Theo Francken et Jan Jambon. © NICOLAS MAETERLINCK/BELGAIMAGE

Je me sens réellement menacé, je crains d’être expulsé…

Carte blanche adressée au ministre de l’Intérieur Jan Jambon et au Secrétaire d’Etat à l’Asile et la Migration Theo Francken en réaction à la loi adoptée, le jeudi 9 février 2017, visant à permettre l’expulsion de personnes étrangères en séjour légal.

Messieurs, je suis sidéré d’apprendre à travers la presse le projet de loi que vous avez fait passer au Parlement. Sachez, messieurs, que mon père comme des milliers d’immigrés est venu reconstruire nos plus grandes villes en Europe et en Belgique, dont Anvers qui vous est si chère.

Sachez, messieurs, que plusieurs de mes aïeux ont dû  » cracher leurs poumons  » rongés par la silicose parce qu’ils devaient descendre dans toutes les mines de notre pays.

Sachez, messieurs, que mes aïeux ont été arrachés à leurs campagnes et montagnes les plus reculées, parce qu’il fallait des hommes forts. Ces jeunes gamins issus des colonies françaises se sont retrouvés sur différents fronts qui ne les concernaient pas.

Nombre d’entre eux ont laissé leur vie dans une guerre que de nombreux Belges et Européens refusaient de faire et qui n’aurait pu être gagnée sans l’apport de ces hommes venus d’ailleurs.

Sachez ensuite que lors de la Libération, on ne pouvait concevoir que des hommes venus d’Afrique, d’Asie, des îles du Pacifique puissent venir nous sauver. Mes aïeux ont ainsi été contraints de remettre leur uniforme, leur manteau encore taché de sang à des hommes n’ayant pas combattu, voire à certains ayant été des collaborateurs de l’occupant nazi.

Sachez, messieurs, que nos frères congolais attendent jusqu’à aujourd’hui une reconnaissance des crimes coloniaux commis au nom de la Belgique tandis que le sang de leurs ancêtres ruisselle encore dans les entrailles, voire dans les viscères des fondations de nos bâtisses institutionnelles belges.

Aujourd’hui, à lire votre loi, j’en déduis que, dorénavant, tous les descendants de ces hommes et de ces femmes qui ont marqué notre histoire et fait la Belgique seront indéniablement suspects.

A lire votre loi, je constate que vous avez poussé le cynisme jusqu’à autoriser des fonctionnaires de l’Office des étrangers à expulser sans aucun jugement, sans aucune condamnation décidée par un tribunal, suite à de simples troubles à l’ordre public.

Au nom de quoi un fonctionnaire pourrait-il disposer d’un tel pouvoir décisionnel aux conséquences aussi importantes pour la vie des gens ?

Doit-on rappeler qu’aux yeux de l’Office des étrangers ont été considérés comme troubles à l’ordre public : le travail au noir, la participation à des manifestations, l’ivresse sur la voie publique, le tapage nocturne…

Nous sommes très loin des justifications officielles avancées derrière cette loi telles que contrer le grand banditisme et le terrorisme.

Sachez, messieurs, qu’une grande partie de ces personnes que vous visez par cette loi ne connaissent pas ces pays que vous souhaitez leur imposer comme  » patrie « .

Nombre d’entre eux sont nés ici et apportent leur modeste contribution à cette Belgique qui, aujourd’hui, leur tourne le dos, voire les renie…

Ce projet de loi est axé sur la discrimination, le racisme, le rejet de l’autre…

J’ai ainsi le pressentiment que je serai concerné par la prochaine étape: celle qui touchera les  » citoyens belges d’ascendance étrangère « . En tant qu’artiste répondant aux  » critères de sélection « , en tant qu’intellectuel qui critique, qui refuse ces lois, je serai vite expulsé pour un quelconque  » trouble à l’ordre public « .

A présent, on peut commettre les pires crimes financiers sur le territoire sans être jamais expulsé… Mais s’il y a un  » crime  » qui semble être le plus condamnable à vos yeux, c’est celui de faire partie de ces personnes qui contribuent à faire tourner l’économie et qui enrichissent notre patrimoine culturel, ce qui fait la spécificité, la beauté et la force de notre Belgique qui nous est si chère.

En ces temps difficiles où la rencontre interculturelle et la cohésion sociale sont perturbées, voire menacées, il serait plus honorable de s’attaquer à ces propos haineux et à ces dérives racistes entretenues par certains élus, intellectuels, journalistes…

Sachez, messieurs, que je suis profondément blessé par toutes ces lois qui nous privent de plus en plus de nos libertés, ces lois qui encouragent la division, ces lois qui discriminent et qui attisent la haine. Vous stigmatisez de nombreux habitants et vous les réduisez à des sous-catégories dont les droits ne sont plus du tout garantis.

Je dois vous avouer que je me sens aujourd’hui réellement menacé et je crains tôt ou tard d’être expulsé…

MOURAD BOUCIF, CINÉASTE BELGE
MOURAD BOUCIF, CINÉASTE BELGE

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