Les poils à gratter

Ils font parler d’eux plus ou moins régulièrement, suscitant de vigoureuses crises d’urticaire chez les uns, même ( surtout ?) au sein de leur propre parti, et une admiration teintée d’envie chez les autres. Généralement, ils ont des  » dadas « , qu’ils poussent sur le devant de la scène médiatique à la première occasion. Ils sont souvent impulsifs, affectionnent les phrases chocs et courtisent les médias. Parfois, ils s’inscrivent en porte à faux par rapport à la ligne de leur parti. C’est d’ailleurs à ce moment que leurs propos rencontrent le plus d’échos.

1. Alain Destexhe (MR)

Il a horreur de cette étiquette mais, qu’il le veuille ou non, le député régional bruxellois (MR) et, à ce titre, également sénateur de Communauté est le prototype de l’emmerdeur. C’est véritablement un cas. En 2003, alors qu’il était sénateur, Destexhe s’en est pris aux outrances de la particratie, dans un livre écrit avec deux acolytes choisis hors du sérail politique. Cela lui valut une homérique engueulade de Louis Michel, alors président du MR, au prétexte – contestable – qu’on ne crache pas dans la soupe familiale. L’hiver dernier, coiffé cette fois de la casquette de député bruxellois, il s’est attaqué avec insolence au mythe du redressement wallon, avec un opuscule Wallonie, la vérité des chiffres. A ce moment, le trublion a réussi la performance de s’aliéner à peu près tout le monde, non seulement au PS (rien de plus normal dans le chef du parti qui squatte les leviers de décision wallons), mais aussi, une fois de plus, dans sa propre formation politique. Serge Kubla, ministre de l’Economie wallonne sous la précédente législature, lui voue, depuis lors, une haine corse, au point de réclamer son exclusion du parti. Le voici à présent qui s’entête à pointer le PS comme le principal responsable des maux wallons et à dénoncer l’abondance et l’opacité des intercommunales. Le tout devant les membres de Nova Civitas, un groupe de réflexion gravitant à droite de l’orbite du parti libéral flamand et dont le président, Boudewijn Bouckaert, récemment exclu de la direction du VLD, prône non seulement l’éclatement de la Belgique, mais surtout la constitution d’un grand parti de droite en Flandre, alliant l’aile droite du CD&V, le VLD et… le Vlaams Belang. Destexhe a reçu de ses mains, tout récemment, le prix de la Liberté d’association, censé récompenser son franc-parler. Cette  » décoration  » a achevé de ternir son image, du moins de ce côté-ci de la frontière linguistique.

2. Jean-Maurice Dehousse (PS)

Il est depuis toujours une des épines dans le pied du PS. Ce qui ne l’empêche pas d’afficher un beau palmarès politique (ministre-président wallon, plusieurs fois ministre, député européen, bourgmestre de Liège, etc.). Preuve qu’un côté caractériel, lié à une grande intelligence et à une certaine légitimité électorale, peut aider à gravir les échelons. C’est au lendemain des élections de 1987 que Dehousse a revêtu le costume de l’emmerdeur. A l’époque, le PS avait fait le plein de voix et s’apprêtait à revenir au pouvoir après une cure d’opposition. Mais les régionalistes wallons, dont il est l’une des figures de proue, avec José Happart et Jean-Claude Van Cauwenberghe, s’opposent au retour du PS au pouvoir. Ce sera le début du schisme avec le clan Moureaux, Cools et Cie, dont le parti socialiste garde encore les stigmates. Au printemps 2005, Dehousse figurait parmi les rares personnalités belges à dire tout le mal qu’il pensait de la Constitution européenne, favorisant ainsi une amorce de débat et faisant quelques vagues à la surface du monde si lisse du  » politiquement correct « . Au début du mois d’octobre dernier, le vieux rebelle, désormais simple conseiller communal à Liège, a encore fait parler de lui. Il a annoncé le dépôt d’une plainte contre Elio Di Rupo devant le comité de vigilance du PS. Motif : le président du PS nouvellement intronisé ministre-président wallon, viole les statuts du parti…

