Descentes aux sommets

Face à la domination actuelle des Autrichiens sur les pistes, les skieurs belges paraissent bien défavorisés. A première vue, seulement, car ils ont d’autres atouts. Dont un amour infini pour la montagne

Comme une nique aux caprices de la géographie, le drapeau belge, fièrement déployé au sommet des plus belles montagnes d’Europe, rappelle chaque hiver, avec l’humour et la détermination qui lui sont propres, que si plat qu’il soit, le pays génère également des skieurs de haut niveau, classés internationalement et répertoriés, dans l’ordre des mérites, à l’issue d’un championnat national âprement disputé.

Ainsi, cette année, Karen Persyn et Jeroen Van den Bogaert occupent respectivement les premières places du classement national féminin et masculin, au terme d’une saison qui les a menés de Suisse en Autriche, en passant par de multiples stations françaises, dont Courchevel, où ils résident une bonne partie de l’année. Certes, tous les athlètes subissent la contrainte des multiples déplacements, mais nos compatriotes y sont encore plus exposés, inévitablement, puisqu’aucune compétition ne se déroulera jamais devant leur seuil de porte. Pour l’amour de leur sport et celui des montagnes, ils se résignent à l’exil temporaire.  » Avant, les meilleurs skieurs belges étaient des Wallons ou des Bruxellois très aisés, qui pouvaient s’offrir le luxe d’un entraînement régulier dans le massif vosgien, raconte Lucas Van de Bogaert, secrétaire de la Fédération belge de ski. Après la Seconde Guerre mondiale, les Flamands ont construit des pistes artificielles dans le nord du pays, excellentes pour l’entraînement technique. Cette année, nous avons pu former une équipe de 5 skieurs de compétition, susceptibles de préparer les Jeux olympiques de Turin, en 2006. Ils se sont installés dans les Alpes françaises pour la période allant d’octobre à avril, parce qu’à ce stade-là de la compétition il est impératif de vivre en montagne.  »

Si le choix de l’équipe s’est porté sur Courchevel, c’est, assure encore ce papa de champion, pour des raisons  » relationnelles, sportives et financières « . Le budget total de l’équipe belge, limité à quelque 200 000 euros û pris en charge par le Comité olympique belge, quelques sponsors et les parents des jeunes athlètes û impose, en effet, de parer à certaines contraintes financières :  » Nous avons besoin d’une autorisation officielle pour nous entraîner sur une piste de slalom, explique Lucas Van den Bogaert. Pour utiliser celle de Courchevel, nous avons passé un accord avec l’équipe française, qui vient s’entraîner sur nos pistes artificielles en été.  »

Formés au royaume de l’artefact, pour ce qui est de la neige, des pistes et des dénivellations, les skieurs belges se forgent une expérience technique enviable, qui leur donne un certain avantage sur les pistes de slalom û la jeune Karen Persyn vise d’ailleurs une entrée dans le top 100 mondial û tandis qu’ils souffrent de faiblesses irréversibles en descente. Sur ce point, tout logiquement, les skieurs originaires de régions montagneuses gardent une suprématie à toute épreuve. Tout récemment, d’ailleurs, le nouveau chouchou des pistes, l’Autrichien Stephan Eberharter, a égalisé le nombre de victoires en Coupe du monde (26) de son compatriote et idole Franz Klammer, héros des années 1970, s’approchant ainsi du score époustouflant de 44 victoires détenu par Herman Maier, autrichien, lui aussi. Actuellement, du reste, quatre des six meilleurs skieurs de descente à l’échelle mondiale défendent les couleurs du pays de la valse (Michael Walchhofer, Stephan Eberharter, Herman Maier et Hans Knauss). Ceux qui complètent le palmarès, Daron Rahlves et Lasse Kjus, viennent respectivement des régions montagneuses des Etats-Unis et de Norvège, deux pays mentionnés dans les catalogues de stations de sport d’hiver pour l’immensité de leurs domaines skiables.  » Il s’agit surtout de pays dotés d’une tradition nationale séculaire en matière de ski, précise Sonja Reichen, porte-parole de la Fédération internationale de ski. La relève est assurée, grâce à la présence d’écoles adaptées et de facilités d’entraînement.  »

L’accent du pays et la qualité neigeuse

Les femmes dominant les disciplines de descente ont, elles, des origines plus variées, mais toutes caractérisées également par de vastes étendues ennei- gées : l’Autriche, toujours, pour Renate Götschl et Michaela Dorfmeister, la France pour Carole Montillet, les Etats-Unis pour Kirsten Clarck. L’Allemagne, pays natal de Hilde Gerg, qui complète le groupe de tête, doit sa réputation, dans les milieux du ski, à la qualité de ses installations plutôt qu’à l’importance de ses sommets. Souvent boudée par les adeptes des sports d’hiver parce qu’à l’exception de la haute Bavière elle ne se couvre pas souvent de neige poudreuse, l’Allemagne attire et forme néanmoins de nombreux sportifs de compétition. Tout aussi méconnue du grand public, la Suède, avec son enneigement quasi perpétuel au nord du pays et ses reliefs exigeants, a donné plusieurs champions notables, dont l’inoubliable Ingemar Stenmark, coriace et rapide, détenteur du record inégalé de 86 victoires en Coupe du monde. Aujourd’hui, Anja Pärson honore les couleurs de son pays en menant le classement de la Coupe du monde féminine.

Slalomeurs vifs et consciencieux en Belgique, descendeurs résistants en Scandinavie, athlètes pluridisciplinaires en Autriche et artistes ambitieux en Amérique ou au Canada… chaque pays semble  » produire  » des champions à son image.  » Il est certain que le type de montagne joue un rôle dans le déroulement de la compétition « , commente Sonja Reichen.  » Certaines pistes sont réputées plus difficiles, ou plus rapides ou plus exigeantes que d’autres en fonction de leur longueur, de la présence de bosses ou de leur degré de dénivellation. Certaines d’ailleurs sont devenues des classiques pour ces raisons intrinsèques. Les parcours y sont donc parfois plus rapides ou plus lents, selon les cas.  » D’où l’importance d’espacer géographiquement les différentes épreuves de la Coupe du monde.  » Il serait impossible d’organiser 30 compétitions successives sur un même lieu « , plaisante la porte-parole de l’IFS.

Car l’élément naturel le plus sensible au passage des skis reste évidemment primordial : la neige.  » Au-delà du degré de difficulté des différentes pistes, tout dépend, en fin de compte, de la qualité de la neige. En réalité, la compétition revient aussi à choisir l’équipement parfaitement adapté au type de neige présent sur les pistes au moment même de l’épreuve, à la température ambiante à cet instant précis de la journée, et aux caractéristiques du terrain. Tous ces éléments jouent et s’entremêlent.  »

Le skieur est un coureur de fond : il prolonge souvent sa carrière au-delà de la trentaine, moment où nombre de ses collègues d’autres disciplines pensent déjà à la retraite.

Les skieurs belges, du reste, même privés de lieux d’entraînement naturels, comptent bien profiter de cette longévité exceptionnelle. Pour faire leurs preuves, un jour, au niveau international (Karen Persyn n’a que 21 ans et les skieurs de la relève visent des places dans le top 30 mondial). Et pour savourer à son juste prix la vie en montagne, qui leur est offerte en cadeau.

Carline Taymans

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