Mauvaise foi

Certains versets sont dangereux : ils peuvent conduire à la haine de l’autre, à la violence, aux guerres, au terrorisme. Mais on en trouve dans les trois grandes religions monothéistes. Pour la première fois, dans un livre, des hommes de foi les affrontent et proposent de les considérer… autrement.

Ils disent non. Et ils expliquent pourquoi et comment nous devons, avec eux, faire de même. Dans Les Versets douloureux (1), le rabbin David Meyer (Bruxelles), le jésuite Yves Simoens (Paris) et le théologien musulman français Soheib Bencheikh (Marseille) ont sélectionné les passages les moins glorieux, les plus  » incorrects « , les plus problématiques, aussi, de leur tradition : en s’en inspirant, des hommes ont méprisé, humilié, exclu, contraint, chassé et massacré. Et continuent à le faire. Il est temps, assurent ces trois religieux, que des voix s’élèvent pour interpréter, tempérer, relativiser les textes et rejeter définitivement ces appels à la haine. Et s’opposer aux extrémistes qui, aujourd’hui comme hier, exploitent ces propos, enflamment le monde, au nom de leur Dieu.

 » Loin de refléter l’amour, le respect et l’estime envers notre prochain, ces versets incitent à des sentiments plus vils, de haine, de violence, de rejet, assure David Meyer. Certains groupes fanatiques les utilisent à leurs propres fins. S’il existe, dans notre tradition monothéiste, une tentation vers une certaine barbarie, la révolte est, alors, une révolte nécessaire.  » Chez les musulmans, les écrits religieux servent aussi les objectifs politiques :  » Par une usurpation de patrimoine et de l’éthique, ces versets dangereux sont en lien direct avec certains comportements irresponsables, avec des déclarations hasardeuses, irréfléchies et même avec des meurtres par dizaines perpétrés gratuitement au nom de l’islam, constate Soheib Bencheikh. Du coup, ils permettent à certains d’assurer que le  » ver  » du terrorisme est dans le fruit du Coran. C’est aussi pourquoi il faut délivrer le patrimoine coranique des mains de l’obscurantisme et de l’intrigue, notamment politique. « 

L’Eglise catholique a tracé les chemins

En parlant de  » fils de la perdition  » dans son Evangile, Jean a servi de socle à ce qui, après la Shoah, a été officiellement dénoncé comme  » l’enseignement du mépris  » envers les juifs. En effet, l’interprétation des paroles de l’apôtre a nourri l’Inquisition et a justifié des massacres perpétrés au nom de l’Eglise. Certes, depuis lors, cette dernière a fait son mea culpa. Durablement ? Récemment, dans la nouvelle version de la prière du Vendredi saint, Benoît XVI a avalisé un nouvel appel à la conversion des juifs…

En tout cas, dans L es Versets douloureux, Yves Simoens corrige les mauvaises interprétations tirées de l’Evangile johannique. Il rappelle que c’est à toute l’humanité, et non seulement aux juifs, que Jean a reproché de n’avoir su accueillir Jésus. Quant au Christ, s’il condamne sans appel le péché, il pardonne sans limites au pécheur…

Croire en des absurdités n’est pas obligatoire !

Les juifs n’étaient sans doute pas prêts à affronter la montée de l’extrémisme parmi leurs coreligionnaires, remarque David Meyer.  » Mais nous ne pouvons être ni solidaires ni complaisants face à certains comportements, y compris lorsqu’ils se disent alimentés par nos textes. Selon le rabbin espagnol Joseph Albo (xve siècle), la Torah ne nous oblige jamais à croire à des absurdités !  » Le rabbin s’est donc livré à un réquisitoire impitoyable contre des textes potentiellement dangereux ou moralement et éthiquement condamnables trouvés dans sa tradition.

