L’été sera show

Le grand coup d’envoi du show sportif de l’été vient d’être sifflé à Roland Garros. Pendant cent jours, les télévisions du monde n’en auront, pratiquement, que pour les événements sportifs. Un petit plaisir lucratif, inévitable et moins nocif qu’on ne le croit

(1) Paul Yonnet, Huit leçons sur le sport, Gallimard, Bibl. des sciences humaines, 2004.

Il fut un temps où les publicitaires, à la veille d’événements sportifs majeurs, s’adressaient directement aux femmes, pour les amener à compenser leur solitude à venir par l’achat de l’un ou l’autre produit ludique. Car à l’approche de quelque championnat international de football, de rugby ou de 400 mètres haies, les épouses, susceptibles de se voir délaissées momentanément par leurs maris, constituaient une cible idéale ainsi que, quelques jours durant, le seul pouvoir d’achat encore en contact avec la réalité quotidienne. Aujourd’hui, Internet, zapping, vidéo et féminisation des sports aidant, le cliché s’estompe. Heureusement. Parce que cette année, l’ouverture des grandes grilles de Roland Garros, le 24 mai dernier, a symbolisé l’entrée du monde entier dans une période de cent jours, ni plus ni moins, d’événements sportifs hautement médiatisés.

Tandis qu’hommes et femmes organisent leurs activités en conséquence, les journalistes spécialisés ne cachent plus leur excitation : au tournoi parisien succédera l’Euro 2004 de foot au Portugal et les ébats tennistiques sur gazon de Wimbledon, qui s’enchaîneront au Tour de France cycliste, au terme duquel commenceront les Jeux olympiques d’Athènes, le tout auréolé de GP de F1 à surprises. Le règne, même temporaire, du sport spectacle, en quelque sorte, avec la gloire démesurée, pour certains, des soirées entières d’apathie, pour d’autres, et l’ouverture du tiroir-caisse pour les publicitaires et autres sponsors. Pour le sport en tant que tel, par contre, les retombées restent difficiles à quantifier.

Fédérations : la forme

 » Entre regarder un sport et le pratiquer, il y a un monde de différences « , admet Jean-François Guillaume, chargé de cours en sociologie à l’université de Liège.  » L’aspect spectaculaire du sport, qui rassemble les foules, peut se dissocier de la pratique mais, malgré les statistiques alarmistes concernant la faible pratique sportive des jeunes, par exemple, il n’est pas sûr que le sport soit tellement délaissé. Les fédérations ne se portent pas si mal, parce qu’elles disposent toujours d’un fonds de commerce constitué d’un public de plus en plus sensible à des notions telles que le maintien de la condition physique, de la santé ou de la ligne. En outre, le sport se pratique également de manière individuelle, en dehors des clubs. Il ne faut pas spécialement s’inscrire dans une équipe pour faire son jogging tous les dimanches.  »

Parmi les sports médiatisés de cet été fou, le football, le cyclisme et, depuis plus récemment, le tennis, constituent des valeurs sûres, à la popularité simplement exacerbée sous les projecteurs, surtout quand la fibre nationaliste est titillée par les médias. Déconfits par le retrait prématuré de Justine Henin-Hardenne sur les courts parisiens, les medias belges, déjà touchés par le forfait de Kim Clijsters, se sont d’ailleurs vite raccrochés aux joueurs masculins belges, qui évoluent généralement dans l’ombre des demoiselles. En ce sens, le parcours de Xavier Malisse à Roland-Garros a été une aubaine jusqu’au 31 mai dernier, permettant de garder l’attention du public belge et, par ricochet, de récupérer une partie de l’investissement financier de départ sous forme de recettes publicitaires. L’absence des Diables rouges à l’Euro 2004, pour sa part, constitue un manque à gagner tout relatif puisque les passionnés seront au rendez-vous, au contraire des supporters chauvins, qui ne suivent généralement que les matchs de l’équipe nationale. Les télévisions belges y gagnent moins, mais n’y perdent pas tout.

Comme au théâtre

 » Ces enjeux financiers rapprochent encore le sport du show-business et la politique n’est pas loin non plus puisque les clivages restent au-delà des rencontres, continue le sociologue liégeois. Nous sommes arrivés à une position de prestige, avec des figures emblématiques. Certains sportifs ne sont pas que des sportifs, ils sont devenus des modèles, qui amènent un autre regard. Bien sûr, certains, comme Pantani, se détachent – fût-ce en négatif – mais c’est aussi cela qui attire le public . »

Sur cette toile de fond – exagérée ? dorée ? pourrie ? -, les Jeux olympiques se distinguent, par le renouveau technique et moral qu’ils offrent encore.  » Même si, pour le moment, la préparation des Jeux d’Athènes semble se concentrer davantage sur la sécurité, l’idéal olympique y sera ravivé, comme il l’est à chaque rendez-vous quadriennal. Cet événement permet également la médiatisation de nouveaux sports, peu ou moins connus. L’effet J.O. a été remarquable, par exemple, dans un sport comme le basket, avec la création de la Dream Team à Barcelone.  »

Idéaliste ou non, individuel ou collectif, séculaire ou récent, le sport devenu spectacle par le biais du tube cathodique comporte bel et bien des rituels (les règles de la discipline), des héros (les sportifs), une intrigue (l’incertitude du résultat), des drames (les défaillances), et des fins plus ou moins heureuses, comme au théâtre  » Le sport spectacle û toujours organisé de la même façon selon les trois règles du théâtre classique, unité de lieu, unité d’action, unité de temps, et se déroulant préférentiellement au milieu d’enceintes instaurant un degré second de réalité – apparaît comme une liturgie de l’identification, écrit Paul Yonnet dans ses Huit leçons sur le sport (1) . C’est de cette conjonction de l’action, du temps et du lieu que résulte l’unité dramatique du spectacle sportif. Et c’est pourquoi l’on peut affirmer que le sport spectacle moderne a enfin réalisé l’idéal du théâtre classique à une échelle et dans une pureté de constitution que personne n’aurait osé imaginer.  »

Pas étonnant, donc, que l’importance de l’audimat pour les sports de l’été dépasse, de loin, l’ampleur des cercles d’initiés. Faut-il regretter tant de passion ?  » Il peut être très perturbant de voir un adolescent passer tout son été devant la télévision, constate François Guillaume, mais, à travers le support médiatique, le sport entre aussi dans l’univers des enfants, et devient plus accessible. A l’école primaire, les interviews de Justine Henin-Hardenne remplacent déjà, à l’occasion, les textes relatifs à la bonne tenue du ménage que lisaient nos grand-mères. Le référant ne se limite pas au personnage du sportif mais aussi à toute l’histoire qui l’entoure, et dont nous sommes friands.  »

Quant aux adultes se retrouvant en masse, l’indispensable bière en mains, chez l’un ou chez l’autre pour commenter en direct, mais en privé cette fois, la justesse d’une balle ou la mauvaise vision d’un arbitre ? Déplorables, peut-être. Ridicules, un peu. Ou simplement plongés, de leur plein gré, dans la folie estivale. Mais pas bien méchants et somme toute, socialement parlant, très sains.  » Il ne faut pas nier la convivialité de certains sports, conclut Jean-François Guillaume. Les gens ont aussi besoin de partager des émotions. « . Cent jours durant, en l’occurrence.

Carline Taymans

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