Le phénomène Gloup-Gloup

Noël Godin publie ses Mémoires pâtissiers. Après plus de trente ans de combat à la chantilly, il peut se targuer d’avoir des zélateurs dans le monde entier. Et un tableau de chasse impressionnant. Cet olibrius est-il dangereux ?

(1) Entartons, entartons, les pompeux cornichons, Flammarion.

Si le Gloupier est un indécrottable mitrailleur de tartes, Noël Godin, lui, est une crème d’homme. Un vrai gentil. Accueillant. Souriant. D’une rare courtoisie. Prévenant même. Et attentionné, avec ça !  » En cas de coup dur, il est le premier à prendre de vos nouvelles « , confirme l’attachée de presse de sa maison d’édition. Rien à voir avec son image médiatique de garnement effronté. Difficile d’imaginer que ce sexagénaire affable et érudit soit le vilain petit canardeur de Bernard-Henri Lévy ou de Bill Gates.

Dès qu’on arrive chez lui, il s’empresse de proposer à boire. Pourvu que l’invité apprécie la trappiste : le hall d’entrée de sa maison schaerbeekoise est encombré de bacs de Chimay, de Rochefort, de Westmael… Un bon vivant, ce Godin. Le croissant de bedaine qui dépasse de sa chemise rebelle l’atteste. D’ailleurs, les tartes qu’il décoche à ses victimes sont de vrais produits pâtissiers, avec de la chantilly de qualité. Autant joindre l’agréable à l’utile. Il se fournit chez un boulanger complice de la chaussée de Haecht.

Voilà maintenant une trentaine d’années que ce libertaire, resté coincé en Mai 68, sévit dans les salons mondains, pour ramener à davantage de simplicité les  » pompeux cornichons  » : hommes d’Etat, grands patrons, stars des médias ou de la culture. Mais peu d’entre eux ressentent l’effet thérapeutique voulu par l’entarteur, comme Jean-Luc Godard qui, tout en ôtant ses verres fumés dégoulinant de crème fraîche, s’est bellement écrié :  » C’est le cinéma muet qui rattrape mon cinéma !  »

Le plus récalcitrant au remède du Dr Godin est sans nul doute BHL. Son meilleur patient. L’écrivain-philosophe français a pourtant déjà subi six traitements de choc. A chaque fois, il a rué de coups son offenseur. Et, alors qu’il s’est vu proposer une trêve s’il entonnait publiquement  » Avez-vous vu le chapeau de Zozo ? », il refuse obstinément de desserrer les dents, préférant donner ses conférences à Bruxelles, bardé de six gardes du corps nerveux.

Il n’est cependant pas certain que ses molosses parviennent à le protéger d’un nouvel outrage  » gloupinesque « . Bill Gates lui-même, le patron le plus riche et donc le mieux entouré de la planète, n’y a pas échappé, lors de sa visite dans la capitale belge en février 1998. Dans ses Mémoires (1), le Gloupier raconte, avec sa verve polissonne, comment il a comploté : un cadre de Microsoft-Belgique l’a contacté spontanément pour lui fournir le planning précis des déplacements bruxellois du multimilliardaire. C’est souvent grâce à la félonie d’un proche de la cible que le terroriste pâtissier et son armée de trente galopins peuvent passer à l’action. Ce fut notamment le cas pour Nicolas Sarkozy, en 1997, et pour Patrick Poivre d’Arvor, en 1996. Mais, sur ces indispensables Ganelon, notre joyeux kamikaze ne soufflera aucune indication, même sous la torture. Croix de bois…

Anecdote piquante : quelques heures avant son entartage, maître Gates avait passé personnellement commande de somptueux gâteaux chez le mythique pâtissier Wittamer, au Sablon. En fin d’après-midi, la patronne, ignorant tout de la mésaventure vécue entre-temps par son illustre client, s’est déplacée elle-même jusqu’à l’hôtel Conrad pour livrer les bavarois et les savarins. Aux gorilles qui l’ont interceptée, elle a déclaré tout sourire :  » C’est pour M. Gates. Je lui apporte des pâtisseries.  » La pauvre Mme Wittamer a aussitôt été embarquée, vertement…

L’affaire Bill Gates a marqué un tournant historique dans la croisade loufoque du Gloupier contre les imbus de pouvoir. Depuis que les images de son forfait ont fait le tour du monde, y compris sur CNN (consécration suprême !), l’entartiste, comme disent les Québécois, a inspiré des émules dans pas moins de 14 pays, de l’Australie au Brésil, en passant par la Thaïlande, la Finlande, la Suisse, Israël… L' » Internationale pâtissière « , qui n’était jusqu’alors qu’un canular, est devenue réalité. Avec des particularités locales : au Canada, les flibustiers lancent l’assaut affublés d’un nez de clown. La collaboration pâtissière n’a plus de frontières : ce sont les Hollandais de Taart (Tegen Autoritaire en Anti-Revolutionnaire Types) qui ont balancé du pudding au chocolat brun à la tête de Filip De Winter, leader du Vlaams Belang, au cours d’une émission télévisée, à Amsterdam, en 2000.

