Le Mur face à l’opinion mondiale

A la veille des audien- ces de la Cour inter- nationale de justice sur le mur de sépara- tion, l’Etat hébreu organise sa  » défense « . But : prouver à tout prix le bien-fondé de la  » barrière de sécurité « 

De notre correspondant à Tel-Aviv

La volonté d’ériger un  » mur de séparation  » entre Israël et la Cisjordanie n’est pas nouvelle. L’idée avait déjà été évoquée par le Premier ministre Itzhak Rabin, en 1994, lorsque le Hamas et le Jihad islamique tentaient de torpiller les accords de paix d’Oslo, signés quelques mois auparavant, en perpétrant des attentats-suicides dans les autobus de Tel-Aviv et de Jérusalem. Quelques années plus tard, son successeur de droite Benyamin Netanyahou a repris le projet à son compte. Pressé par les ultras de son gouvernement, il l’a d’ailleurs fait inscrire à l’ordre du jour d’un Conseil des ministres, tenu en 1998, qui l’a accepté. Néanmoins, il a fallu attendre le déclenchement de la deuxième Intifada pour que le mur devienne une réalité à partir de 2002. Paradoxalement, c’est l’opposition de gauche – particulièrement le bouillant député travailliste Haïm Ramon et le mouvement  » La paix maintenant  » – qui a poussé le projet. Cependant, leur vision de la  » barrière antiterroriste  » n’avait pas grand-chose à voir avec le rideau de fer de 700 kilomètres de longueur, en cours d’achèvement. Dans l’esprit des partisans de la première version de la  » ligne de défense « , celle-ci devait en effet être limitée (200 kilomètres) et, surtout, érigée sur le tracé de l’ex-frontière de 1967, dans le seul but d’empêcher les infiltrations de kamikazes palestiniens.

Pour Ramon, il n’était évidemment pas question de confisquer des terres palestiniennes, ni d’exproprier des villages entiers.  » Nous devions alors faire face à deux ou trois attentats-suicides par jour, et l’armée israélienne ne pouvait rien faire, explique-t-il. Plutôt que de maintenir des dizaines de milliers de soldats en Cisjordanie, il nous semblait plus utile et plus efficace d’édifier ce filtre ; non pas pour fixer une nouvelle frontière politique, mais pour rendre la tâche des terroristes plus difficile…  »

Pour leur part, estimant qu' » une partie d’Israël (la Cisjordanie) ne pouvait être séparée du reste du pays  » et que  » les attentats-suicides perpétrés dans les grandes villes israéliennes ne sont pas différents des attaques palestiniennes commises dans les territoires contre Tsahal ou les colonies « , Ariel Sharon ainsi que la plupart des membres de son cabinet se sont longtemps opposés à l’ouverture du chantier. Pourquoi ont-ils cédé ? Parce que la pression des Israéliens, affolés par l’ampleur des violences, était devenue trop importante. Le projet de mur de séparation a donc pris sa forme actuelle.

C’est également à la même époque (c’est-à-dire lorsque les premières expropriations ont été effectuées) que l’Autorité palestinienne (AP), soutenue par les pays arabes, a entamé une campagne afin de faire condamner l’ouvrage par la communauté internationale. L’opération n’a pas été entièrement couronnée de succès. Cependant, à la fin de l’année dernière, l’Assemblée générale des Nations unies a voté une résolution demandant l’avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) sur la légalité du mur. Voilà pourquoi les 15 magistrats composant ce tribunal se réuniront le 23 février, à La Haye, et pourquoi les autorités israéliennes, qui boycotteront les audiences sous prétexte que la cour  » n’est pas qualifiée pour traiter ce genre de problème « , font preuve d’une nervosité grandissante.

