Comme un garçon…

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

Défiant le pouvoir des talibans, une gamine se fait passer pour un garçon dans Osama, superbe et bouleversant film afghan signé Siddiq Barmak

Des histoires, Siddiq Barmak en a beaucoup entendu depuis son exil pakistanais, alors que ce cinéaste afghan, compagnon de lutte du commandant Massoud durant plusieurs années, désespérait de voir son pays natal libéré du joug des talibans. Un de ces récits terribles et poignants l’avait particulièrement touché, qui racontait comment une fillette avait été déguisée en garçon pour pouvoir simplement continuer d’aller à l’école, lieu interdit aux représentantes du sexe féminin.  » Les talibans, dès leur prise du pouvoir, s’étaient empressés de frapper très fort, se souvient Barmak. Leur répression brutale et sanglante avait pour but de terroriser la population, de l’impressionner tellement qu’elle serait immédiatement dissuadée de quelque réaction que ce soit…  »

L’histoire de la gamine travestie (et finalement découverte) avait tant ému le réalisateur que, à son retour dans l’Afghanistan fui par le mollah Omar et ses sinistres  » étudiants en religion « , il s’attela au projet d’en faire un film. Il savait que la chose ne serait pas facile, vu la pauvreté du pays et en raison d’une cinématographie limitée û depuis les débuts du 7e art û à une quarantaine de longs-métrages. Osama (du prénom de garçon donné à la fillette) vit enfin le jour grâce à une coproduction avec des investisseurs… japonais et irlandais. Le Festival de Cannes allait en avoir la primeur, voici presque un an, dans le cadre prestigieux de la Quinzaine des réalisateurs. Aucun des nombreux spectateurs présents à cette occasion n’oubliera le grand moment de cinéma et d’émotion que fut cette première mondiale. Car Osama ne se contente pas de toucher le spectateur par son sujet d’une rare intensité humaine. Le film de Siddiq Barmak est aussi, et peut-être surtout, une £uvre d’une justesse infinie, d’une immense rigueur et d’une profonde autant que paradoxale beauté.

Celle que l’on appellera Osama a donc 12 ans quand commence le film. L’hôpital où travaillait sa mère ayant été fermé, les femmes étant par ailleurs interdites de sortie hors la présence d’un accompagnateur mâle de la famille, travestir la gamine semble la seule possibilité d’accéder au travail et d’ainsi faire subsister les siens. Déguisée en garçon, la petite trouvera un emploi chez un laitier, vieil ami de son père décédé. Mais sa vie basculera le jour où la police religieuse l’obligera à prier et s’apercevra qu’elle ne brille guère à cet exercice. L’avenir d’Osama passera désormais par une madrasa, une de ces écoles religieuses où l’on soumet les jeunes garçons à un conditionnement s’accompagnant parfois, pour les plus grands, d’un entraînement militaire…

Les audaces mais également les peurs de son héroïne inspirent à Siddiq Barmak un portrait aussi bouleversant qu’attentif, sur fond de terreur islamiste illustrée de saisissants moments : la répression féroce d’une manifestation de femmes, un procès expéditif, une lapidation… Ces événements terribles et violents, le réalisateur les filme sans céder un seul instant au sensationnalisme.  » J’ai voulu éviter les gros plans pour m’en tenir aux plans moyens et éloignés, généralement fixes, par respect pour les gens qui ont vécu ce que je montre, et pour ceux qui jouent dans le film après être souvent passés eux-mêmes par des situations comme celles que décrit Osama « , commente Barmak, qui affiche dans sa mise en scène une rigueur exemplaire et une manière de morale. Ses interprètes, tous non professionnels, il les a en effet trouvés dans les rues de Kaboul, où il dénicha surtout Marina Golbahari, sa petite héroïne.  » J’avais vu des milliers d’enfants, raconte le cinéaste. Et puis, un jour, cette petite mendiante s’est approchée de moi pour me demander quelques pièces. Il m’a suffi d’un coup d’£il pour savoir que c’était elle, mon Osama. Quand je lui ai demandé si elle voulait jouer dans un film, elle m’a demandé ce que c’était. Elle ignorait la signification du mot  » film « , elle qui avait passé toute sa jeune existence dans un monde où toute image, cinématographique ou télévisuelle, était interdite…  »

 » Avec le commandant Massoud, qui était cinéphile et possédait une collection de plusieurs centaines de films sur cassettes vidéo, nous parlions souvent de cinéma, se souvient Siddiq Barmak avec émotion. Il projetait d’écrire un scénario, et il me disait que, dans l’Afghanistan libéré, il en ferait un pour que je le réalise ensui- te.  » Des tueurs portant passeport belge en décidèrent autrement… Et c’est orphelin de son chef combattant que Barmak revint au pays. Aujourd’hui, il a repris les rênes de l’Afghan Film Organization, une institution qu’il avait déjà dirigée de 1992 à 1996.  » Il y a tant à faire, avec si peu de moyens !  » s’exclame l’auteur du premier û et admirable û long-métrage tourné dans le pays délivré de la dictature religieuse.  » Mais il existe chez les jeunes aspirants cinéastes un tel désir de filmer, de raconter, de témoigner, poursuit Siddiq Barmak, que vous ne tarderez pas à voir venir de chez nous des £uvres significatives !  »

L’Afghanistan pourrait bien alors rejoindre l’Iran sur le chemin d’une création cinématographique ambitieuse, audacieuse, thématiquement et formellement inspirée. Un Iran où le réalisateur d’ Osama reçut un généreux soutien, notamment de la part de l’organisation de Mohsen Makhmalbaf (le cinéaste bien connu, dont la fille Samira tourne également des films remarqués). Egalement soucieux de transmission et depuis peu président de l’Afghan Children’s Education Movement, qui nourrit des projets pour les enfants dans le domaine culturel, Barmak veut regarder l’avenir avec d’autant plus d’espoir que le passé récent fut plombé de haine contre la culture (il rappelle volontiers la destruction des bouddhas de Bamian). Sur le plan personnel, il écrit un nouveau film qui devrait se dérouler au… Danemark, où il suivra, sur le mode de la comédie, la trajectoire de réfugiés afghans.

Louis Danvers

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