Corps à mort, corps à coeur

Le cinéma physique de Patrice Chéreau connaît avec Son Frère un sommet d’émotion, incarné de façon admirable par Bruno Todeschini et Eric Caravaca

(1) Son Frère, paru aux éditions Julliard.

(2) Révélé par François Dupeyron, dans La Chambre des officiers.

Lorsque la maladie, impitoyable, le frappe, Thomas, incurable, se tourne vers Luc, son frère, qu’il avait perdu de vue. Dans un contexte dramatique, et tandis que le mal détruit les plaquettes sanguines du premier, les deux hommes vont renouer les liens d’enfance trop longtemps oubliés. Si Luc s’attachera à soutenir Thomas dans son combat désespéré contre l’inévitable, le malade lui-même s’efforcera de comprendre ce frère dont il ignore beaucoup. Et, au moment où sa compagne prend peu à peu ses distances, il nourrira pour la vie privée de Luc, homosexuel, un intérêt nouveau qui les rapprochera encore. C’est inséparables, comme aux temps de leur insouciance enfantine, qu’ils attendront, et finiront par accepter presque sereinement la précoce, la cruelle, la définitive séparation…

Avec Son Frère, Patrice Chéreau nous offre un film superbe de justesse et de maîtrise, d’émotion sincère et de vérité palpable. Travaillant le corps souffrant comme il travaillait le corps amoureux dans Intimacy, le grand metteur en scène français apporte une nouvelle preuve éclatante de la spécificité de son cinéma. De sa grandeur humaine, aussi ; et c’est bouleversé que l’on quitte Luc et Thomas au terme d’une chronique profondément poignante, filmée avec le mélange d’indispensable pudeur morale et de nécessaire impudeur organique dont son sujet difficile imposait le délicat mariage. Au Festival de Gand, dont il était l’invité, Chéreau a commenté pour nous, ferme d’idées comme de mots, l’inspiration de Son Frère, sa réalisation, la place qu’il tient dans son £uvre et l’interprétation en tous points admirable de Bruno Todeschini (Thomas) et Eric Caravaca (Luc).

Le Vif/L’Express : Comment vous est venue l’idée de Son Frère ?

Patrice Chéreau : J’étais en pleine écriture d’un projet sur Napoléon et, comme je devais aborder son agonie, j’ai eu l’attention attirée par un compte rendu de presse du roman de Philippe Besson (1). J’ai acheté le livre, et j’ai été frappé par la manière dont y est décrite la dégradation d’un corps, l’abandon de ce corps aux manipulations dont il fait l’objet dans les scènes médicales. Je n’y ai plus pensé ensuite, jusqu’au jour de 2002 où le film sur Napoléon a été tout à coup reporté sine die. J’étais frustré, j’ai ressenti l’envie de tourner un autre film, très vite, dans l’urgence. D’autant que j’avais un projet de théâtre à la fin de l’année, et qu’il fallait donc que tout soit fini avant… N’ayant aucun autre projet sur le feu, j’ai repris le roman de Besson et je me suis isolé pour le relire. L’histoire des deux frères m’a captivé, au-delà de la maladie de l’un d’eux. Ces retrouvailles dans des circonstances difficiles, la renaissance de l’un pendant que l’autre va vers la mort, tout cela me parlait très directement. Tout est alors allé très vite. Il n’y avait que très peu d’argent mais, heureusement, un grand désir de cinéma. Le délai très court et le budget minuscule nous ont permis, je pense, d’aller à l’essentiel. Dans l’écriture d’abord, puisque j’avais déjà un scénario dialogué au bout de deux mois et demi. Dans la recherche des lieux (l’hôpital, la maison en Bretagne), dans le tournage enfin, puisque l’équipe était composée de seulement huit personnes. Tout s’est fait sans nous donner l’impression que nous étions en train de faire un film ! Le temps disponible allait entièrement aux acteurs, au chef-opérateur et à moi, sans moments perdus par quelque considération logistique que ce soit, sans mise en place particulière : on arrivait le matin et on pouvait tourner immédiatement. Nous n’étions jamais dans la précipitation, mais constamment dans la concentration et dans le travail, avec, au centre, les acteurs et la caméra. Qui sont, au fond, la seule chose qui compte ! Le résultat fut un tournage extraordinairement calme. Ce qui n’est pas l’habitude, en tout cas chez moi…

L’action se déroule en été et en hiver, avec des allers-retours d’une saison à l’autre. C’était déjà la structure temporelle du roman ?