3. Josy Dubié (Ecolo)

Ecolo est le champion toutes catégories des courants et des tendances fraternellement fratricides. Paradoxal, pour un parti qui dit détester la personnification de la vie politique, la starisation du système et les jeux politiques trop  » perso « . Les Verts comptent donc quelques mouches du coche. Notamment l’indéfectible Josy Dubié, qui, en tant qu’ancien journaliste à la RTBF, sait y faire avec les médias. Deux exemples, parmi beaucoup d’autres : en novembre 2002, au cours d’un congrès censé évaluer la participation d’Ecolo à la majorité arc-en-ciel, le sénateur Dubié y va d’un credo républicain et réussit à faire figurer la réduction des pouvoirs royaux au programme du parti. Sur un plateau de télé, il persiste et signe en épinglant la reine Paola et sa méconnaissance du néerlandais. Ses propos provoquent un tollé dont les Verts se seraient bien passés, et suscitent la réprobation de tous les partis francophones. Au printemps 2005 (il était alors député bruxellois), il dérape encore à propos de la candidature de Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale, le comparant à un dignitaire du régime nazi. Cette sortie fut dénoncée par les militants et les mandataires de son propre parti, et Dubié s’est vu contraint de formuler des excuses officielles. Tout cela ne l’a pas empêché de redevenir sénateur, en novembre dernier.

4. Frank Vandenbroucke (SP.A)

L’homme est brillant. L’ennui, c’est qu’il juge irrémédiablement sots ceux qui ne pensent pas comme lui. Diplômé des prestigieuses universités d’Oxford et de Cambridge, il ne parvient pas à se départir d’un ton magistral qui irrite jusqu’à ses admirateurs. Fin théoricien, il est piètre négociateur et se retrouve donc régulièrement dans la posture inconfortable de celui qui a raison contre tous. Ministre des Affaires sociales de 1999 à 2003, il a de bonnes idées, fait mine de donner un coup de pied dans la fourmilière des médecins, des hôpitaux, des pharmaciens et des mutuelles, histoire de diminuer les dépenses dans ces secteurs parfois trop dispendieux. Mais il n’a pas la manière. En 2003, le portefeuille réintègre donc le giron socialiste francophone. Vandenbroucke, éc£uré, se morfond au ministère fédéral de l’Emploi, avant de rejoindre le gouvernement flamand en tant que ministre du Travail, de l’Enseignement et de la Formation, au lendemain des élections régionales de juin 2004. Depuis, il y crache toutes ses dents contre les francophones, prônant à mots à peine voilés la scission de la sécurité sociale et de l’emploi. Il se fend de temps en temps d’une  » carte blanche  » et autres  » tribunes libres  » dans les médias flamands, où il exprime des positions toutes personnelles qui ont le don d’énerver la direction de son parti. Dans une formation politique qui a érigé la discipline de parti en vertu cardinale, il fait figure de dissident, tirant le SP.A vers la droite. Ses  » gaffes  » plaisent néanmoins à pas mal d’acolytes, qui pensent tout bas ce que lui ose affirmer tout haut…

5. Jean-Marie Dedecker (VLD)

L’ancien entraîneur de l’équipe belge de judo, devenu sénateur VLD, a déchaîné les passions après avoir introduit par tromperie un journaliste de VTM dans la cellule de Marc Dutroux, détenu à la prison d’Arlon, en janvier 2002. Cela lui a valu trois mois de suspension de son parti. En 2003, l’homme s’est à nouveau distingué par une campagne populiste contre le niveau élevé des amendes liées aux infractions au Code de la route. En décembre 2004, il se présente contre Bart Somers à l’élection présidentielle du VLD, qu’il perdra avec les honneurs : 40 % des voix ! En mai 2005, une nouvelle sortie lui vaut d’être publiquement accusé, par Karel De Gucht, ministre des Affaires étrangères, de mener le VLD à la destruction. Incontrôlable, exclusivement soucieux de faire parler de lui, Dedecker est un bel exemplaire de ces  » élus-gadgets  » recrutés par des partis attrape-voix qui, ensuite, s’en mordent les doigts. Davantage qu’un poil à gratter, Dedecker est un fossoyeur de la chose politique.

I. Ph.

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