Le mal des mâles

Les hommes n’adoptent pas la bonne attitude face à leur santé: manque de prévention, dédain pour le dépistage, mauvaise observance des traitements. Petit topo des maladies masculines qui pourraient bénéficier d’un changement d’attitude

Certaines maladies ne touchent que les hommes, d’autres les concernent en priorité, les dernières, enfin, concernent tant les femmes que les hommes, mais elles prennent des proportions plus inquiétantes chez ces derniers. Pourtant, une détection et un traitement précoces, une prévention active par des mesures simples, pourraient améliorer le bilan, trop souvent noirci par un manque de motivation à changer ses habitudes. En effet, dans bon nombre de maladies, le style de vie joue un rôle décisif: régime alimentaire, sédentarité, tabagisme, stress sont des causes sur lesquelles il est possible d’agir. Encore faudrait-il le vouloir. Or, en cette matière, les hommes sont plus nombreux à adopter des modes de vie qui n’arrangent pas leur santé. De plus, la détection précoce n’est pas leur dada et, lorsque leur pathologie est clairement identifiée, l’observance des traitements n’est pas non plus toujours idéale. Ces deux facteurs les conduisent trop souvent à des stades plus sévères de la maladie avec, éventuellement, un taux de mortalité plus important.

Parce qu’ils ont une prostate…

Outre les troubles de l’érection ( lire en p.60), d’autres pathologies invalidantes ou meurtrières s’avèrent typiquement masculines. Si le cancer des testicules concerne une petite minorité d’hommes, celui de la prostate, nettement plus inquiétant, représente dans le monde occidental le premier cancer qui les touche et, dans cette pathologie, il est le deuxième responsable de décès. Or il ne cesse de progresser. Concrètement, sur 100 hommes, 30 vont développer des cellules tumorales au niveau de la prostate. Parmi eux, 10 connaîtront un cancer et 3 en mourront.

La prévention de cette maladie passe par une alimentation plus adaptée et des examens de dépistage réguliers. « Une modification des habitudes alimentaires permet de limiter l’apparition du cancer de la prostate, son incidence et, peut-être, sa progression, notamment dans des groupes à risque, assure le Pr Schulman, chef du service d’urologie à l’hôpital Erasme (Bruxelles). Des cellules cancéreuses sont présentes dans la prostate de nombreux hommes à partir de 50 ans. Leur développement vers un cancer dépend non seulement de facteurs génétiques mais, également, de l’environnement et de l’alimentation. Les régimes hypercaloriques du nord de l’Europe et des Etats-Unis, riches en graisses animales, semblent le favoriser. Les régimes pauvres en graisses animales et riches en protéines de soja et de poisson, avec un apport plus important de fruits et légumes, peuvent expliquer une moindre incidence de cette pathologie en Asie (neuf fois moins de cas qu’aux Etats-Unis!) et en Europe du Sud. »

Ainsi, diverses hypothèses semblent se confirmer peu à peu et montrer l’intérêt d’une alimentation riche en légumes crucifères, comme le brocoli, le chou, le cresson ou le navet, par exemple. Les lycopènes contenus dans les tomates ont également démontré leur effet protecteur contre ce type de cancer. Les isoflavonoïdes présents dans le soja plaident également en faveur d’une consommation accrue de cet aliment très prisé par les populations asiatiques! Le soja ne fait pourtant pas encore partie des habitudes alimentaires des Européens, ce que l’on peut déplorer au regard des nombreuses qualités qui lui sont attribuées: il préviendrait ainsi tant le cancer de la prostate que celui du sein.