 » Si Israël avait construit son mur le long de l’ancienne frontière d’avant juin 1967, personne n’y aurait trouvé à redire, puisque chaque Etat dispose du droit légitime de protéger ses ressortissants, affirme un diplomate européen en poste à Tel-Aviv. Le problème, c’est que les faucons du gouvernement ne l’ont pas compris. Ils ont cru que les Etats-Unis les soutiendraient jusqu’au bout et que l’administration Bush avaliserait le chantier comme le reste. Ils se sont lourdement trompés.  »

De fait, si l’Amérique se trouve sur la même longueur d’onde que l’Union européenne (y compris la Belgique) pour s’opposer à ce que la CIJ soit saisie du dossier, elle est également opposée à la poursuite des travaux et exige de sérieux aménagements dans son tracé. Toutefois, à La Haye, les événements importants se dérouleront essentiellement à l’extérieur de la salle d’audience. Car tant l’Autorité palestinienne qu’Israël ont compris que l’enjeu du  » procès  » est l’opinion publique internationale qu’il faut tenter de convaincre du bien-fondé ou non de l’érection de la  » barrière de sécurité « . A tout prix.

A Ramallah, les responsables palestiniens espèrent que leurs sympathisants européens se manifesteront en masse pour dénoncer  » la brutalité de l’occupation israélienne « . Ils comptent également sur les nombreux témoignages rapportés par des volontaires civils étrangers sur les conditions de vie des agriculteurs de Cisjordanie coupés de leur champ et sur les difficultés rencontrées par les habitants des villages palestiniens enclavés près du mur pour conforter leur campagne contre  » le mur de l’apart- heid « .

Quant aux dirigeants de l’Etat hébreu, ils ne se font guère d’illusions sur l’impact négatif du chantier en cours, ni sur celui de la décision prise par Sharon de boycotter les audiences de La Haye.  » Nous aurions dû y aller parce que la CIJ est un tribunal international et que les arguments que nous aurions pu y développer auraient été répercutés dans le monde entier « , affirme ainsi le ministre de la Justice Tommy Lapid, le leader de l’aile centriste du cabinet. Cependant, aidé par une agence de relations publiques française, Israël a mis en place un important dispositif destiné à  » rappeler à l’opinion que la construction du mur a été décidée pour contrer la violence palestinienne « .

Boycott israélien

Ces derniers jours, outre les invitations du porte- parole de Tsahal à visiter le chantier, les journalistes étrangers en poste à Jérusalem ont notamment reçu un argumentaire de 13 pages rédigé par le Jerusalem Center for Public Affairs. Laurence Rothenberg et Abraham Bell, les auteurs du document, y écrivent, par exemple, que l’Etat hébreu a  » subi 19 000 attaques terroristes depuis l’an 2000  » ( NDLR : pour les services de sécurité israéliens, chaque incident incluant des Palestiniens est un  » attentat « , même s’il a eu lieu dans les territoires). A leurs yeux, le mur représente donc  » une réponse proportionnelle et nécessaire à la campagne de génocide, de crimes contre l’humanité, et de crimes de guerre commis par les Palestiniens « . Cette riposte ne serait évidemment  » pas contraire au droit international « . Pour Rothenberg et Bell, ce seraient, au contraire, les Palestiniens qui auraient enfreint le droit international, puisqu’ils auraient saisi la CIJ  » en contradiction avec les accords de paix d’Oslo  » ( NDLR : un traité qu’Ariel Sharon a pourtant déclaré  » obsolète  » à plusieurs reprises).

Campagne  » musclée  »

Comparaissant, le 17 février, devant une commission ad hoc de la Knesset (parlement), Gidon Meïr, haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères chargé de planifier la  » campagne de La Haye « , et ses adjoints ont en tout cas confirmé que celle-ci serait  » musclée « . Et qu’ils n’ont pas l’intention de  » laisser le terrain libre à la propagande palestinienne « . Outre l’organisation de première urgence  » Zaka « , qui exposera dans les rues de La Haye le châssis d’un autobus de Jérusalem pulvérisé par une opération kamikaze, l’Etat hébreu financera également le séjour aux Pays-Bas de 927 étudiants qui porteront chacun le portrait d’une victime israélienne d’un attentat-suicide. Selon Meïr, ces étudiants ont été entraînés à ne pas répondre à d’éventuelles  » provocations  » émanant de sympathisants palestiniens mais, surtout, à pouvoir argumenter avec les journalistes.

A priori, ce déploiement d’énergie peut sembler disproportionné. Assurément, non. Car Sharon et son ministre des Affaires étrangères, Sylvan Shalom, redoutent comme la peste qu’un avis négatif de la CIJ quant à la légalité du Mur entraîne, à terme, un boycott international qui placerait Israël dans la même situation que l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid. l

Serge Dumont

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