Des victimes heureuses

Guy Gilsoul Journaliste

Fous fous fous, ces accros japonais de la mode qui, jusqu’à plus soif, collectionnent les fringues signées et s’y engloutissent, béats. Le photogra- phe Kyoichi Tsuzuki les a suivis dans leur tanière

Happy Victims. You Are What You Buy. Mudam Camp de base. Banque de Luxembourg-Kirchberg, 41, avenue J.-F. Kennedy, à Luxembourg. Jusqu’au 13 juin. Du lundi au vendredi, de 9 à 18 heures. Le samedi, de 10 à 16 heures.

Tél. : +35 2 453 78 51. Pour le défilé, réservation obligatoire au même numéro de téléphone.

Oubliez le Japon zen et minimaliste. Depuis trois ans, le photographe Kyoichi Tsuzuki (né en 1956) traque l’exception du quotidien, sur les routes de son pays, dans les chambres d’amour, les villes tentaculaires et les gesticulations citadines. Mais le plus fascinant de ces reportages, présenté au Mudam Camp de base de Luxembourg (sous la houlette du musée d’Art moderne Grand-Duc Jean) relève d’un phénomène extravagant et bien réel : les  » Fashion Victims « . Voilà des passionnés, véritables collectionneurs obsessionnels entrés dans l’univers de la mode griffée comme d’autres au couvent. Dans le Tokyo des appartements exigus, mais aussi à Kobe, Osaka et jusque dans la cellule d’un moine bouddhiste, les vêtements s’empilent, se rangent, se lavent à la main, se soignent, se respectent, s’admirent et, parfois, se portent à la manière de saintes reliques. Sur une table de salon, des dizaines de chemises aux coloris rares ou voyants, aux motifs lignés ou floraux proposent un patchwork étourdissant. Le long du mur, des dizaines de vestes, du jaune au rouge en passant par le vert pomme et le bleu lilas, le motif à carreaux écossais ou en peau de léopard, resserrent un espace que vient encore encombrer le quotidien essentiel : un vélo médical, très utile pour la mise en forme des nuits à venir et des rencontres citadines, quelques mangas gonflables, la poupée Hulk, la radio en forme de ballon de foot et la chaîne hi-fi. Est-ce le fruit d’une jeunesse dorée et superficielle ? Pas si sûr…

Bonheur obsessionnel

Peut-être, au contraire, ces jeunes expriment-ils, dans ce créneau artistique des recherches des stylistes d’aujourd’hui, moins une revendication sociale qu’une gourmandise (une boulimie) pour les audaces créatives à l’image de ces libertés sans limite que les anciens accordaient à la classe des lettrés. Un jour donc, ces collectionneurs-là ont osé acquérir une petite chose signée Agnès B, Hermès, Gucci ou encore Anna Sui. Puis une deuxième. Puis les accessoires et même les produits de beauté auxquels ils ne touchent pas. Fétichis- me ? Sans aucun doute, mais ils ne pourront plus s’arrêter. Désormais, il s’agira pour eux de défendre leur droit au bonheur obsessionnel. Exemple : dans un appartement vieux de trente ans, il n’y a ni salle de bains ni ascenseur mais, avec les économies réalisées sur le prix du loyer, une de ces Fashion-Victims a acheté un attaché-case Hermès (près de 4 000 euros), qu’elle emporte chaque matin à son boulot, enveloppé dans une serviette (Hermès, bien sûr) afin d’éviter les taches de sueur. En une seule saison, une autre, fan des créations de Vivienne Tam, a acquis 109 tenues. Une autre, qui accumule les vêtements griffés Martin Margiella, se plaît à associer les fringues signées avec d’autres, achetées en seconde main pour moins de 3 euros au marché de la gare près de laquelle elle loue un minuscule studio.

Au fil de l’exposition et des photographies grand format aux épidermes glacés, l’angoisse monte, en même temps que l’admiration. Angoisse, d’abord, face à cet aveuglement qui fait de la parure la définition de l’être. Mais admiration, ensuite, face à l’extraordinaire beauté baroque, explosive, inattendue des mélanges des couleurs, motifs, textures et formes que ces victimes de la mode provoquent. Au fond, le phénomène révèle peut-être avant tout un des traits essentiels de l’esthétique nipponne : l’audace des compositions, des harmonies et leur maîtrise. Celle-là même qui fut, dans la tradition, à la base de la beauté des estampes et de l’art des jardins.

Parallèlement, tenant compte des récentes pratiques des stylistes, une autre partie de l’exposition présente 18 vidéos d’artistes plasticiens et de créateurs de mode qui usent de ce médium non plus comme outil documentaire mais comme véritable moyen d’investigation de nouvelles possibilités créatives.

Guy Gilsoul

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