L’idée d’une « chimioprévention », c’est-à-dire d’une prévention par des apports de suppléments dont le rôle protecteur est le plus clairement prouvé, à savoir les isoflavonoïdes, le sélénium et la vitamine E, fait également son chemin. Ils diminueraient à la fois le risque de développer le cancer et, lorsqu’il est déjà installé, auraient les propriétés de ralentir son évolution ou, après traitement, de limiter les récidives. La Fédération belge contre le cancer encourage les hommes de plus de 50 ans à aborder ce thème avec leur médecin. A lui, alors, de conseiller de consommer sans compter certains aliments ou d’ajouter à l’alimentation des suppléments riches en isoflavonoïdes, sélénium et vitamine E. Sans oublier de réduire les consommations de graisses animales, d’augmenter celles de fruits et légumes, dont les crucifères et les tomates, et… d’accepter une surveillance régulière à partir de 50 ans. Le jeu en vaut la chandelle.

En dehors de toute pathologie cancéreuse, l’homme risque avec l’âge de souffrir d’une hyperplasie bénigne de la prostate (HBP), une complication touchant jusqu’à 40% des hommes après 60 ans. Cette augmentation du volume de la prostate, liée au vieillissement, ne menace pas la vie du patient, mais ses symptômes et ses conséquences risquent de nuire à une bonne qualité de vie. En grossissant, la prostate peut en effet exercer une pression sur l’urètre et le col vésical, bloquant ainsi l’écoulement normal de l’urine et provoquant des troubles urinaires, voire des douleurs à l’éjaculation. Si la prévention de l’HBP n’est pas possible, un traitement permet d’améliorer ces inconforts. Grâce à des examens réguliers, un traitement peut également être instauré avant que les douleurs n’apparaissent.

Les carences hormonales des hommes

Chez la femme, les problèmes hormonaux qui découlent du vieillissement sont relativement bien connus. En revanche, la déficience en androgènes et ses conséquences chez l’homme sont sous-estimées ou méconnues. Pourtant, elles ne sont pas anodines et s’avèrent même parfois inquiétantes.

En vieillissant, l’homme enregistre des baisses de différentes hormones: pour l’essentiel, la testostérone, la DHEA, l’oestradiol, l’hormone de croissance. Une concentration moindre de mélatonine durant la nuit et une modification des rythmes circadiens risquent aussi de rendre son sommeil plus difficile. « Par ailleurs, une diminution de la mélatonine a été associée à des troubles de l’humeur, à un déclin des fonctions cognitives, à une régulation anormale de production de plaquettes sanguines ou à une diminution de la réponse immunitaire contre le cancer », rappelle le Pr Schulman.

Parallèlement, une chute des taux d’androgènes est associée à d’autres symptômes, plus ou moins invalidants: une altération du bien-être général, une diminution de la pilosité, de la libido, du volume de globules rouges, de la force musculaire mais, aussi, l’augmentation et le changement de distribution de la masse graisseuse. « Avec une diminution de la testostérone, tout particulièrement, la graisse abdominale et l’indice de masse corporelle (le chiffre obtenu en divisant le poids en kilos par la taille au carré permet de savoir si on se trouve, ou pas, en situation de surpoids ou d’obésité) augmentent. Or une accumulation de graisse au niveau de l’abdomen est un facteur prédictif important pour une série de pathologies: diabète sucré, hypertension, maladies cardio-vasculaires, cholestérol et certains cancers comme ceux du côlon et de la prostate. L’obésité est un état qui favorise la résistance à l’insuline, l’intolérance au glucose, l’hyperglycémie et le diabète de type 2, ce syndrome métabolique à l’origine de bon nombre de maladies cardio-vasculaires », poursuit le Pr Schulman.

Ces modifications hormonales peuvent également avoir une incidence sur une maladie souvent négligée par les hommes, tant elle est encore exclusivement attribuée, à tort, aux femmes post-ménopausées: l’ostéoporose. « Certes, ils connaissent moins de fractures que les femmes, notamment parce que leurs os sont plus denses, plus solides, moins poreux et que leur masse osseuse est globalement plus importante. Ils échappent également à l’accélération de la perte osseuse subie par les femmes lors de la ménopause. Les taux d’oestrogènes restent également plus importants chez l’homme âgé que chez la femme ménopausée. Néanmoins, l’ostéoporose les menace. Dans un quart des cas, elle peut être attribuée à une déficience partielle d’androgènes, à l’inactivité physique, à la consommation d’alcool, de tabac ou de stéroïdes, et à un apport insuffisant de calcium. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, on estime cependant que, dès 2010, on constatera une fréquence égale de fractures du fémur chez les hommes et les femmes. Cette donnée est importante: 20% des personnes qui subissent une telle fracture meurent dans l’année qui suit », précise le spécialiste.

