JAL, un talent fou

Aussi instable qu’inspiré, Jack-Alain Léger, moderne Don Quichotte, repart à l’assaut et règle ses comptes. Avec les autres comme avec lui-même

Hé bien ! la guerre, par Jack-Alain Léger. Denoël, 510 p. A lire également : Le Siècle des ténèbres, Le Roman et Jacob Jacobi, réédités dans la collection Des Heures durantà, chez Denoël, avec une éclairante préface de Cécile Guilbert pour mieux appréhender l’£uvre de Jack-Alain Léger.

Il aurait pu connaître la carrière d’un Echenoz, d’un Le Clézio, d’un Modiano. Ecrire, avec la bénédiction d’une presse acquise par avance et d’éditeurs aux petits soins, des romans exigeants, élégants, où aurait résonné sa petite musique personnelle, ce rien que l’on appelle le style.

Oui, Jack-Alain Léger avait tout pour  » réussir « , comme disent les mères : l’£il et la plume acérés, la finesse, la culture, la sensibilité. C’était compter sans la maladie mentale (pour reprendre ses termes) qui le mine depuis l’enfance. Et cette paranoïa – doublée d’une âme de provocateur ! – qui l’a amené à se fâcher avec à peu près tout Paris, y compris les gens les mieux disposés à son égard. S’idolâtrant et se détestant tour à tour, incapable de s’accorder avec lui-même comme avec les autres, Léger – de son vrai nom Daniel Théron – n’a cessé depuis de chercher sa vérité dans la fiction.

En quarante ans d’écriture et 35 livres, il a épuisé tous les genres (de l’underground déjanté à la fugue vénitienne), usé cinq pseudonymes (Melmoth, Dashiell Hedayat, Paul Smaïl…). Et ne s’est jamais remis du succès mondial qu’il connut, en 1976, avec Monsignore. Depuis, malgré son indéniable talent, il a vécu une descente aux enfers et perdu bien des batailles dans ses démêlés donquichottesques avec la société en général et le petit milieu littéraire en particulier. Au point de se sentir incapable, ces dernières années, de terminer les romans qu’il avait en chantier.

Un livre puzzle, où l’auteur a tout mis

Hé bien ! la guerre, merveilleux titre emprunté à Laclos, est la tentative désespérée de changer ce charbon en or, ces défaites en victoires, malgré tout. Voici donc un livre brisé, un livre labyrinthe, un livre monstre, un livre puzzle où l’auteur a tout mis : ses doubles et ses doutes, ses ranc£urs, ses coups de c£ur, ses fragments romanesques et ses bouts d’essai interrompus, mais aussi Venise, Mozart, Vélasquez, Le Chevalier à la rose… Sans oublier un nombre appréciable de règlements de comptes (et pas toujours du meilleur goût, mais JAL se moque du bon goût !) avec quelques hautes figures de la critique littéraire ou de l’édition, croquées avec autant de cruauté qu’il leur en prête.

L’ensemble, plutôt bilieux et forcément inégal, a beau tomber parfois dans la caricature ou la provocation systématique, ces coq-à-l’âne, ces va-et-vient permanents entre fiction et réalité, ce ballet des masques trouvent miraculeusement leur unité – et un vrai souffle ! – dans ce texte libre de ton mais tenu par le style.

 » Vous serez un grand auteur posthume « , lança, voilà vingt ans, un éminent éditeur à Jack-Alain Léger. Il est encore temps de le faire mentir en lisant tout de suite Hé bien ! la guerre, le roman fou d’un grand auteur. Toujours vivant.

Olivier Le Naire

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