Jacques Dorfmann  »Roland-Garros est un roman de cape et d’épée »

Son nom est gravé dans la légende de Roland-Garros. Pourtant ce n’est pas un joueur. Arbitre, puis juge-arbitre des Internationaux de France de 1954 à 1988, Jacques Dorfmann, qui continue d’officier dans les tournois amateurs, a passé cinquante ans de sa vie au pupitre. Au bas mot, il a rendu quinze mille fois le jugement dernier :  » Jeu, set et match.  » A 71 ans, bon pied, bon oil, c’est toujours la passion qui le pousse à grimper au perchoir. Porte d’Auteuil, où la quinzaine de la terre battue s’est ouverte le 24 mai, sa route a croisé celle des géants. Il a connu Max Decugis, vainqueur du double à Wimbledon en 1911 ( » Un seigneur « ). Il a apprivoisé le plus grand clown roumain, Ilie Nastase ( » Un ami « ). Il a aussi dirigé la finale historique de 1983 entre Yannick Noah et le Suédois Mats Wilander.  » 50 millions de Noah  » titrait L’Equipe la veille du sacre.  » 50 millions moins 1 « , précise M. l’arbitre, qui se définit comme  » l’homme le moins chauvin au monde « . La force de l’habitude.

Vous vivez désormais sur la Côte d’Azur, mais on a du mal à imaginer un tournoi de Roland-Garros sans Jacques Dorfmann.

La fédération française m’invite tous les ans. Je pourrais me pavaner pendant quinze jours dans la tribune présidentielle. Je préfère ne rester qu’une semaine. J’ai connu Roland-Garros quand le tennis était encore un sport confidentiel. Je me souviens même d’avoir dû demander à un journaliste, Alain Deflassieux, futur rédacteur en chef de Tennis de France, de diriger une rencontre de double féminin. C’était au début des années 1970. A l’heure de la soupe. Et tous mes arbitres, la plupart octogénaires, étaient déjà rentrés chez eux. A l’époque, il n’était pas rare de devoir interrompre un match au beau milieu du cinquième set parce que le papy sur la chaise avait un problème de prostate. Je ne dis pas que c’était le bon temps. Je constate seulement qu’aujourd’hui les arbitres sont professionnels, que le pays s’arrête de vivre pendant le tournoi et qu’il n’y a pas assez de place pour tout le monde sur la photo. Alors, je respire l’ambiance de la porte d’Auteuil, je furète sur les courts annexes, j’embrasse les anciennes gloires et je m’éclipse sur la pointe des pieds. Cela dit, je me régale de voir jouer des types comme Safin ou Agassi. Ma passion pour le jeu est intacte. Et, en plus, désormais, je me surprends à applaudir. Au début, je n’y arrivais pas. J’étais coincé. J’avais le regard d’un spectateur et le cerveau d’un arbitre. Il a fallu plusieurs années pour que je parvienne à exprimer mon enthousiasme devant un joli point.

A Roland-Garros, vous êtes dans les tribunes ; mais, le reste du temps, il vous arrive encore d’arbitrer des tournois ?

Des rencontres de club ou des tournois de jeunes, oui. Je fête cette année mon demi-siècle d’arbitrage. Et je suis capable de me lever à 2 heures du matin pour suivre, sur une chaîne câblée, la diffusion d’un match à l’autre bout du monde. On ne se refait pas. En tout cas, pas à 71 ans. Il y a trois semaines, j’étais juge-arbitre d’un tournoi regroupant près de 300 benjamins à Bressuire, dans les Deux-Sèvres. Les gamins étaient nés en 1994. Dans ces moments-là, je ne peux m’empêcher de penser que j’ai côtoyé le grand Max Decugis, qui, lui, avait vu le jour en 1882. Un monstre sacré. Vainqueur du double à Wimbledon en 1911, partenaire de Suzanne Lenglen aux Jeux de 1920, il me racontait comment il pensait avoir été, malgré lui, le premier cas de dopage de l’histoire du tennis. L’affaire s’est nouée au tournoi de l’Exposition, à Bruxelles, en 1912. Face à lui, l’Australien Anthony Wilding, la terreur de l’époque. Le match est un cauchemar pour le Français : 6-0, 6-0, 5-3… A l’ultime changement de côté, l’arbitre, le baron de Borman, lui donne un petit fruit à grignoter. Jusqu’à sa mort, Decugis jurera qu’il a compris plus tard qu’il s’agissait d’une noix de cola. Au vu du score, on ne peut pas lui donner tort. Le pauvre Wilding n’a plus touché une balle. Foudroyé par un extraterrestre : 6-0, 6-0, 5-7, 0-6, 0-6.

