La vérité sur les affaires

Qui va être condamné ? A quand les procès ? La justice carolo poursuit un double objectif. Mettre hors d’état de nuire quiconque voudrait saboter la ville. Et pincer Jean-Claude Van Cauwenberghe, l’ami d’affairistes pris la main dans le sac. Une course contre la montre.

A propos de Jean-Claude Van Cauwenberghe, ancien patron du PS carolo, deux questions restent en suspens. Un : pourquoi a-t-il laissé faire Olivier Chastel, en septembre 2005 ? Le député libéral s’apprêtait à dévoiler le scandale de La Carolorégienne, cette société de logements sociaux exploitée par des échevins socialistes sans envergure. Chastel en a averti l’un d’eux, Claude Despiegeleer, franc-maçon comme lui, trois jours avant la sortie de son pétard médiatique. Le clan Van Cau n’a pas bronché. Deux : pourquoi Van Cauwenberghe a-t-il démissionné de son poste de ministre-président de la Région wallonne, le 30 septembre 2005 ?  » Un geste disproportionné et, donc, inexplicable « , souffle-t-on aujourd’hui dans les milieux judiciaires. Van Cau pensait-il que Despiegeleer, son élève, arrêté le même jour, allait tout  » balancer  » ? Imaginait-il que la justice était plus avancée dans ses investigations ? Ces questions et d’autres incitent les enquêteurs à poursuivre leur travail de sape. Des petites frappes (comme Despiegeleer) sont tombées. Un bourgmestre (Jacques Van Gompel) a fait un séjour derrière les barreaux. Des délinquants financiers sont passés aux aveux. Le fonctionnement politique d’une ville corrompue à tous les étages a été disséqué sur la place publique. Près de 50 acteurs de cette mauvaise pièce ont été inculpés. Un total de 80 dossiers sont ouverts. Mais la principale énigme reste entière : le  » patron  » s’est-il également enrichi ?

A lui seul, le cas des fonds de pension de la ville et de l’intercommunale qui gère tous les hôpitaux de la région (l’ISPPC) illustre les doutes actuels. Des sommes colossales d’argent public ont été jouées en Bourse, en 2000. Ce choix politique discutable s’est opéré sans la transparence requise, à l’époque où Van Cau exerçait un contrôle direct sur les opérations. Recommandée et contactée par le chef de cabinet de Van Cau à la Région wallonne, une petite société de conseil en placements – l’IFCA – s’est greffée de manière surprenante aux montages financiers. Cet IFCA s’est fait payer doublement pour une mission très limitée : des rémunérations classiques prévues par contrat et des commissions occultes empochées dans des paradis fiscaux, par l’intermédiaire d’une société-écran enregistrée aux Bahamas et nommée  » Grand Mandarin « . Au total, les deux associés de l’IFCA se sont joliment sucrés. Quelque 3 millions d’euros de commissions secrètes ont déjà été exhumés par les enquêteurs de Charleroi. C’est beaucoup pour deux hommes ! Ceux-là ont sévi ailleurs qu’à Charleroi. En Région wallonne, en Communauté française et dans divers parastataux, telle la Société wallonne du logement, où ils avaient leurs entrées. Ils ont été inculpés pour corruption, en février dernier. Mais jusqu’où pousser l’enquête ? Deux hommes dotés d’appuis politiques ont-ils roulé tout le monde dans la farine ? Au contraire, servaient-ils de couverture ?

La ville a été spoliée par des seconds couteaux

Au pied des terrils, pendant plus de dix ans, de tels affairistes ont cohabité avec des gagne-petit. Ces derniers jouaient dans la catégorie inférieure. Il est probable qu’ils n’ont pas saisi tout ce qui se tramait dans les hautes sphères. L’ex-échevin Claude Despiegeleer incarne le mieux ces seconds couteaux, qui se sont servis de temps en temps sur la bête. La plupart sont poursuivis pour des abus de biens sociaux.  » Une bande d’incultes pour qui le champagne et le homard constituent le sommet de la gastronomie « , lâche un connaisseur. Des profils assez simples : partis de rien, ces gens se sont élevés grâce à la politique, au clientélisme, à Van Cau. Pas vraiment des lampistes, toutefois, qui auraient gonflé quelques notes de restaurant. Additionnés, les  » cadeaux  » que les échevins socialistes s’octroyaient à La Carolo, sur le dos des petites gens, atteignent une centaine de milliers d’euros.

