La Belgique, combien de divisions?

Le dynamisme de la Belgique dans le dossier irakien a placé Bruxelles sous le feu des projecteurs. Un petit pays qui en fait trop? Rencontre avec Rik Coolsaet, expert en relations internationales

« Dieu merci, il y a la France, l’Allemagne et la courageuse petite Belgique », s’est écriée voici quelques jours l’actrice britannique Glenda Jackson, députée du parti travailliste, très remontée contre Tony Blair qui, déplore-t-elle, « obéit aux ordres américains ». En écho, Dominique de Villepin, le ministre français des Affaires étrangères, a salué, cette semaine à Bruxelles, le « courage » de la Belgique, qui avait bataillé jusqu’au bout, la veille à l’Otan, pour contrer la logique de guerre. Les louanges s’accumulent. Et les manifestants pacifistes du week-end dernier n’ont pas été les derniers à applaudir le gouvernement belge, qui n’a pas craint de défier les Etats-Unis dans le dossier irakien. De tels témoignages auront rassuré Louis Michel, qui avait durci sa position, après avoir un moment manifesté de la compréhension vis-à-vis des thèses américaines.

Il est vrai qu’en adoptant une attitude aussi déterminée la Belgique a risqué l’isolement le plus total. Les pressions américaines pour rallier leurs « amis » européens à leurs vues se sont faites chaque jour plus insistantes. Pour ne pas dire brutales. Le secrétaire général de l’Otan, le Britannique George Robertson, et, plus encore, les tabloïds de son pays ont fustigé les trois rebelles: les Français, les Allemands, mais aussi les Belges, accusés de bloquer le renforcement défensif de l’Alliance atlantique en Turquie avant une éventuelle guerre en Irak. Le Sun, le plus fort tirage de la presse d’Outre-Manche, a crucifié Guy Verhofstadt, « un mec dont personne n’a jamais entendu parler ». Moins méprisants mais tout aussi ironiques, d’autres ont glissé, pastichant la célèbre boutade de Staline à l’égard du Vatican, « la Belgique, combien de divisions? »

Louis Michel jouerait-il les Don Quichotte? Au sein du MR, son parti, nul ne s’aviserait de contester le « chef de file gouvernemental », mais certains l’ont mis en garde contre les risques d’une rupture du lien transatlantique et d’une dérive vers l’antiaméricanisme. L’opposition flamande est allée plus loin. Pour le président du CD&V, Stefaan De Clerck, la position intransigeante du gouvernement « n’empêchera pas la guerre » et sera « extrêmement dommageable aux intérêts nationaux et internationaux de notre pays ». Mais le chef de la diplomatie belge insiste, lui, sur la chance à donner à la paix. Il estime que le droit international doit prévaloir et déplore l’incapacité de l’Europe à se doter d’une politique extérieure et d’une défense communes. Chez les partenaires socialistes et écologistes, on tient pratiquement le même langage, même si l’on trouve que les projecteurs sont un peu trop exclusivement braqués sur Louis Michel.

Cette unanimité et le soutien de l’opinion publique expliquent en partie la détermination du gouvernement. Celle-ci doit également être replacée dans le contexte de la politique adoptée par la Belgique depuis une douzaine d’années. A cette fin, Le Vif/L’Express a interrogé Rik Coolsaet, professeur à l’université de Gand. Ancien chef de cabinet adjoint de la Défense et des Affaires étrangères entre 1988 et 1995, il est l’auteur de La Politique extérieure de la Belgique, paru l’an dernier (éd. De Boek Université).

Le Vif/L’Express: L’opposition déterminée de la Belgique à la « logique de guerre » américaine a surpris certains observateurs. Peut-on parler d’un nouvel élan dans la politique étrangère belge ?

Rik Coolsaet: Le changement de cap remonte en fait aux années 1989-1991, au moment de la guerre du Golfe, du traité de Maastricht et de la fin du monde bipolaire. La Belgique a abandonné alors sa position traditionnellement atlantiste et a affiché sa préférence pour l’autonomie européenne. Cette politique a ensuite été poursuivie avec une constance remarquable. La Belgique avait adopté des réflexes viscéralement atlantistes depuis 1947-1948. Paul-Henri Spaak, qui avait été, dans l’immédiat après-guerre, un fervent défenseur de la création d’un groupement régional ouest-européen, dont la Grande-Bretagne aurait assuré le leadership, est devenu partisan, quelques années plus tard, d’une Communauté atlantique. L’Occident était engagé dans un combat mondial contre l’Union soviétique. La construction européenne devait donc être, selon lui, subordonnée à une intégration politique dans l’Otan. Il fallait veiller sans cesse à ce que la politique européenne soit compatible avec la collaboration au sein de l’Alliance atlantique. Efforts qui bénéficiaient, évidemment, du soutien total du gouvernement américain.

Comment s’est opérée la rupture avec la voie sacrée de la politique atlantiste?