Les boucaniers paient parfois cher leurs abordages à la chantilly. Aux Etats-Unis, des membres du Biotic Baking Brigade (BBB) ont écopé de six mois de prison ferme, en 1998, après avoir entarté le maire de San Francisco, lors d’une conférence de presse. Il faut dire qu’il y avait eu des blessés dans la bousculade. En février dernier, un tueur à gags québécois a été condamné à purger trente jours derrière les barreaux. Le juge a considéré que l’entartage d’une personnalité publique demeurait un acte troublant, loin d’être comique.

Après son exploit contre l’ancien ministre français de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, Godin lui-même s’est vu infliger une amende de 800 euros par le tribunal de grande instance de Paris  » pour grave atteinte à l’image  » du plaignant, l’atteinte à l’intégrité physique et psychique n’ayant pu, par contre, être démontrée. C’est le seul procès qui lui ait jamais été intenté.  » Nous faisons tout pour que nos victimes n’aient pas de bobo, sauf dans leur ego, assure très sérieusement le tueur à gags. Nous veillons à mettre beaucoup de chantilly, jamais de crème à barbe ni aucun autre substitut, et nous lançons la tarte sans plateau.  » La justice française n’en pas moins estimé qu’une tarte constituait une arme par destination.

Depuis cette jurisprudence, l’amuseur public belge, qui se compare davantage à Thyl Uylenspiegel qu’à un fou du roi, s’est retranché hors de l’Hexagone. De toute façon, ses proies françaises se déplacent souvent en Belgique, où il jouit toujours d’une impunité totale. Les policiers sont même plutôt de son côté. Certains lui ont déjà demandé d’entarter leur commissaire en chef… Outre les pandores, il reçoit régulièrement des commandes de tous bords. Des paparazzis lui ont proposé un joli pécule pour organiser, pendant le Festival de Cannes, un attentat pâtissier exclusif contre Catherine Deneuve. Refus immédiat et outré de l’intéressé, qui ne roule pourtant pas sur l’or :  » Je ne suis pas un mercenaire !  » Mais surtout, ce fan de Jacques Demy, dont la culture cinématographique est sidérante (il faut voir sa vidéothèque personnelle), ne pourrait pas lever le petit doigt sur une des demoiselles de Rochefort.

S’il reste controversé, Noël Godin semble davantage apprécié du grand public aujourd’hui qu’hier. Dans les années 1980, après son passage burlesque à l’émission Ciel, mon mardi ! de Christophe Dechavanne, consacrée aux Belges, il s’est fait violemment vilipender dans la rue et dans les bistrots, à cause de la mauvaise image qu’il avait donnée du royaume. Certains cafetiers lui ont fermé la porte de leur établissement.  » J’ai même évité de justesse un tir de boîte de conserve de la part d’un militaire, dans une tranchée de grand magasin « , se souvient-il. Désormais, c’est le contraire. Il se voit offrir le pousse-café dans les restos. Il se fait sans cesse arrêter par des inconnus qui veulent s’engager dans l’armée pâtissière.

L’autre jour, il entend des voix dans le métro :  » Gloup ! Gloup ! Gloup !  » Il se retourne. Aucun suspect. Les passagers affichent leur grise mine ordinaire. C’est en descendant de la rame qu’il comprend : l’ayant reconnu, le conducteur, hilare, s’amusait à lancer le célèbre cri de guerre des entarteurs dans son micro.

Symbole extrême de la dérision à la belge, Godin, qui vit de collaborations ponctuelles pour la presse écrite, la télévision et le cinéma, ne fera certainement pas partie du plan gouvernemental sur les pensions, malgré ses 60 ans. Son combat anarchiste, tendance situationniste, est sans fin. Seule sa compagne Sylvie parvient parfois à le réfréner, voire à saboter ses projets pâtissiers, lorsqu’elle les juge trop risqués. Lui rêve de tout faire péter un jour pour tout réinventer. Utopie ? Sans doute. Mais il lutte en catapultant des tartes. C’est moins dangereux que des bombes. Ce charmant chenapan ne ferait pas de mal à une mouche. Vous pourriez l’inviter en toute quiétude à votre prochaine fête de famille : il se montrerait le plus suave des convives. Et, en plus, il apporterait le dessert !

Thierry Denoël

Symbole extrême de la dérision à la belge, Godin l’anarchiste rêve de tout faire péter un jour pour tout réinventer

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