Michael McDowell a écrit sa saga de 1 200 pages en 1983. © DR MMM FORMAL PORTRAIT, MEDFORD, EARLY 1980S

Blackwater fait le pari du « paperback »

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Une saga américaine, matriarcale et hantée, qui s’étend sur cinquante ans et diffusée en six tomes à petit prix, avec six dates de parution étalées sur trois petits mois: l’expérience Blackwater déboule dans les librairies. Un vrai défi.

Retenez ce nom avant qu’il n’envahisse les librairies du pays les trois prochains mois, et sans doute toute l’année: la famille Caskey débarque en paperback original. Paperback? Le nom que l’on donnait aux Etats-Unis aux éditions « softcover » – petits formats, petits prix et longtemps « feuilletonnantes » – lorsque les kiosques étaient partout, que le papier était le seul média et la littérature encore massivement populaire. Une édition entre le livre de poche et le roman de gare, un peu vintage et cheap et, surtout, quasiment disparue, que l’éditeur Monsieur Toussaint Louverture réinvente aujourd’hui, à l’époque de Netflix, de la « binge consommation » et d’une rotation des nouveautés qui se compte parfois en jours.

La saga a plu aux libraires, qui ont compris le projet. Sans eux, cette aventure aurait été impossible.

Gros pari donc pour Blackwater (1), une saga de 1 200 pages en six épisodes écrite par l’américain Michael McDowell en 1983, et restée jusqu’ici inédite en français: tous les quinze jours, dès ce 7 avril, un nouveau tome à 8,40 euros sera mis en vente, de quoi occuper les devantures pendant trois mois, « mais avec une trajectoire de vie que l’on espère bien prolonger jusqu’à Noël », précise l’éditeur Dominique Bordes, spécialiste des textes inédits et dits « cultes » qu’il va parfois déterrer bien profond.

« Le premier défi a consisté à convaincre les librairies de s’engager sur les six livres en une fois, embraie-t-il. Et comme la seule manière de faire des livres pas trop chers est d’en faire beaucoup, on avait besoin, pour l’ensemble de la saga, d’un tirage de 100 000 exemplaires, avec une mise en place d’au moins 60 000 exemplaires. Là, on en est à près de 80 000 déjà placés: la saga a plu à la profession, qui a compris le projet. Sans eux, cette aventure aurait été impossible. »

Dallas 2.0

L’aventure de Blackwater en français a commencé en réalité en 2018, lorsque Dominique Bordes découvre le texte, d’une étonnante modernité: une saga familiale éditée en 1983 en « paperback original », qui s’étend sur un demi-siècle, de 1919 à 1969, et qui prend place à Perdido, petite ville du sud de l’ Alabama, où une riche famille de propriétaires, les Caskey, vont se déchirer comme jamais dans une ambiance de fin du monde climatique – le premier volume ne s’intitule pas La Crue pour rien – avec un affrontement épique et surtout essentiellement matriarcal entre Mary-Love, la cheffe de clan, Elinor sa belle-fille et quelques couples non genrés, voire homosexuels, comme il en existait peu, voire pas du tout, en 1983. Une histoire pire que Dallas.

Blackwater fait le pari du
© DOC

« Aux Etats-Unis, Blackwater, régulièrement réédité, était resté dans la niche de l’horreur et du fantastique, ce qu’il n’est pas, mais qui correspondait au genre des premiers livres de McDowell, souligne Dominique Bordes, pour justifier pourquoi ce texte résolument moderne et à haut potentiel populaire était jusqu’ici passé sous les radars francophones. Et puis, une saga qui au final compte plus de 1 200 pages, à vendre et à traduire, c’est une lourde contrainte pour un achat de droits. Dans notre cas, une évidence s’est imposée d’emblée: il fallait respecter le désir originel de l’auteur – mort du sida en 1999 – et le publier à notre tour en six épisodes plutôt qu’en un seul gros volume. » Soit à peu près le contraire de ce que fait habituellement Monsieur Toussaint Louverture – des gros livres très soignés – qui n’a pourtant ici, malgré la « softcover », rien sacrifié de sa politique éditoriale et esthétique qui veut que chacun de ses livres est un petit objet d’art en soi. L’ emballage de Blackwater, couvertures et quatrièmes de couverture, absolument formidable, a ainsi été confié à l’artiste espagnol Pedro Oyarbide, star des illustrations de jeux de cartes, et a demandé la collaboration de deux imprimeries françaises, l’une pour les couvertures avec relief, l’autre pour l’impression des pages et le façonnage.

La saga est d’ores et déjà une réussite éditoriale et esthétique, avant de devenir populaire et, qui sait, de remettre les feuilletons « paperback » à la mode, en les raccrochant à leur époque. « Nous n’avons aucun droit sur les adaptations audiovisuelles, mais nous avons un pouvoir de passeur, très proactif: on a mis Blackwater dans les mains de toutes les boîtes de production – elle serait parfaite en série. »

Reste le livre en soi, écrit par celui qui fut surtout connu comme scénariste au cinéma, et, entre autres, partenaire de Tim Burton sur Beetlejuice ou L’Etrange Noël de Monsieur Jack, mais qui fut aussi un écrivain torturé et prolifique, avec près de trente livres en dix ans: une saga effectivement puissante et portée par un vrai souffle romanesque… mais dont on hésite encore à finir les premiers volumes, ou à attendre le tout pour « bingereader » pendant l’été.

(1) Blackwater I. La Crue, par Michael McDowell, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 260 p. Le tome 2, La Digue, sera disponible dès le 22 avril, le tome 3, La Maison, le 5 mai.

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