Le miroir vide

Simorgh, par Mohammed Dib. Albin Michel, 251 p.

Cette £uvre, Simorgh, n’est pas un traité. Ce n’est pas non plus un roman. C’est un livre. Entendez par là que le  » sens  » s’y déploie à travers des expressions diverses, à la façon dont les livres sacrés expriment leur unité et leur complexité. Par le conte, la parabole, l’Histoire, l’anecdote, la poésie ou encore la position, la proposition et l’aphorisme (mais, ici, plus comme bulle de pensée que comme vérité révélée). A plus de 80 ans, Mohammed Dib est plus que jamais cet allègre explorateur de la réalité humaine, qui sonde son mystère et sa fragilité toujours plus en profondeur, pas avec l’outillage de la cambriole psy, mais avec l’humilité du juste et le réalisme extra-lucide des poètes et des mystiques. Avec aussi et surtout û on revient au  » livre  » û l’énigmatique fusion de la chair et du verbe dans ce lieu de doute et de vaillance qui est la patrie de l’écrivain authentique. Et quel écrivain en l’occurrence ! D’emblée, Simorgh emporte le lecteur dans le récit torrentiel et superbe d’une migration d’oiseaux de tous plumages et de toutes contrées, qui obscurcit le ciel et conchie la terre, pour gagner la Cité du Simorgh, cet oiseau-dieu, dont le mythe éclos en Iran s’est ensuite propagé jusqu’au Proche-Orient.

Au terme de cette quête épuisante de l’absolu, ils ne seront plus que quelques-uns à se retrouver enfin face au Simorgh : un miroir qui renvoie leur image, mais où chacun d’eux, absent de cette image, ne voit que l’ensemble des autres. Façon magistrale de pénétrer dans le double mystère û à la fois fusionnel et antagonique û de l’absolu et de l’identité. Alors que le monde extérieur apparaît comme une réalité, chacun, face au miroir de l’Inconnu qui l’ignore, se ressent non comme identité mais comme un vide béant et comme une question dont il est en même temps la réponse, pour lui indéchiffrable.  » Un indicible et un indicible voué à le rester.  » Vertige que ne conjurerait pas totalement l’expédient û essentiel, toutefois û de se silhouetter par le nom (puissance du verbe), comme l’homme invisible de Wells silhouetté par son bandage. Mais il ne s’agit pas, pour Dib û et la parabole fait place à l’anathème û de pervertir l’énigme identitaire en poubelle d’une virtualité dont l’époque se fait gloire et particulièrement du clonage (mental et physique) par lequel l’homme se jetterait lui-même à la trappe  » sans abandonner jamais ses manières faraudes de cocu heureux à ce jeu « . Du reste, un autre texte de réflexion û plus subtil que le genre n’y a accoutumé û sur la globalisation et la mondialisation relaie ce regard et s’alarme de l’indigence mentale et de l’infinie solitude qui nous menacent.

Pages superbes, aussi, que celles où l’écrivain algérien chante les villes fantômes et leur disparité. Les américaines, cadavres pourrissants, abandonnées telles quelles pour cause de non-rentabilité et celles de son pays natal : ruines romaines dont le squelette immaculé défie le temps. N’y voyons pas pour autant une forme de procès tendancieux. L’humanisme de Dib est un esprit de finesse qui se moque des géométries convenues et se donne la peine d’envisager, avec une lucidité non dépourvue d’humour, le paysage chaotique et contradictoire de l’homme en général dont la nature induit les comportements en fonction des situations particulières. Et, s’il condamne avec force les injustices et les abus de pouvoir qui gangrènent la planète, son parti pris est celui de la dignité de l’homme dont nul n’a le monopole, pas plus que de son indignité. Dans une optique semblable, le texte intitulé  » le couple infernal  » est un des plus clairvoyants et des plus profonds qu’on ait pu lire à propos du racisme.

Chemin faisant, on rencontre les souvenirs de jeunesse de l’auteur, enseignant en poste dans une école de misère aux confins du désert algérien, des instants et des visages entrevus et coulés dans la mémoire, le récit terrible du rapport entre une petite fille et le meurtrier (barbu) de toute sa famille, une fable ironique sur le pouvoir et la moutonnerie ordinaire, mais aussi une double cascade de courts textes ( Les Bocages du sens) : une école buissonnière û les meilleures û où tout est matière à réflexion.

L’humour de Dib ? Que dire de ce  » Phénix fainéant dans seize postures  » (hommage présumé aux facéties de Félix Fénéon) ? : seize excursions de mots en liberté dans une galerie de miroirs déformants où ils se gondolent comme à Venise pour la plus grande joie d’une Alice, s£ur de Zazie. Images déformées, mais images quand même et pas toujours dépourvues de sens.

Retour à plus de gravité avec l’évocation de Deux Grecs. L’îdipe à Colone de Sophocle, où le cycle £dipien trouve son aboutissement et son sens (mot clé de l’£uvre de Dib) lorsque le vieux roi,  » sanctifié  » par l’âge, se prépare à entrer dans le silencieux mystère de la mort :  » Avec l’âge, l’humanité se hausse par une subtile mutation à la sainteté, ainsi qu’au lustre, au rayonnement dont s’entoure la sainteté.  » Ce qui, ajoute Dib,  » nous touche au plus haut point, nous, gens d’Afrique « . L’autre Grec ? Le poète Alexandros Papadiamantis, mort en 1911, auteur également de deux cents nouvelles, dont des chefs-d’£uvre comme La Tueuse (qui tue les enfants par charité) ou Réjouissances dans le quartier ( » un éblouissement ! « ). Ecrivain, trop méconnu dans l’aire francophone, de textes dont Dib suggère la parenté, par les sentiments qui les inspirent, avec ceux qu’écrira Stig Dagerman. Voici donc, à déballer, un cadeau de prix qui s’ajoute à tout ce que Simorgh nous offre.

de ghislain cotton

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