En 2014, les Victoires de la musique l'avaient déjà nommée dans la catégorie " révélation soliste instrumental ". © DAN CARABAS

L’icône cello

Charisme, optimisme, virtuosité, beauté. Et consécration pour la violoncelliste belge Camille Thomas, qui vient d’entrer, avant même ses 30 ans, au catalogue de Deutsche Grammophon ! Portrait.

Il y a des artistes qui sont des cadeaux pour leurs agents. Bienheureux ceux de la ravissante Camille Thomas : la violoncelliste, qui aura 30 ans en mai prochain et compte parmi les plus captivants des jeunes solistes classiques, n’en finit pas de sourire en parlant, avec cette aisance particulière qu’ont les francophones lorsqu’ils naissent à Paris. C’est donc là, où ses parents belges se sont installés, que tout commence. La grande fille brune aux iris bleus est encore minuscule quand le son du cello lui tombe dessus.  » C’est un de mes tout premiers souvenirs « , jure-t-elle, rien de moins. Et bam, coup de foudre.  » C’était granuleux, quasi physique « . De vieilles photos la montrent avec son quart de violoncelle entre les cuisses, ses petits pieds ballants dans le vide. Une mère pianiste (devenue peintre) et un père qui prend des cours auprès de son épouse : ça swinguait à la maison.  » On a écouté des disques en famille et ça a m’a remplie immédiatement. J’ai fait mes premières notes et c’était parti. Il n’y a jamais eu de remise en cause.  » Elle avait 4 ans. A la maison, on l’appelle  » l’enfant qui écoute « , tant la musique la comble. Qu’un  » accomplissement existentiel  » frappe un marmot d’un âge si tendre l’étonne encore, elle qui prétend douter de tout, tout le temps.  » C’est curieux, mais je l’ai su très vite : le violoncelle ferait partie de ma vie « . Pour l’aider à avaler le solfège, qui n’est quand même pas jojo, sa mère triche un peu :  » Chaque samedi, après la leçon particulière, elle m’offrait un tout petit cadeau. Donc, c’est vrai, on m’a achetée…  » Elle lance son rire délicat, discret, gracieux, élégant, terriblement craquant. Comment ne pas tomber amoureux ?

8-17-27, le tiercé gagnant

Camille Thomas, c’est trois chiffres clés, 8-17-27, comme le tiercé gagnant d’une carrière fulgurante.  » A 8 ans, j’ai intégré à Paris une école spécialisée, ainsi que les choeurs d’enfants de Radio France.  » La fillette a donc aussi beaucoup chanté (sa soeur cadette, Louise, est artiste lyrique ; son aînée, Justine, est violoniste), avant de laisser tomber, pour se vouer exclusivement au violoncelle.  » J’aurais adoré être chanteuse d’opéra « , glisse-t-elle avec un bémol de regret, et l’on sent cette passion si sincère qu’elle n’a peut-être pas dit son dernier mot. Parce que Camille accroche à  » tout ce qui raconte des histoires et fait voyager dans la tête, comme la littérature et le cinéma « . S’envoler. Dans Un baiser papillon, un mélo français de 2011, elle interprétait son propre rôle : celui d’une violoncelliste.  » Je suis un peu monomaniaque « , admet-elle.