En 1988, vous dirigiez la finale de Roland-Garros entre Wilander et Leconte, vous étiez le juge-arbitre û autant dire à la fois le régisseur et l’instance suprême û du tournoi depuis vingt ans et, soudain, vous disparaissez du circuit professionnel. Les joueurs n’ont pas compris. Nous non plus, remarquezà

J’ai commis le sacrilège ultime. J’ai désobéi aux bureaucrates du Conseil professionnel mondial qui, depuis dix ans déjà, avaient entamé leur entreprise de démolition de l' » esprit tennis  » à grands coups de codification et d’inepties réglementaires. On m’a décertifié parce qu’en 1987, lors de l’Open de Bercy, j’avais désigné un arbitre français, Philippe Rovire, pour une rencontre opposant Tarik Benhabiles à Mansour Bahrami. Qu’avait-il fait de terrible, ce Rovire, pour que les champions de la paperasse veuillent lui interdire d’arbitrer un match entre les deux meilleurs amis du monde ? Il avait bu une bière lors d’un tournoi précédent. Une heure et quart avant de monter sur la chaise, une petite mousse. A 50 ans, il s’est fait moucharder comme un gamin par un superviseur américain qui avait dû rater sa carrière de gardien à Alcatraz. L’alinéa 24 de l’article 72 du Code des arbitres le condamnait à perpète. Une heure et demie avant le match, il avait le droit de boire une bière. Un quart d’heure plus tard, c’était foutu. A Bercy, en lui accordant ma confiance, je me suis fait hara-kiri. Je le savais. L’année suivante, il a fallu toute l’indépendance de Philippe Chatrier, président de la Fédération française de tennis, pour que j’arbitre la rencontre entre Wilander et Leconte. Ma quinzième finale de Roland-Garros. Entre-temps, j’avais été dégradé par les instances internationales, mais Philippe n’a rien voulu savoir :  » C’est le centenaire de l’épreuve, il n’y a que toi pour diriger ce match.  »

Des regrets ?

Quand je vois comment ces grands penseurs ont réussi à déshumaniser les joueurs et les arbitres, pas vraiment. Quand j’apprends que les juges du circuit professionnel ingurgitent 70 pages de théorie pour savoir comment examiner une trace, je me pince. Quand on m’explique qu’un gentleman comme Pete Sampras a récolté un avertissement parce qu’il avait 39 °C de fièvre et qu’il a vomi dans les bâches, je me dis qu’il faudrait faire des confettis avec le Code de conduite des joueurs. Dans toute ma carrière, je n’en ai pas distribué un seul, moi, d’avertissement. Et pourtant, les Nastase, les McEnroe, les comédiens et les fous furieux, c’était mon époque. C’est moi qui me les coltinais. Et c’était un vrai bonheur.

Nastase ? Le bonheur ?

