La BD au crayon x

Zep, Martin Veyron, la collection Fluide Glamour. une nouvelle vague rose, ludique et décomplexée surgit dans l’ombre de la Barbarella de Forest. Attention les yeux !

La BD érotique rebande. Depuis quelques mois, les £uvres des grands maîtres sont rééditées à la chaîne : Emmanuelle (Crepax), Marie-Gabrielle de Saint-Eutrope (Pichard), Le Déclic (Manara)à Martin Veyron explore à nouveau le point G dans Blessure d’amour-propre. La série Péchés mignons, d’Arthur de Pins, fait des émules avec ses héros rigolos accros aux sites de rencontres et aux boîtes échangistes. Même Zep s’échappe de Titeuf pour un Happy Sex classé X. Au programme : masturbation, plan à trois, sex toysà mais avec humour et couleurs pastel. Un succès de librairie.

Underground déjanté, humour vache… les pages se tournent

 » Longtemps, les étagères de bandes dessinées érotiques ont été désertées, confirme Vincent Bernière, à l’origine de la collection Erotix, chez Delcourt. Sans doute à cause du harcèlement des ligues de vertu dans les années 1990, de la concurrence du porno de Canal + et du désintérêt de la nouvelle génération d’auteurs pour le genre.  » Car, si Joann Sfar, avec Pascin, ou Riad Sattouf et son Pascal Brutal ont bien approché le sujet pour se marrer, rien, ou presque, du côté de l’auto-fiction. A part Le Journal innovant de Fabrice Neaud, la page érotique est restée blanche chez David B. ou Marjane Satrapi. L’autobiographie est pourtant un terreau pour des histoires de c£urs à corps, comme l’ont montré, en littérature, les récits de Christine Angot ou d’Annie Ernaux.

 » La complexité du sujet explique peut-être en partie la réticence des auteurs à aborder le sexe « , avance Aurélia Aurita. La parution, en 2006, de Fraise et chocolat, son carnet intime et impudique, a fait l’effet d’une petite bombe érotique dans le paysage du 9e art. La dessinatrice y racontait ses jeux sexuels avec son amant, le dessinateur Frédéric Boilet. Un deuxième volume a suivi. Fraise et chocolat a marqué une étape dans la représentation du sexe nu et décomplexé. Mais ce best-seller, très attaqué, a laissé des traces en Aurélia Aurita, comme elle le raconte dans Buzz-moi. Scandale dans la BD ? Pas de quoi !

Le premier cri de la bande dessinée érotique remonte aux années 1960. Crepax, Forest ou Cuvelier annoncent Mai 68. Avant eux, la BD débridée se vendait sous le manteau.  » Cette explosion soudaine a été un choc, un séisme, une prise de liberté « , note Pierre Sterckx, écrivain et commissaire de l’exposition Sexties au palais des Beaux-Arts de Bruxelles, qui rendait hommage cet hiver aux pionniers du genre.  » Crepax a mis en morceaux le corpus de la BD à tous les niveaux – case, scénario, dessin – de la même façon que Le Mépris, de Godard, a mis en pièces le corps du cinéma. « 

Peuplé, jusque-là, de héros masculins, le monde des bulles accueillit alors Barbarella et autres amazones, parfois au coin de cases cochonnes.  » Forest a poussé sa femme guerrière dans les bras d’un robot, machine à plaisir, poursuit Sterckx. Peellaert, lui, a introduit l’érotisme du rock’n’roll. Son trait ressemble à une arabesque.  » La BD érotique connaît ensuite plusieurs métamorphoses, de l’underground déjanté (Crumb) à l’humour vache (Wolinski) ou à la ligne crade (Reiser, Vuillemin). Des pages se tournent. Manara et Varenne pratiquent l’érotiquement incorrect dans un noir et blanc stylisé.  » La pornographie, c’est l’érotisme des autres « , commente Manara en citant Woody Allen. Le sexe est partout. Puis nulle part. Avant ce retour en fanfare, Zep en têteà

Qui a influencé Zep ?  » Gotlib, cohérent dans son geste transgressif, répond le père de Titeuf. Et aussi Ralf König [NDLR : le pape hilarant de la BD gay] : il raconte un quotidien où la sexualité est vécue naturellement. Et non pas en trois pages au milieu d’un album.  » Happy Sex compile des histoires de fesses.  » Ça libère, souffle Zep. Pour beaucoup, dessiner des images sexuelles est culpabilisant, car cela renvoie à un interdit et à de la pornographie.  »  » C’est vrai, renchérit Martin Veyron. A l’époque de L’Amour propre…, en 1983, j’ai franchi un tabou et j’ai été perçu comme un pornographe. Pourtant, je m’étais mis des barrières, car je ne voulais pas que l’album fonctionne comme un film X. Pour moi, cette quête du point G était une sorte de chasse au trésor moderne, comparable aux aventures des BD enfantines.  » Avec Blessure d’amour-propre, Veyron a voulu  » arracher cette image de pornographe « .

 » Aborder les situations les plus crues « 

Drague sur Internet, photos dénudées envoyées par MMS en 3 G sont au programme de la série Péchés mignons, d’Arthur de Pins, fer de lance de la collection Fluide Glamour, qui aligne aussi quelques hors-séries polissons concoctés par les signatures maison, mais également par Aurélia Aurita, la blogueuse Pénélope Bagieu ou Grégory Mardon. Ce dernier est l’auteur remarqué de Madame désire ? une BD qui pastiche les films de charme et propose deux pages à décoller, réservées aux adultes.  » Les albums de Fluide Glamour sont coquins, urbains et contemporains « , analyse Anaïs Vanel, directrice de la collection éditée par Fluide glacial. Y compris dans le graphisme, puisque les héros de Péchés mignons sont nés de jeux vidéo réalisés pour Internet :  » Ces personnages devaient tenir dans un carré de 32 pixels de côté, explique Arthur de Pins. D’où leur grosse tête et leurs grosses hanches. Cet aspect cartoon me permet d’aborder les situations les plus crues. « 

A l’origine, le public ciblé était de jeunes hommes. Mais les filles ont applaudi.  » Du coup, pour le tome 2, j’ai fait appel à Maïa Mazaurette [journaliste, blogueuse, coauteur de La Revanche du clitoris et de Peut-on être romantique en levrette ?] afin de créer une héroïne, Clara, et m’échapper des blagues potaches.  » Parallèlement, Arthur de Pins illustre des couvertures de guides pratiques pour les éditions de la Musardine : Osezà la sodomie, Osezà les nouveaux jeux érotiquesà L’important, c’est d’oser ! Un point (G), c’est tout.

Gilles Médioni

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