Puis il y eut, juste après le conservatoire de Paris où elle obtient, à 16 ans, son Premier prix de violoncelle, la  » grande aventure allemande  » : une décennie passée entre Berlin, Cologne, Weimar, pour se frotter aux cultures musicales germanique et russe, et à leurs meilleurs maîtres. La voilà trilingue, et blindée pour une existence itinérante :  » Peu importe où je vis, à présent, du moment que c’est près d’un aéroport…  » Si la Belgique lui ouvre la voie des scènes prestigieuses (Bozar, en 2009), l’Allemagne la chouchoute encore davantage. Arte multiplie les portraits diffusés sur antenne, où Rolando Villazón lui fait les yeux doux : le ténor franco-mexicain, rendu fameux par une Traviata enflammée à Salzbourg, y anime Stars von morgen, une émission qui présente, à Berlin, des étoiles montantes internationales. Camille y est conviée. Elle joue la Hungarian Rhapsody de David Popper, et LeChant des Oiseaux de Pablo Casals.  » Et c’est là que Deutsche Grammophon m’a découverte « , conclut-elle simplement, en oubliant presque que les Victoires de la musique classique l’avaient nommée, en 2014, à 27 ans, dans la catégorie  » révélation soliste instrumental « . Une reconnaissance professionnelle, autant qu’un fameux coup de projecteur.  » Après, tout s’est vite enchaîné…  » Les premiers prix (dont celui, la même année, du concours de l’Union européenne de radio-télévision où elle représente la Belgique), les festivals, les concerts. A la salle Gaveau, à Paris, au Victoria Hall de Genève, au Jerusalem Music Center, au Konzerthaus de Berlin. Et, ces dernières saisons, comme soliste, au Sinfonia Varsovia, à la Philharmonie de Baden-Baden, à l’Ensemble orchestral de La Baule, à l’orchestre des Nations unies…

Ferdinand, son amour

Deutsche Grammophon, donc. Que le plus ancien éditeur actif de musique enregistrée (fondé en 1898), producteur de Caruso, Chaliapine, von Karajan, Abbado, Giulini, Boulez, Fischer-Dieskau et tant d’autres, signe la demoiselle témoigne des bonnes ondes qui la portent. Certes, elle n’est pas la seule soliste féminine du célèbre catalogue au label jaune – il y eut Martha Argerich, Hélène Grimaud, Anne-Sophie Mutter… – mais bien la première femme violoncelliste, et belge. Comble du bonheur : pour son premier CD, elle a reçu carte blanche. Elle a choisi des oeuvres de jeunesse d’Offenbach et de Saint-Saëns,  » pleines de soleil et de joie, ça me représente bien « . Sur ce disque romantique et fougueux (1), il faut rendre grâce à sa constante abnégation ( » Il n’y a pas grand-chose qui vienne tout seul, dans ce métier « ) et à… Ferdinand. Ainsi se nomme celui qu’elle fait vibrer, et qui reste pourtant de bois.  » Il a exactement 200 ans de plus que moi « , rit-elle. Son amour, son cello. Un cadeau offert par le mécène Bernard Magrez, riche propriétaire de vignobles français.  » Un jour, ce monsieur m’a appelée. Il voulait acheter un violoncelle pour un musicien. J’ai eu la chance de pouvoir chercher dans toute l’Europe l’instrument qui me conviendrait.  » Il se cachait à Paris. Fabriqué par Ferdinando Gagliano, en 1788. Il a un prix qu’elle ne dit pas, mais qu’on devine astronomique : parmi les autres candidats, son archet avait testé un Stradivarius à… 10 millions d’euros.  » On ne gagne pas une course de Formule 1 au volant d’une 2 CV  » : consultante au Reine Elisabeth, pour sa première session consacrée au violoncelle, au printemps dernier, la miss avait rappelé combien la qualité de l’instrument comptait pour arriver au sommet. Quant au concours, il a émergé tard dans sa carrière pour qu’elle y prenne part. Aujourd’hui, d’autres projets mobilisent son énergie, comme le déchiffrement de Never Give Up, un concerto écrit spécialement pour elle par le pianiste turc Fazil Say, compositeur original et brillant, entre Orient et Occident.  » C’est plutôt difficile, mais j’ai le temps : on le créera en avril au Théâtre des Champs-Elysées.  » Son doux minois s’illumine : jouer en public, voilà le meilleur de l’existence.  » Ça me transcende, confie-t-elle, c’est étrange.  » Elle regarde sa paume gauche qui ne l’est pas moins, dotée de doigts plus longs que les autres, d’un bon centimètre.  » Vingt-six ans de violoncelle pour avoir cette main d’extraterrestre : mince alors !  »

(1) Camille Thomas, Saint-Saëns Offenbach, Orchestre national de Lille sous la direction d’Alexandre Bloch, Deutsche Grammophon, Universal Music. Avec des incursions du ténor Rolando Villazón et de la violoniste Nemanja Radulovic.

PAR VALÉRIE COLIN

Si la Belgique lui ouvre la voie, l’Allemagne la chouchoute encore davantage

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