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Chère mère du Nord

Où il est question d’une lettre que Sarah Bernhardt aurait pu écrire à sa mère, de Bruxelles en 1916 et d’une queue frétillant hors d’une crinoline.

Dehors giclait un orage horizontal qui prenait les Bruxellois par surprise. Sarah B., essoufflée et trempée, poussa la porte du café, avec son majordome, son perroquet, ses deux cuisiniers et plus de deux cents malles. Elle venait de faire le pied de cochon, pendant des heures, dans le froid de poule de ce printemps de 1916, une photo à la main (1).  » Je cherche une femme, pour lui montrer ma queue « . Paroles cardiaques. Voix d’or. Dans le Geyser, toutes les pupilles fondirent, façon brasier bienheureux, sur la mince silhouette à qui il semblait manquer un pied (2). Au niveau du croupion de la crinoline de guerre, portée par la belle élégante, s’échappait – espiègle – un appendice remuant. Une queue. (De tigre ? De lion ? De lynx ?) Il était là, le mystère. Et il était magnifique.

Ce n’était pas une femme qui était entrée. C’était une rareté. Le café en était tétanisé : il n’y a que les monstres pour déclencher les passions. La diva se passa la main dans les cheveux et répéta, en allongeant – plus chaudement encore qu’auparavant – les voyelles :  » Je cherche une femme, pour lui montrer ma queue.  » Sur ce, elle se mit à parcourir le café, la photo de sa mère dans une main, une lettre, dans l’autre.

 » Maman,

La légende dit que j’ai chanté la Marseillaise, pendant qu’on m’amputait la jambe. Mais la légende dit bien ce qu’elle veut. Je t’écris pour te dire que j’aurais aimé te revoir, avant de mourir. Ah, maman ! Où donc vis-tu, aux Pays-Bas ? Comme je l’ignore et que la poste belge est en pleine – et ennuyeuse – révolution (4), c’est donc à la main et à pied que je transporterai cette missive, à travers tous les plats pays, s’il le faut. Tu m’as fait bien du mal, en m’abandonnant. Je te pardonne. Mais comprends bien que pardon n’est pas oubli. Laisse à mon coeur le temps de penser. La vie est courte, maman. Même pour ceux qui vivent longtemps.  »

 » Ta mère ? Oh, ça fait belle lurette qu’elle n’est plus courtisane !  » l’informa-t-on enfin, depuis le comptoir. Elle a découvert des puits de pétrole, dans le Hainaut. Ou dans le Limbourg. On ne sait pas bien. Mais, depuis, tu penses : elle pompe, elle pompe…  »

Que sa mère pompât encore, malgré son grand âge, ça lui faisait une belle jambe, à Sarah B. Honnêtement, elle aurait préféré que ça lui en fasse deux.

Mais c’est pas tout ça : l’heure tourne ! Où est encore passé le serveur ? S’agirait pas de louper le film qui va démarrer sur la Une, à 20h15…

(1) Excentrique et passionnée par les animaux, la Divine aurait demandé au docteur Pozzi de lui greffer une queue de tigre en haut des fesses. Elle renonça devant les complexités vestimentaires qu’une telle greffe imposait.

(2) En 1915, à 70 ans, le monstre sacré fut amputé de la jambe droite.

(3) Sarah Bernhardt est morte il y a nonante-cinq ans. Sa mère était une courtisane néerlandaise, Judith-Julie Bernardt.

(4) Début mai, Bpost annonçait réfléchir à une nouvelle stratégie de distribution des lettres, vu que, avec l’avènement des mails, il n’y presque plus de lettres déposées dans les 14 000 boîtes du Royaume.

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