Les effets positifs d’une substitution en testostérone ont été démontrés par différentes études. Elle améliore le poids, la densité osseuse et le bien-être des patients. Cependant, une telle option doit être minutieusement choisie et adaptée au fil du temps, en fonction du patient et du profil des produits disponibles.

Les maladies cardio-vasculaires restent la principale cause de mortalité en Belgique, tant chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les cas mortels d’infarctus du myocarde frappent davantage les hommes, provoquant près de 1 décès sur10, contre environ 6,5% chez les femmes (chiffres de 1997). Ces maladies cardiovasculaires peuvent résulter de ce qu’on nomme le syndrome métabolique. « Il regroupe une série d’anomalies qui, même prises séparément, représentent un facteur de risque cardio-vasculaire. Ce syndrome favorise d’une part l’athérosclérose (des plaques de dépôts graisseux qui se déposent sur les artères, les bouchent progressivement et entravent la circulation sanguine) et, d’autre part, un mauvais fonctionnement de l’endothélium (des cellules qui tapissent la face interne de la paroi des vaisseaux). Cela altére la circulation du sang dans les artères vers le coeur, malgré des artères coronaires saines », explique le Pr André Scheen, chef du service de diabétologie, nutrition et maladies métaboliques au département de médecine du CHU Sart Tilman (à Liège).

 » Selon l’Organisation mondiale de la santé, une personne est porteuse de ce syndrome lorsqu’elle présente une diminution de la tolérance au glucose, pouvant aller jusqu’au diabète avéré, ou un hyperinsulinisme. A cela il faut ajouter la présence d’au moins deux des anomalies suivantes: une obésité abdominale, une hypertension artérielle supérieure à certaines normes, une dyslipidémie (c’est-à-dire un taux accru de triglycérides) et/ou un taux abaissé de cholestérol ou, encore, une microalbuminurie (une hausse du taux d’albumine dans les urines). »

Les causes du syndrome métabolique sont multiples, mais notre mode de vie joue un rôle considérabledans son apparition. « La sédentarité et une alimentation trop riche en calories et en graisses saturées engendrent une surcharge pondérale et l’obésité, qui elles mêmes aggravent l’insulinorésistance, tout comme le tabagisme et le stress. C’est pourquoi l’obésité est le syndrome métabolique sont fortement associés, essentiellement lorsque l’obésité est dite abdominale, c’est à dire lorsque le tour de taille est fortement augmenté », précise le Pr Scheen. Or, plus d’hommes que de femmes enregistrent un surpoids ou une obésité, ainsi que l’a démontré l’étude Bel-Stress, la dernière réalisée en Belgique: entre 35 et 59 ans, 49% des hommes, pour 28% de femmes, souffraient d’un surpoids. De plus, 14% des hommes et 13% des femmes étaient obèses.

Cette différence se retrouve également pour le syndrome métabolique: une étude récente révèle qu’en Europe elle touche 14% des hommes de moins de 40 ans pour 4% de femmes, 23% des 40 à 55 ans (13% du côté féminin) et 41% des plus de 55 ans ( pour 26%). D’une façon générale, les hommes présentent donc deux fois plus un syndrome métabolique que les femmes. Conséquence: une morbidité et une mortalité dues à des accidents cardio-vasculaires plus fréquents. Ici aussi, la prévention passe inévitablement par un changement d’habitudes alimentaires et de style de vie…

Parmi les troubles associés au syndrome métabolique se trouve l’hypertension artérielle (HTA): elle n’est pas une maladie en soi, mais un facteur causant ou aggravant de nombreuses maladies du coeur et des vaisseaux ou des organes vitaux qui en dépendent. Elle entraîne donc un risque plus ou moins élevé de maladies invalidantes, voire mortelles. Principales conséquences de l’HTA: les accidents vasculaires cérébraux, mais, aussi, les accidents coronariens, l’insuffisance cardiaque, les atteintes artérielles périphériques ou l’insuffisance rénale.

