L’année des impatiences

Voici que commence une année sans enjeux ; ce sont les pires : l’Histoire, comme la nature, a horreur du vide. En 2006, il n’y aura en effet aucune élection importante dans aucun pays dominant ; et pas non plus d’échéance internationale majeure, sinon le premier G 8 en Russie et l’élection du successeur de Kofi Annan au secrétariat général de l’ONU.

Et pourtant, les enjeux réels se feront de plus en plus pressants. Les Etats-Unis affronteront des déficits croissants avec un pouvoir politique de plus en plus faible. L’Europe s’enlisera dans une économie anémique et une démographie suicidaire, et l’euro apparaîtra de plus en plus comme un masque illusoire des déséquilibres économiques du continent. La Chine s’imposera comme le financier de l’Amérique et un concurrent redoutable de l’Occident dans les secteurs de pointe. L’Inde surgira comme la nouvelle superpuissance, acteur plein et entier de l’économie mondiale. Plus du tiers de la population de la planète vivra au-dessous du seuil de pauvreté et, en nombre croissant, des gens s’entasseront dans des bidonvilles. Le terrorisme, qui se nourrit de la pauvreté, se manifestera de plus en plus, en particulier dans l’Asie musulmane. En Irak, les conflits entre les trois entités du pays finiront de défaire son unité factice. L’approche de la paix entre Israël et la Palestine intensifiera la rage des extrémistes. Le régime syrien aura du mal à terminer l’année. La marche de l’Iran vers l’arme nucléaire s’accélérera. Le contrôle des gisements de gaz et de pétrole de l’ancienne Union soviétique provoquera des tensions de plus en plus fortes. En Afrique, le sida finira de détruire de nombreux Etats, laissant des millions de femmes et d’enfants à l’abandon.

De plus, le monde vivra, cette année encore, l’absurdité des conséquences d’une formidable croissance matérielle incontrôlée : des dérèglements climatiques de moins en moins contestables, des déserts de plus en plus envahissants, des pandémies de plus en plus menaçantes. Les parrains de l’économie criminelle, qui opèrent dans les jeux, la drogue, la prostitution et l’esclavage de toutes natures, plus puissants que bien des chefs d’Etat, se doteront des mêmes armes que les terroristes, pour mettre l’économie légale et la politique à leur service, comme ils le font déjà en Amérique latine. Il deviendra chaque jour plus évident que la mondialisation désordonnée du marché ne s’accompagne pas de celle de la démocratie.

Et pourtant, tous les moyens, technologiques et matériels, existent pour régler ces problèmes. Seule manque la volonté de les affronter. Devant l’évidente contradiction entre la lâcheté du politique et les urgences du monde, le maître mot de l’année 2006 sera donc celui d' » impatience « . Les plus jeunes, en particulier, comprendront qu’ils sont les principales victimes de cette tyrannie de l’immédiat. Des chefs d’Etat seront poussés à la démission, des élections auront lieu plus tôt que prévu, des émeutes et des révolutions bouleverseront l’agencement trop tranquille d’un calendrier politique paresseux. On ne s’ennuiera pas.

Jacques Attali

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