Plus grave, ces élus du peuple ont contribué à leur échelle à miner le fonctionnement démocratique de la première ville de Wallonie. Ces soudards ont goûté au pouvoir et en ont redemandé. Le dossier  » ville  » ouvert par la juge d’instruction France Baeckeland illustre à lui seul toute la folie de quelques hommes. Faux en écriture, marchés publics truqués, estompement généralisé de la norme : Charleroi a été littéralement spoliée. Et l’ancien maïeur Jacques Van Gompel a fermé les yeux. Pis ! L’homme du renouveau, tombé de son piédestal en octobre 2006, quelques jours après les élections communales, a voulu effacer certains agissements de Despiegeleer… après l’arrestation de ce dernier. A travers lui, c’est le procès de la ville qui se tiendra prochainement.  » L’état sinistré de Charleroi découle de ces déviances du pouvoir absolu, de choix politiques catastrophiques, d’un désinvestissement chronique dans l’enseignement, par exemple « , commente un magistrat, stigmatisant la manière dont l’argent a été détourné du budget éducation vers celui du sport de haut niveau. Sans que la Région wallonne s’en émeuve réellement : pourquoi, donc, le pouvoir de tutelle n’a-t-il jamais décrété un audit complet de la ville ? Auditer puis aider, investir : voilà qui atténuerait l’impression d’abandon qu’on perçoit sur les bords de la Sambre.

Il est difficile de savoir quand tout a commencé. A coup sûr avant Jacques Van Gompel, qui, en 1995, a succédé à Jean-Claude Van Cauwenberghe, son ancien mentor. L’enquête judiciaire révèle des comportements pervers remontant à l’ère Van Cau, l’homme qui a installé ses soldats à tous les postes de commandement, qui a quadrillé la ville et tissé ses réseaux. Tout porte à croire que la justice ne creusera pas aussi profond, craignant la prescription et l’enlisement. En revanche, elle met les bouchées doubles sur la période contemporaine. L’objectif ? Limiter les sabotages, empêcher quiconque de nuire aux dirigeants actuels. L’an dernier, les patrons de l’administration, une kyrielle de hauts fonctionnaires et tous les échevins de l’ancienne majorité absolue socialiste ont été inculpés. Ce n’est pas fini.

Au sommet de la pyramide : une caste d’affairistes bien informés

Dans les rangs des véritables affairistes, on recense moins de victimes. On en convient au parquet de Charleroi : certains favoris du pouvoir, entrepreneurs privilégiés, cerveaux financiers et rouages intermédiaires courent encore les rues.  » C’était prévisible, dit-on. Nous sommes confrontés, ici, à des champions de la dissimulation. Rien à voir avec les seconds couteaux.  » Des enquêteurs sont allés à Paris, à Monaco, en Suisse ou sur la verte île de Man, un paradis fiscal perdu dans les brumes de la mer d’Irlande. Sur la trace de gros poissons, suspectés de blanchiment, d’escroquerie ou de corruption. Les coups de sonde effectués dans ces milieux affairistes confirment la thèse initiale : ces gens-là ont profité de leur pouvoir et des informations qu’ils détenaient à des postes clés afin de réaliser des affaires entre eux, brasser des sommes énormes et décourager toute forme de concurrence loyale. Des proches de Jean-Claude Van Cauwenberghe, à chaque fois. Les associés de l’IFCA ont été invités sur les terrains de chasse de Charleroi grâce aux relations nouées, avant ça, avec l’homme-orchestre carolo, à l’époque ministre wallon du Budget. L’ancien géant du transport Robert Wagner, également inculpé pour corruption, s’est reconverti dans le secteur immobilier grâce aux nombreux coups de pouce de Van Cau, qui reconnaît avoir  » bousculé l’administration  » pour soulager son ami. Ce Wagner qu’il fallait aider  » pour le bien de Charleroi  » se serait ensuite enrichi en détournant des fonds à son propre bénéfice, via un ou plusieurs faux en écriture établis par le fisc et la justice. Quant à l’ex-réviseur d’entreprises Daniel Lebrun, conseiller financier de Van Cauwenberghe pour plusieurs dossiers délicats réglés à Charleroi, il se serait imposé dans le contrat Immo Congo (investissement public à Kinshasa) grâce à ses appuis politiques. De manière légale ? A intervalles réguliers, on annonce de nouveaux rebondissements dans cette affaire un peu vite pliée au parlement wallon. Enfin, l’entrepreneur Michel Vandezande vient d’être perquisitionné dans le cadre d’une autre affaire immobilière, à Jumet. Lui aussi bénéficie de la présomption d’innocence. Au même titre que Wagner, Vandezande fait partie de ces opérateurs toujours prompts sur la balle, sous l’ère Van Cau, avant même qu’un projet ne se dessine…

Des enquêteurs parlent d’un système d’occupation du pouvoir aux multiples ramifications. D’autres évoquent une toile d’araignée tissée avec une patience étonnante. Il a aussi été question d’une organisation criminelle, difficile à établir. Mais comment tracer l’argent découvert sur des comptes à l’étranger ? Comment défaire pareil écheveau ? Les grandes affaires politico-financières démarrent en général sur un détail, une distraction, une maladresse. Ici, la justice procède à l’envers. Elle tire sur tous les fils d’une énorme pelote en espérant, un jour, toucher au but. Elle cherche tous azimuts après que la cible (Van Cau) a été aisément remarquée. Le temps d’effacer toute preuve ? Dans les milieux judiciaires, on avoue que, plus les mois passent, plus il faudra bétonner son argumentation avant de coincer Van Cau. Après le politique, ébranlé par la cascade d’affaires, c’est la justice qui se discréditerait en cas d’approximation.

Ph.E.

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