Les femmes sont cette fois davantage touchées que les hommes, mais ces derniers ignorent plus souvent qu’ils sont concernés par l’hypertension. Ce point confirme, une fois encore, la différence de prise en charge de sa santé en fonction du sexe! En tout cas, selon une étude de 1992, 1 homme hypertendu sur 3 ignorait son état (contre 1 une femme hypertendue sur 10). De plus, certains malades, tout en connaissant leur pathologie, ne prennent pas leurs traitements: c’est le cas de 1 hypertendu sur 5 chez les hommes (1 sur 7 chez les femmes). En définitive, la moitié seulement des hypertendus se soignent, mais les trois quarts des hypertendues s’y appliquent. Pourtant, l’HTA concerne les hommes nettement plus tôt dans leur vie (55 ans contre 65 chez les femmes). En surveillant leur hypertension et en la traitant, ils réduiraient les risques de maladies graves qui planent sur eux.

Pour l’hypercholestérolémie, le constat est relativement identique: les groupes courant le plus de risques sont les hommes entre 35 et 50 ans et les femmes ménopausées. Cependant, les hommes à risques ne consultent pas régulièrement leur médecin. De plus, très souvent, ils appartiennent à un groupe nettement plus soumis au stress et aux mauvaises habitudes alimentaires, des facteurs favorisant un taux de cholestérol élevé. On considère que, dans cette tranche d’âge, 2 hommes sur 3 présentent une hypercholestérolémie.

Les maladies pulmonaires sont également de grandes tueuses. Selon les chiffres de l’Institut national des statistiques, en 1997, les tumeurs des bronches et des poumons ont été à l’origine de 11% des décès d’hommes et de 2% de ceux des femmes. La bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) entraîne également de nombreux décès. Or ces maladies graves trouvent leur origine principale dans le tabagisme. « La BPCO est une affection caractérisée par une diminution du volume expiratoire maximal en une seconde (VEMS) et par une vidange ralentie des poumons. Cette obstruction est lente, progressive et en partie irréversible. Elle est partiellement due à l’emphysème pulmonaire et à la bronchite chronique. Elle touche différentes parties des voies respiratoires, des voies de gros calibre aux alvéoles pulmonaires », explique le Pr Marc Decramer, pneumologue à la KUL (Louvain). « La BPCO est caractérisée par un essoufflement, une toux, une respiration sifflante et par une augmentation des expectorations. Ces symptômes se retrouvant dans d’autres pathologies, la BPCO n’est pas aisée à identifier et le diagnostic est souvent posé tardivement, ce qui s’accompagne d’une dégradation de la qualité de vie du patient. Très handicapante, cette maladie finit en général par entraîner la mort. »

En Europe, la BPCO est devenue la troisième cause de mortalité. Elle touche surtout des hommes fumeurs à partir de 40 anset tue deux fois plus d’hommes que de femmes, notamment en raison d’une plus grande exposition au tabagisme et aux substances nocives sur le lieu de travail. Cette différence a cependant tendance à se réduire, puisque les femmes fument de plus en plus et de plus en plus tôt. Pour contrer la BPCO, parallèlement aux traitements, la première mesure à prendre est donc l’arrêt du tabagisme (le tabagisme passif est également soupçonné de favoriser l’émergence de la maladie, notamment en cas d’exposition durant l’enfance). Petite consolation: arrêter de fumer, c’est aussi difficile pour les hommes que pour les femmes…

Carine Maillard

VERPOORTEN/REPORTERS

Les rois du coeur

Les maladies pulmonaires

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