Wayang Hip Hop, ou comment le hip-hop a réussi à s'adapter partout, à voir à Liège et à Bruxelles. © WAYANG HIP HOP

Les possibilités d’une île

C’est le plus grand archipel du monde. Après le Brésil, l’Inde et la Turquie, c’est vers l’Indonésie que se tournent tous les regards à l’heure de l’ouverture d’Europalia. Embarquement imminent pour un pays surprise aux 17 508 îles et aux 726 langues, à la vie artistique résolument effervescente.

 » La première fois que je suis parti pour l’Indonésie, je m’étais informé sur le temps de route qui séparait l’aéroport de Jakarta de notre hôtel. La réponse qu’on m’avait donnée m’avait laissé rêveur : « Entre une demi-heure et quatre heures trente… »  » Bienvenue à Jakarta, capitale de la République d’Indonésie. Située à l’extrémité nord-ouest de l’île de Java, la ville en est l’incontournable antichambre speedée, bruyante et formidablement chatoyante. Elle abrite 14 694 habitants au km2, et presque autant de motos et de becak, ces cyclo-pousses se faufilant entre les kaki limas (restaurants ambulants qui font le bonheur des photographes du dimanche : il y en a 56 000, rien qu’à Jakarta).

L’Indonésie, Dirk Vermaelen, directeur artistique du festival Europalia depuis 2014, s’y est pas mal frotté depuis deux ans.  » Un peu plus de 17 fois je crois, je ne compte plus vraiment (sourire).  » Il peut parler comme personne du trafic cauchemardesque de sa capitale. Mais aussi, plus généralement, de l’énigme que constitue le fameux rubber-time indonésien. Le temps élastique. Quelque chose comme une tolérance extrême aux retards accusés par les uns et les autres.  » Le temps élastique, ça pose pas mal de problèmes dans l’organisation pratique : il faut s’imaginer les conséquences au niveau des transporteurs, des assurances, etc. Donc, il peut causer quelques nuits blanches, quand même (rires).  » Il faut dire que, comme tous les deux ans, le défi du festival était de taille. Tenter de comprendre un pays, dénuder les fils de son histoire, entrer dans les laboratoires de sa création, afin d’en ramener une vitrine enthousiaste et pertinente en Belgique, le temps d’un peu plus de trois mois.

Voyages à Bali et rijsttafels

A sa création en 1969, Europalia entendait propager la culture des pays formant le coeur battant de l’Europe. L’idée, très noble, derrière ? Si on voulait construire un ensemble économique, politique, il fallait aussi décisivement impliquer la culture. Puis, le regard sur les distances géographiques a changé. Et la mondialisation bougé davantage les lignes. En 1989, le festival quittera le Vieux Continent avec Europalia Japon. Suivront le Mexique, l’Inde ou encore la Chine.

Concernant l’Indonésie, le pari s’est souvent fait gageure. Et pas seulement parce que le temps y est compliqué. Il suffit de se pencher sur la fiche technique du pays pour ressentir une forme de vertige. Cinquième plus grand pays du monde, l’archipel comporte 17 508 îles (dont seulement 8 844 portent un nom) courant sur trois fuseaux horaires, et regarde vivre chaque jour 255 millions d’habitants répartis en plus de 300 groupes ethniques (des Javanais aux Papous), pratiquant six religions (un islam majoritaire avec plus de 85 % de la population musulmane) et 726 langues. A quoi il faut ajouter que, puissance économique en expansion constante, le pays connaît une biodiversité incroyable – flore, mais surtout faune (les guides de voyage vous expliqueront que l’Indonésie est le seul endroit au monde où on peut trouver dans une seule et même forêt des rhinocéros, des orang-outangs, des éléphants, des ours et des tigres).

Le gigantisme et la diversité : dire de l’Indonésie qu’elle est une terre de contrastes impossible à embrasser est facile. Un découragement auquel Europalia (1) ne pouvait évidemment se résoudre.  » Le point de départ, pour nous, c’est toujours un questionnement, souligne son directeur artistique : qu’est-ce qui a déjà été montré d’un pays ? Avec quelles préconceptions, quelles images part-on ? Dans le cas de l’Indonésie, les expériences étaient de manière générale assez limitées, hormis les voyages de noces à Bali et les rijsttafels (sourire). Le pays charrie quelques clichés exotiques et « coloniaux » qui cachent en réalité une véritable forêt de propositions artistiques. Nous étions face à une vraie grande page blanche. Donc aussi devant la preuve de la nécessité d’un tel festival !  »

Chocs culturels

Comment donner à goûter à une culture, a fortiori lointaine et méconnue ? Première étape : les Belges ont mis sur pied une  » équipe miroir côté indonésien « . Pour chacune des disciplines représentées dans le festival (littérature, cinéma, arts plastiques, musique, expositions, BD), un homologue a joué le rôle de relais avec les artistes, et ensuite de curateur. Deuxième étape : conceptualiser et identifier des thèmes précis. Cette édition 2017 tournera en l’occurrence autour de trois axes : la biodiversité, les échanges et les ancêtres et rituels.