Oui. C’était déjà le cas dans le livre. Comme on devait décrire une dégradation physique constante et lente, si on avait tout suivi en ordre chronologique, on aurait à peine remarqué les changements. Quelqu’un qu’on voit tous les jours, on ne voit pas qu’il change. Avec cet artifice des passages de l’été à l’hiver et réciproquement d’une scène à l’autre, on pouvait dire :  » Voilà comment il sera dans deux mois !  » puis, dans la foulée :  » Voilà comment il était il y a trois mois ! « . Du coup, on prenait la vraie mesure physique des choses. Car la transformation de Bruno Todeschini (qui a perdu jusqu’à douze kilos pour les besoins du film), si elle était impressionnante, n’en était pas gigantesque pour autant. On a tourné à l’envers, en commençant par les scènes de la fin, où il est le plus maigre et affaibli. Il fallait lui laisser le plus de temps possible pour maigrir avant le tournage.

Vous aviez déjà travaillé avec Bruno Todeschini (dans Ceux qui m’aiment prendront le train, notamment). Quels sont les éléments qui ont motivé son choix pour incarner Thomas ?

Je voulais lui donner un grand rôle, une chance de lui laisser montrer ce qu’il sait faire, lui demander des choses que, d’ordinaire, on ne lui demande pas.

Lui trouver un partenaire revenait à composer une famille…

Oui, et il y a eu un élément de hasard intéressant. Bruno, je le connais depuis très longtemps, j’ai fait trois films avec lui, du théâtre aussi, autrefois. Il a été mon élève. C’est un ami. Eric Caravaca (2), lui, je ne le connaissais pas. Et, quand je les ai réunis pour la première fois, autour d’un repas, j’avais vraiment devant moi un frère aîné et un frère cadet, une famille. Et c’est de ce rapport merveilleux autant qu’inattendu que j’ai nourri tout le film.

Il semble que vous ayez choisi d’épouser le regard du frère cadet, Luc.

C’est vrai. Je suis moi-même un frère cadet et j’ai changé sur ce point le choix du romancier dans son livre, où c’est le plus jeune des frères qui mourait. J’ai aussi modifié une donnée de base du roman, où les frères s’adorent depuis le début. Pour qu’il y ait un film, il fallait un conflit, alors j’ai préféré qu’ils ne soient pas dans les meilleurs termes quand le récit commence. Ils sont devenus étrangers l’un à l’autre, tout est à refaire entre eux.

On retrouve là un thème qui vous est cher : la famille dont les liens positifs ne sont pas donnés à la naissance mais créés activement, avec ce que cela suppose de choix, et de liberté, par rapport à la structure familiale traditionnelle.

Absolument ! J’aime les familles d’élection, celles qui se choisissent, dans la liberté des uns et des autres. Je n’ai rien contre les structures traditionnelles lorsque l’amour y circule, et que la liberté y règne. Mais le seul lien de parenté formel est loin d’assurer cela…

Autre élément familier de votre cinéma : un intérêt marqué pour les corps, l’aspect physique des choses, avec, ici, le corps souffrant après le corps désirant d’Intimacy.

M’approcher de cette réalité charnelle est l’une des raisons majeures qui m’ont poussé à faire du cinéma, parce que le théâtre ne me permettait pas de le faire autant que je le désirais. J’en suis conscient et, en même temps, je me laisse porter par cette direction où va naturellement mon regard de cinéaste. C’est ainsi que j’ai découvert, après coup, en lisant le roman de Philippe Besson, que c’est ça que j’y aimais aussi. C’est une femme, Anne-Louise Trividic, avec laquelle j’aime beaucoup travailler aux scénarios de mes films, qui m’a permis û en écrivant les dialogues de Son Frère û d’approcher d’encore plus près la vérité quasi organique à laquelle je voulais aboutir. Ensemble, avec les acteurs et le chef-opérateur, Eric Gautier, nous avons, je crois, donné une assez juste expression de ce que peut être un corps livré aux manipulations de la médecine. Par souci de vérité, j’ai aussi pris de véritables infirmières pour les scènes d’hôpital, des femmes qui refont les gestes de leur travail comme elles le font quand il n’y a pas de caméra…

Entretien : Louis Danvers

 » Il me fallait aller à l’essentiel « 

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