 » Selon certains exégètes, des passages bibliques constitueraient une justification de la violence, remarque le rabbin. En réalité, d’autres versets, en grand nombre, enseignent exactement le contraire.  » De plus,  » en plaidant, en négociant, en marchandant avec Dieu pour tenter de lui faire épargner Sodome et Gomorrhe, Abraham montre la voie : les commandements divins ne doivent pas toujours être observés. Celui qui oublie ce principe et s’avère incapable de se détacher de la lecture primaire du texte prend le risque de tomber dans le fanatisme. Dans le judaïsme, il existe une théologie de la transgression. Elle invite à respecter l’esprit des lois « . Voilà pour les tenants du texte stricto sensu !

Le livre de Josué constitue une des  » mauvaises surprises  » bibliques, avec le récit ininterrompu d’une conquête haineuse, menée dans un bain de sang généralisé. Un vieux texte dépassé ?  » Il se trouve en tout cas au centre de polémiques qui concourent à garder le Proche-Orient à feu et à sang « , remarque David Meyer. Depuis de nombreux siècles, des rabbins ont pourtant pris leurs distances face à ce texte. En s’appuyant sur leurs analyses et sur celles de penseurs modernes comme André Neher, l’auteur propose des pistes pour contourner ces appels à la violence.  » Les relations entre Dieu et les juifs sont celles d’un partenariat et non d’un esclavage. L’éthique de la responsabilité individuelle, qui nous conduit à refuser la barbarie, doit s’appliquer ici : le livre de Josué ne donne pas de carte blanche à la violence. Ceux qui seraient tentés par une lecture politique du texte, contre les Palestiniens, devraient en être conscients, constate-t-il.

Le Coran ? Une excuse pour cacher des extrémistes

On entend souvent « Le Coran dit ». Mais le Coran ne dit jamais rien ! s’exclame Soheib Bencheikh. Or ces arguments d’autorité, tout comme les interprétations archaïques des textes, servent à asseoir des régimes totalitaires. Le Coran est l’excuse derrière laquelle se cachent des extrémistes de tout bord. Hier, la Bible a servi à justifier des croisades sanglantes. Aujourd’hui, au nom du Coran, les plus ignobles massacres sont perpétrés. « 

Selon lui, il est plus que temps de débarrasser la tradition coranique de ses scories anachroniques. Un exemple ? Si les hadith (recueil des actes et des paroles du Prophète et de ses compagnons) énoncent :  » Ne soyez pas les premiers à saluer les juifs et les chrétiens « , il suffit d’invoquer la sourate 5, verset 38 :  » Si Dieu l’avait voulu, Dieu vous aurait fait une seule nation. Faites-vous de la concurrence dans les bonnes £uvres. « 

De même, puisque l’Etat offre désormais le même statut à tous ses citoyens, le droit des minorités ne présente plus d’utilité : on peut donc oublier la prescription :  » Combattez ceux qui vivent avec vous comme le peuple chrétien et juif… Qu’ils se fassent petits  » (sourate 9, verset 29).

Par ailleurs, Soheib Bencheikh rappelle que, pour les musulmans, la loi universelle est ainsi formulée :  » S’ils (les ennemis) inclinent à la paix, incline-toi vers elle  » (sourate 8, verset 61). Cette éthique-là devrait rendre inaudible le précepte :  » Lorsque vous rencontrez des incroyants, alors frappez aux cols… Quand vous les avez dominés, alors serrez les liens  » (sourate 47, articles 4 à 7).

Finalement,  » certaines interprétations dont est victime le Coran se sont enracinées dans la mémoire commune par habitude et par paresse intellectuelle, écrit le théologien. La menace actuelle s’identifie à un crime : elle consiste en une interprétation littéraliste, belliqueuse et obscurantiste des textes « . Perdre le sentiment de détenir la vérité, désacraliser l’exégèse coranique, parce que certains textes sont problématiques et critiquables : voilà l’appel qu’il lance à ses frères. Dès lors, comme les autres auteurs du livre, il n’énonce qu’une règle, fondamentale : c’est aux êtres humains, et rien qu’à eux, qu’il incombe d’avoir le courage de transformer les messages, qu’ils disent divins, en chants d’amour.

(1) Les Versets douloureux. Bible, Evangile et Coran entre conflit et dialogue. David Meyer (dir.), Yves Simoens et Soheib Bencheikh, préface d’Alexandre Adler. Editions Lessius.

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P.G.

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