Le croisé de l’info

Interviewer vedette des  » invités du matin  » de 7 h 40, rédacteur en chef de la chaîne radio La Première, Jean-Pierre Jacqmin est désormais patron de toutes les rédactions – télé, radio et Internet – de la RTBF. Ce qui ne réjouit pas tout le monde à bord du paquebot Reyers. l

Il déteste les croissants. Conséquence de ces dix années d’antenne à l’émission Matin Première, au cours de laquelle il a d’abord brossé le portrait des invités, pour la plupart politiques, avant de les soumettre au feu de ses questions, les  » couques  » le dégoûtent. Elles font pourtant partie d’un rituel immuable : avant de passer à l’antenne, le journaliste et ses hôtes partagent le petit déjeuner et papotent, dans un style souvent bien plus détendu que celui des échanges qu’ils auront ensuite. Ces douceurs sont bien la seule chose que Jacqmin ne regrettera pas, lorsqu’il troquera la drogue du direct contre une fonction de manager. Le reste, le trac du funambule, son avidité à faire comprendre, son acharnement à obliger les responsables politiques à abandonner la langue de bois dont ils sont si friands, la satisfaction narcissique de diriger une émission  » de référence  » et de côtoyer chaque jour les puissants du royaume, son appétit des bons mots et des répliques qui feront date, tout cela lui manquera.

Ce journaliste de 47 ans tout juste – c’est un Taureau – a l’info dans la peau. C’est existentiel. Une passion héritée de son paternel, employé de banque, qui s’animait devant les débats politiques télévisuels du dimanche midi, et n’aimait rien autant que de partager ses enthousiasmes et ses indignations avec sa fille et son fils, tout en dévorant les croquettes au fromage dont sa mère avait le secret. Obsédé par le désir de capter l’auditeur, Jacqmin aime jouer sa partition avec virtuosité, mais ne sacrifie jamais la justesse à l’épate. Du fond, du contenu, du sens : sans ces ingrédients-là, jure-t-il, les journalistes perdent leur âme et toute utilité. Cette certitude figure, noir sur blanc, quoique dans des termes plus feutrés, dans le projet qu’il a rédigé, et sur la base duquel il a été préféré par le conseil d’administration de la chaîne publique à Benoît Balon-Perin, directeur télé de l’info et des sports, pour occuper le poste nouvellement créé de  » super-directeur de l’info « .

Au deuxième étage de la tour Reyers, là où s’activent les journalistes de la télé, on s’inquiète. L’  » abus de scénarisation  » contre lequel s’insurge Jacqmin et qui, d’après lui, est parfois de nature à nuire à l’info, est ressenti comme une menace : le nouveau patron nourrirait-il le projet de réformer le journal télévisé, parfois accusé de sacrifier à la  » spectacularisation  » de l’info et de verser dans le populaire au détriment de la qualité et de la hauteur ?  » La télé, c’est de la mise en scène, prévient un des journalistes vedettes du petit écran. S’il arrive ici avec l’intention de faire de la radio filmée, il va faire fuir les téléspectateurs.  » Jacqmin s’insurge contre pareille lecture :  » Mais je suis le premier à faire de la mise en scène, avec mes invités du matin, lorsque je fais mon billet de présentation. Je ne suis pas fou ! Je vise l’abus de style, la créativité débridée, quand ils masquent l’info. Quand je me demande, après avoir assisté à un « show » : « Mais qu’est-ce que je dois retenir ? Qu’est-ce qu’il faut savoir ? Qu’est-ce qu’on a voulu me dire ? »  » Il est donc attendu de pied ferme, et avec méfiance, par nombre de journalistes télé. Il lui faudra les apprivoiser. Il ne devra pas se comporter comme un autocrate qui administre ses gens comme une colonie.

C’est un vrai défi. Mais son passé plaide pour lui. Précédé d’une réputation d’énervé, voire de  » roquet « , il a démontré, à la radio, sa capacité à travailler en équipe, son aptitude au dialogue et à la négociation. Surtout, on peut lui faire confiance pour mener un combat en faveur de l’intérêt général. N’a-t-il pas participé à la mise sur pied de l’Opération Villages roumains, à la fin des années 1980, pour sauver ces bourgades des plans destructeurs du dictateur Ceausescu ? N’a-t-il pas, ensuite, participé à Causes communes, au début du conflit dans l’ancienne Yougoslavie, avant que celui-ci ne se transforme en une guerre sanglante, qui a marqué Jacqmin de façon indélébile ? Sous son  » règne « , à La Première, on a engagé beaucoup de jeunes, bouleversé bien des habitudes, secoué bien des planqués, redonné le goût du travail bien fait à quelques désabusés. Davantage, du reste, par l’exemple et la conviction que par la force. Car Jacqmin n’est pas seulement un travailleur infatigable, vite excédé par ces petites médiocrités auxquelles les journalistes consacrent parfois tant d’énergie, mais est aussi un homme chaleureux, rieur et extraverti.  » Chef  » dans ses manières, mais généreux dans l’âme, il aime trop les gens pour céder au mythe de l’efficacité débarrassée de tout affect.  » Il est parfois énervant, à force de vouloir que tout le monde bosse comme lui, admet un proche. Mais il est aussi profondément humain. Il ne va jamais enfoncer un collègue plus fragile, brusquer un journaliste au bord de la déprime ou malmené par la vie.  » Sans doute parce que lui-même se sait habité par une fragilité narcissique, le lot de tant de journalistes, et a tellement besoin de la reconnaissance d’autrui ?  » Il est déroutant quand il s’inquiète, réellement angoissé, de savoir si son interview était bonne, ou pas, le matin « , s’amuse un de ses journalistes. Patrons ou simple piétaille, les journalistes, décidément, sont tous les mêmes…

Isabelle Philippon

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