On a constaté, en Belgique comme ailleurs, que le grand absent, lors de la guerre du Golfe de 1991, avait été la Communauté européenne. Elle avait réagi rapidement et adéquatement dans la première phase du conflit, après l’invasion du Koweït par l’Irak. Mais elle a lâché prise dès que s’est posée la question de la capacité d’intervention militaire. Elle n’était pas à même de présenter une alternative à la logique de guerre. C’est l’analyse que beaucoup ont faite après les hostilités. En Belgique, les socialistes flamands, seuls jusque là à rester réticents à l’idée d’une politique européenne de défense, l’ont reprise à leur compte. Le président du SP, Frank Vandenbroucke, a réalisé que l’Europe ne pouvait peser d’un certain poids dans les affaires du monde que si les Etats membres la dotaient de compétences en matière de sécurité et de défense. Désormais, la position belge, favorable à l’unification politique européenne, allait être dépourvue de toute ambiguïté. Le credo pro-européen de Louis Michel et son approche multilatérale des problèmes planétaires s’inscrivent dans cette ligne adoptée depuis une douzaine d’années.

En pleine crise du Golfe, Ecolo et Agalev avaient reproché au gouvernement d’être trop « suiviste » vis-à-vis de Washington. Cette fois-ci, la Belgique ne s’est-elle pas plus clairement écartée du sentier de la guerre ?

En 1990, il fallait tenir compte de la nécessaire solidarité dans la coalition internationale contre Saddam Hussein. Nous avons ainsi immédiatement envoyé une flottille en Méditerranée orientale puis dans le Golfe. Mais, dans le même temps, le Premier ministre Wilfried Martens résumait ainsi la position belge: nécessité d’un mandat de l’ONU, préférence pour une solution pacifique, coordination entre Etats européens et appel au dialogue euro-arabe. Cela fait beaucoup de similitudes avec l’actuelle position belge. Comme aujourd’hui, la Belgique avait mis, dès août 1990, les ports d’Anvers et de Zeebruges à la disposition des Etats-Unis pour le transit des troupes et du matériel américains. Rappelons aussi qu’en septembre 1990 notre pays, en collaboration avec Paris et… Madrid, a fait avorter une tentative, lancée par quelques pays, de faire jouer un rôle à l’Otan dans le conflit du Golfe. Cette fois encore, avec la France et l’Allemagne, la Belgique est parvenue à bloquer une « décision rampante »: elle a merveilleusement réussi à empêcher que, via l’Alliance, les Européens soient impliqués dans les préparatifs de guerre.

Le soutien massif de l’opinion publique, hostile à la guerre, la proximité des élections et l’unité de vues au sein du gouvernement n’expliquent-ils pas la fermeté de la Belgique ?

L’unité de vues au sein du gouvernement Verhofstadt tranche, en tout cas, avec la situation qui prévalait il y a douze ans, sous Martens. C’était alors, comme le dira plus tard Jean-Luc Dehaene, le « café du Commerce ». Le pays est en effet sorti de la crise irakienne des années 1990-1991 avec la sensation d’avoir vécu un fiasco diplomatique. Assez vite, les lignes de force de notre position n’étaient plus apparues clairement. Le ministre des Affaires étrangères, Mark Eyskens, avait en effet préféré, à plusieurs reprises, proclamer son point de vue personnel, en faveur d’un appui plus résolu à Washington et à Londres, plutôt que d’expliquer les décisions du gouvernement. L’épisode des obus a fait grand bruit. Les Britanniques nous avaient demandé de fournir quelques dizaines de milliers d’obus, mais cette demande a été rejetée par Bruxelles. Le gouvernement Martens était disposé à soutenir les efforts destinés à maintenir la pression sur Bagdad, mais il refusait, à l’instar du gouvernement actuel, ce qui pouvait favoriser un déclenchement rapide des hostilités. L’affaire a pris des proportions démesurées lorsqu’un député conservateur britannique a accusé la Belgique de traîtrise et de lâcheté. Il appelait ses concitoyens à boycotter les produits belges. Quant à Eyskens, il disait un peu partout que le gouvernement belge avait commis une « erreur » en refusant de livrer les obus. Cette diplomatie parallèle n’est plus de mise: la politique étrangère du pays est devenue une affaire collective.

A vouloir faire entendre haut et fort sa différence à propos de l’Irak, la Belgique a été, cette fois encore, accusée de lâcheté et de traîtrise. Quelles conséquences peuvent avoir sa position anti-guerre?

En 1985, j’ai réalisé une étude sur les rétorsions américaines possibles au cas où le gouvernement belge refuserait l’installation des euromissiles. Depuis le fin de 1979, cette question du stationnement d’une nouvelle génération de missiles américains à moyenne portée sur notre territoire provoquait des déchirements politiques et des manifestations pacifistes. A cette occasion, j’ai constaté que, si Washington se fâchait vraiment, seul le… chocolat belge risquait d’en pâtir! Il en est de même aujourd’hui. La Belgique, complètement intégrée au marché européen, n’a pratiquement rien à craindre. Et je vois mal l’Alliance atlantique quitter Bruxelles, où elle a prévu la construction d’un nouveau siège, en face de ses bâtiment actuels. En 1988 aussi, lors du rejet belge du projet de modernisation des missiles de courte portée, notre pays, critiqué par tous les Alliés, sauf l’Allemagne, s’est retrouvé très isolé. Le ministre des Affaires étrangères, Leo Tindemans, s’était déclaré, lui, partisan de la modernisation voulue par les Américains. Mais, suite au refus catégorique de Louis Tobback, chef de groupe SP à la Chambre, le gouvernement belge s’est opposé au projet. Dans une note hautaine, les Etats-Unis avaient blâmé la résistance manifestée par un pays membre de l’Otan. Cela n’a pas empêché un Belge, Willy Claes, d’accéder, quelques années plus tard, au poste de secrétaire général de l’Alliance.

Entretien : Olivier Rogeau

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