L’utopie de la beauté totale

Victor Horta reçoit en son palais des Beaux-Arts les productions de ses contemporains viennois de la Wiener Werkstätte, qui prônaient  » L’Art total  » : 1200 objets et un chef-d’ouvre absolu invisible, le Palais Stoclet

En 2003, à Vienne, le musée des Arts appliqués (le MAK) a fait appel à l’artiste contemporain Heimo Zobernig. Sa mission : imaginer une installation qui mette en valeur la production de la Wiener Werkstätte (WW), l' » atelier viennois  » de création né au début du xxe siècle. Il a conçu alors une structure au sol en double W qui supportait, entre les passerelles, les toiles tendues de tulle noir et les tubulures d’échafaudages, un ensemble de vitrines suspendues. Au palais des Beaux-arts de Bruxelles, l’artiste autrichien a repris la même idée en l’adaptant. Résultat : un éclatement de lettres depuis le grand hall jusqu’aux ultimes salles, et un dédale maniériste de couloirs et d’angles vifs qui, par effets de contraste, exacerbe la préciosité des objets sous vitrine et isole davantage les îlots où sont posés les meubles et les sièges.

Les 1 200 objets de l’exposition mêlent le très épuré et le kitsch, l’argent ciselé et le bois peint en blanc. La carte postale côtoie les projets d’architecture, dessins et correspondances, le papier peint voisine avec les luminaires, vases, tissus et reliures, et l’esprit d’utopie rencontre la réalité financière. Pour guider le visiteur, le comité scientifique a pointé les dates marquantes. 1903 : départ de l’aventure. Première Guerre mondiale : effondrement des idéaux. 1932 : fermeture définitive.

En réalité, le mouvement de la Wiener Werkstätte ne tombe pas du ciel et le feu couvait déjà depuis belle lurette un peu partout en Europe et aux Etats-Unis. Dès le milieu du xixe siècle, des voix se font entendre pour critiquer l’impact de l’ère industrielle sur la qualité visuelle des objets. Les machines sont laides. Et, quand on les ornemente, c’est pour y inscrire avec lourdeur le souvenir d’un motif gothique ou gréco-romain. Au c£ur des maisons de la nouvelle bourgeoisie, c’est pire encore. Depuis la fin de l’Empire napoléonien, on ne fait que répéter les formules, mais en remplaçant le travail des ébénistes par celui des machines. Sous Napoléon III, apogée des éclectismes les plus outrageants et de la surcharge, on imite même l’ébène par le carton bouilli. Question de profit. Pourtant, l’invention de nouveaux procédés, voire de bricolages ingénieux, préparent l’apparition d’un fonctionnalisme qui fera le lit du futur Bauhaus (1919). Ainsi la chaise vendue en kit à Vienne (avec vis apparentes et bois cintré à la vapeur) du célèbre Michael Thonet ou encore le toujours actuel  » transatlantique « . Par ailleurs, les leçons données aux architectes par le Français Viollet-le-Duc dès les années 1860 sur l’intelligence des constructeurs gothiques encouragent le retour à l’esprit des artisans compagnons. C’est en Angleterre que le peintre et poète John Ruskin fonde, en 1861, une première entreprise de décoration à laquelle il associe, entre autres, les préraphaélites Burne-Jones et Rossetti. En 1884, sur fond de symbolisme, on retrouve les mêmes noms associés à un programme (Arts and Crafts) qui inclut le rêve social d’une beauté partagée grâce à une production industrielle d’un nouveau type.

Pour le bonheur des hommes

D’autres initiatives suivent : Antonio Gaudí à Barcelone dès 1888, Victor Horta à Bruxelles, Frank Lloyd Wright aux Etats-Unis quatre ans plus tard, Charles Rennie Mackintosh à Glasgow en 1896, ou encore Akselil Gallen-Kallela à Helsinki. Chacun, à sa façon, cherche une beauté d’un genre nouveau mais, surtout, réclame un  » Art total « , qui puisse gérer le bonheur des hommes depuis le plan de la demeure jusqu’au dessin de la plus petite fourchette. La Wiener Werkstätte en sera la version viennoise. Née en 1903 sous le mécénat d’un riche industriel, la coopérative n’évitera pas le désir de luxe de ses sponsors établis dans les nouveaux quartiers branchés de la capitale autrichienne. Disciples de l’architecte Otto Wagner qui professe  » Seul ce qui est pratique est beau « , les deux fondateurs de la WW, Koloman Moser et Josef Hoffmann, vont privilégier un vocabulaire où se juxtaposent la géométrie et les formes végétales, le blanc et l’or, la modernité naissante et le symbolisme d’hier. Ainsi naquit le projet du célèbre Palais Stoclet (1905-1911) d’abord prévu à la périphérie de Vienne puis réalisé (entre 1905 et 1911) à Bruxelles. L’exposition du palais des Beaux-Arts ne pouvait manquer l’occasion d’évoquer celui-ci. Mais voilà, depuis toujours, le bâtiment (et son contenu) relève de la cité interdite. Depuis le décès de sa propriétaire, son sort est l’objet de toutes les convoitises. Le chef-d’£uvre absolu de la WW signé Hoffmann garde donc encore tous ses secrets. Les archives, dessins et objets similaires rassemblés dans l’exposition ne peuvent donc qu’alimenter le rêve. Avec, en filigrane, cette question : la Belgique sera-t-elle capable d’en faire un patrimoine public ou restera-t-il le privilège de la richesse ?

Le Désir de la beauté. La Wiener Werkstätte et le Palais Stoclet. Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, 23, rue Ravenstein. Du 17 février au 28 mai. Du mardi au dimanche, de 10 à 18 heures. Le jeudi, jusqu’à 21 heures. Tél. : 02 507 84 44 ; www.bozar.be

Guy Gilsoul

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