ses monumentales sculptures en plâtre à l’entrée de Voici, l’exposition-parcours construit au palais des Beaux-Arts de Bruxelles autour d’une présentation très subjective de cent ans d’art contemporain.

Il est vrai que, entre 1970 et 1982, l’£uvre de Melotti avait déjà été largement reconnue par les grands musées italiens, et les publications s’étaient multipliées. Cependant, et on s’en aperçoit encore dans l’exposition du Grand Hornu, le Melotti que voilà reste un peu flou. Ainsi, on ne découvre, de sa production graphique, mis à part trois feuillets de 1928-1930, que les seules £uvres postérieures à 1970. Idem pour la sculpture. Et on ne verra rien, non plus, de l’abstraction qui fonde son £uvre rationaliste jusqu’en 1959 : tout le travail en trois dimensions présenté ici se concentre sur la décennie 1970-1980. De même, alors que les premiers  » teatrini  » (sorte de petites boîtes habitées) remontent à 1934, les plus anciens offerts à la contemplation sont postérieurs de près de vingt ans. Pourquoi ?

Célèbre dans son pays (mais jusqu’il y a peu, seulement, pour ses £uvres anciennes), Melotti s’est retiré dans un superbe château et s’adonne à un plaisir qui n’intéresse personne : la construction en fils de fer, hampes miniatures et voilures de  » lieux  » fragiles, que le regard seul peut explorer au rythme de ses battements de c£ur. Il y évoque la musique, le contrepoint, la dissonance harmonieuse, mais aussi le voyage de la Lune, Orphée ou encore Pasiphaé, en un temps, les quinze dernières années de sa vie, où l’Italie s’impose à travers les cris de la trans-avant-garde et les installations monumentales de l’arte povera. Dans son fief de Sartirana, l’homme se protège. Et peut-être, justement, de son passé. Or celui-ci est encombrant. Dans les années 1920, Fausto Melotti, riche d’une double formation de scientifique (comme ingénieur en électronique) et d’artiste (il fréquente l’Academia Brera), rencontre le monde des architectes du modernisme. Son engagement dans la mouvance du rationalisme (l’abstraction constructiviste) aurait pu l’associer aux grandes utopies du communisme (le Bauhaus en Allemagne, le Vhutemas en Russie), mais, en Italie, l’utopie des années 1930 porte un autre nom : le fascisme. Fausto Melotti en est même un des acteurs, puisqu’on retrouve son nom au palmarès des grandes manifestations mussoliniennes. Il s’investit, par exemple, dans le vaste projet EUR mené à la périphérie de Rome afin d’accueillir l’Exposition universelle de 1942. Plébiscité depuis 1933 par la Triennale de Milan (dont il sera un habitué), il devient prisonnier d’une £uvre et d’un temps qu’il a cependant peu à peu abandonné. Pourtant, en 1967 encore, une vaste exposition monographique souligne l’importance du travail réalisé… entre 1933 et 1935. Or, dès la fin des années 1930, il compose de petites boîtes en terre peintes et aménagées à la façon de théâtres de l’immobile. On songe à Morandi, à Carra, à la peinture métaphysique, à cette différence près qu’ici l’artiste se plaît à demeurer dans le côté enfantin, maladroit, bricolé, voire approximatif. C’est pourtant cette voie qu’il va poursuivre à l’écart des avant-gardes. Anachronique en un temps où le présent est sacré, il n’a désormais que faire des idéologies. En réalité, il poursuit un vieux rêve : composer de la musique. Et, comme il est compositeur d’espaces, c’est par ce biais qu’il cherche à nous la rendre sensible. On aurait aimé chercher les liens, revisiter le passé. Ce sera pour une autre fois.

Mac’s, Grand Hornu, 52, rue Sainte-Louise. Jusqu’au 20 juin. Tous les jours, sauf le lundi, de 10 à 18 heures. Tél. : 065 61 38 65.

Guy Gilsoul

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