Ancestors & Rituals, c’est justement le titre de l’ambitieuse exposition qui se tiendra à Bozar, à Bruxelles, durant toute la durée du festival.  » Le culte des ancêtres est presque omniprésent en Indonésie, nous signale Marie-Eve Tesch, coordinatrice de l’exposition. Pour nous, ça a été un alibi pour éviter des expositions plates et exotisantes type « les trésors de Java » ou « les trésors de Bali ». La thématique s’est imposée rapidement : elle permettait de ne pas favoriser une région, une période ou une religion spécifique. C’était un bon fil rouge : à travers les ancêtres, montrer la diversité du pays, de Sumatra à la Papouasie en passant par Java ou Bornéo. Et comment les religions y fonctionnent ensemble.  » Au coeur notamment d’une série de conférences littéraires au mois de novembre, le thème de la biodiversité a, quant à lui, permis d’envoyer de jeunes curateurs défendre sur place des projets de réflexion sur l’écologie avec des artistes locaux.

Enfin, et c’est là incontestablement l’un des aspects les plus intéressants de l’aventure : Europalia se veut de plus en plus une réelle plate-forme d’échanges entre les scènes artistiques. Le festival a ainsi établi tout un programme de résidences (33 en tout). Des artistes indonésiens ont par exemple été invités à visiter les collections coloniales de certains musées ethnographiques comme le Weltmuseum à Vienne, le Rijksmuseum à Amsterdam ou le MAS à Anvers pour y observer la manière dont on présentait leur histoire… Et des artistes européens comme la plasticienne belge Ana Torfs, le vidéaste néerlandais Roy Villeroye, le percussionniste Stefan Lakatos (disciple du compositeur américain culte Moondog) ou la chorégraphe américaine Meg Stuart (installée à Berlin et Bruxelles) sont partis travailler sur l’archipel avec des artistes du cru sur de nouvelles productions. De quoi confronter les visions et les stéréotypes, tirer parti de la puissance créative des chocs culturels. Mais aussi repérer des invariants.

C’est particulièrement frappant, sans doute, en ce qui concerne la dimension politique omniprésente dans Power And Other Things, l’autre grande expo programmée à Bozar et revisitant cette fois les deux derniers siècles mouvementés de l’histoire indonésienne. Toute jeune République, l’Indonésie possède une histoire à coupures et cicatrices : colonie néerlandaise de 1600 à 1945 (2), occupée brièvement mais violemment par le Japon à l’heure de la Seconde Guerre mondiale, elle a été au constant carrefour des relations entre les communautés arabe et chinoise. Invitant une solide délégation d’artistes contemporains indonésiens, la manifestation devrait notamment éclairer les manières dont l’héritage colonial et les oppressions postcoloniales ont façonné le visage actuel du pays. Et questionner les enjeux auxquels sa société, en plein renouveau depuis l’évincement du régime autoritaire du président Suharto en 1998, doit faire face : migrations, racisme, évolution de la position des femmes, place de l’islam… Des préoccupations à échelle mondiale, comme l’avance pertinemment Charles Esche, l’un des deux curateurs indonésiens de Power And Other Things :  » L’Indonésie est l’un des plus grands pays au monde, et celui avec le plus grand nombre de musulmans. A l’heure où l’Europe et les Etats-Unis se focalisent beaucoup sur la question des divisons religieuses, particulièrement entre chrétiens et musulmans, apprendre de l’Indonésie peut sembler plus urgent et pertinent que jamais. Je suis surpris que l’Indonésie ne soit pas aussi connue que l’Inde ou la Chine, mais je pense qu’elle jouera un rôle de plus en plus important à l’échelle mondiale dans les vingt ou quarante prochaines années.  »

Sortir du bain européocentriste pour envisager d’autres façons de voir et précisément élargir les horizons d’ensemble : avec le temps, c’est sans doute devenu l’un des buts les plus aigus d’Europalia. Sans que cela doive être perçu comme un paradoxe.  » On est persuadés que l’Europe est toujours tellement importante, reprend encore Dirk Vermaelen. Et que tout le monde doit venir vers nous. Mais l’Indonésie regarde déjà vers d’autres parties du globe. On doit réaliser qu’on n’est plus le centre du monde.  » Apprendre à quitter un temps l’Europe pour mieux revenir l’habiter.

(1) Europalia Indonesia : du 10 octobre au 21 janvier 2018. www.europalia.eu

(2) Fondée en 1602, la Compagnie hollandaise des Indes orientales fera place à l’Etat néerlandais qui continuera d’exploiter les richesses au détriment des populations locales jusqu’à la proclamation d’indépendance de la République indonésienne, en 1945.

PAR YSALINE PARISIS, EN INDONÉSIE

L’archipel comporte 17 508 îles, dont seulement 8 844 portent un nom, et court sur trois fuseaux horaires

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