Il en a fait de belles, c’est sûr. Un jour, mon ami Claude Richard, qui officiait sur le court n° 10 de Roland-Garros, m’appelle par l’Interphone dans mon bureau de juge-arbitre. Sa voix tremblait :  » Jacques, j’ai mis un avertissement à Nastaseà  » Bah ! Pourquoi pas ?  » Oui, mais j’ai dû aussi lui mettre un point de pénalitéà  » Bien, et alors ?  » Et alors, maintenant, je ne sais plus quoi faire, reprend l’otage du Roumain. Nastase est au bas de ma chaise et il est en train de délacer mes chaussuresà  » C’était comme ça. C’était Ilie. Sur la fin de sa carrière, à mesure que son jeu s’étiolait, Nastase est devenu de plus en plus ingérable. J’étais le seul à pouvoir le canaliser. Pour l’un de ses derniers matchs à  » Roland « , en 1983, il a affronté le Suédois Thomas Hogstedt sur le court n° 1. Les tribunes étaient archicombles. L’arbitre, une fois de plus, m’a appelé par l’Interphone. Le public venait de prendre feu car, sur un lob de son adversaire, Nastase avait lancé sa raquette en l’air et, par miracle, la balle avait rebondi sur le manche pour finir dans le camp du Suédois ! La situation n’est déjà pas simple à trancher devant sa télé, mais face à un Nastase qui harangue la foule, il y a de quoi blêmir. J’ai sprinté jusqu’à là-bas et j’ai soufflé quelques mots à son oreille :  » Ilie, tu connais le règlement depuis vingt-cinq ans que tu joues au tennis ? Pour que le point soit accordé, il faut absolument que la raquette soit en main.  » Nastase a baissé la tête en dégainant son sourire d’enfant :  » Je sais, je sais, Jacquesà Mais j’avais tellement envie de te voir pour te raconter ce coup.  » Là-dessus, il a repris sa place en exigeant le silence. Et il a ratatiné le Suédois. A la régulière.

Comment expliquez-vous votre aura auprès des joueurs ?

Voilà quelques années, Patrick Proisy, ancien finaliste de Roland-Garros, a déclaré dans votre journal que j’avais été le seul arbitre à  » savoir interpréter la règle « . J’ai toujours essayé de faire triompher l’esprit sur la lettre. Inflexible avec un joueur qui balance sa raquette au deuxième jeu du premier set. Compréhensif si le type explose de rage au bout de quatre heures de match sur une balle de break. Aujourd’hui, les règlements ordonnent aux arbitres de ne pas se lier avec les joueurs. Moi, j’étais leur ami. Une mauvaise décision prise par quelqu’un qui passe bien est toujours meilleure, sur un court de tennis, qu’une bonne annoncée par quelqu’un qui ne passe pas. Allez savoir pourquoià

Ce n’est pas une raison pour collectionner les bourdes.

Je ne prétends pas à l’infaillibilité, mais j’avais mes petits secrets. Pour un arbitre, tout se joue, ou presque, dans les quinze premières minutes du match. Il faut faire un sans-faute. Montrer qui est le patron. C’est une question d’ascendant psychologique. Bien sûr, on reste tributaire des décisions des juges de ligne. Avant l’instauration de l’over-rule, l’arbitre ne pouvait pas les désavouer. Alors, quand une balle était décrétée faute et que je l’avais vue bonne, je n’hésitais pas à feindre la surdité :  » Annoncez plus fort, s’il vous plaît !  » En un quart de seconde, généralement, le type changeait d’avis.

Roland-Garros peut rendre fou.

Ce tournoi est magique. C’est un roman de cape et d’épée qui, des escarmouches des fameux Mousquetaires aux coups de tronçonneuse d’un Marat Safin, rebondit à chaque page. A 20 ans, j’ai quitté mon emploi aux abattoirs de la Villette pour entrer à Roland-Garros comme on entre à la Sorbonne. La porte d’Auteuil, c’est mon université. Ensuite je suis devenu agent d’assurances. Ma clientèle n’était constituée que de joueurs de tennis. Roland-Garros m’a tout donné. Mais si ce tournoi est ce qu’il est, il le doit aussi à ses acteurs les plus humbles. A tous ceux qui, comme moi, ont voué leur existence à cette satanée petite balle.

Aujourd’hui, quand vous arbitrez des tournois de gamins, c’est la même passion qu’au premier jour ?

La même. Rien n’a changé. Les mômes sont adorables. Les parents souvent casse-pieds. Et j’ai toujours le virus. En réalité, il y a bien un petit quelque chose qui n’est plus comme autrefois. Ça fait un demi-siècle que je formule le même souhait devant les joueurs avant le début de chaque match :  » Et maintenant, amusez-vous bienà  » Je ne sais pas pourquoi, mais le regard interloqué des gamins me laisse à penser que je ne suis plus de mon temps. Un jeu, le tennis ? Et comment, les enfants !

Entretien : Henri Haget

 » Les règlements ordonnent aux arbitres de ne pas se lier avec les joueurs. Moi, j’étais leur ami « 

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