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Valeurs technologiques et cryptomonnaies: simple correction boursière ou fin de l’état de grâce? (débat)

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Les marchés financiers connaissent des temps chahutés. Simple correction boursière ou fin d’un état de grâce pour les actions technologiques et les cryptoactifs?

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique: « En cas de doute, valeurs tech et cryptomonnaies paient la rançon de leur surévaluation »

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique, s’interroge sur le futur d’un produit « qui n’a encore rien fait de bon dans sa vie ».

Tempête sur les Bourses: faut-il y voir le possible éclatement d’une bulle des valeurs technologiques et des cryptoactifs?

Je n’utiliserais pas ce terme en ce moment. Ce qui met le feu aux poudres, c’est l’inflation qui risque de perdurer, fait craindre une remontée des taux d’intérêt et conduit la Réserve fédérale américaine à se montrer plus agressive en se préparant à relever ses taux directeurs. Le risque s’invite à nouveau sur les marchés boursiers, déjà alertés par la pandémie et rendus encore plus nerveux par les tensions géo- politiques. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’effet d’accélération des algorithmes qui déclenchent des mouvements automatiques de ventes.

Pourquoi ces segments du marché encaissent-ils plus sévèrement la correction boursière?

Les entreprises technologiques ne sont pas valorisées sur ce qu’elles valent aujourd’hui mais sur ce dont on pense qu’elles vaudront dans un futur plus lointain. On assiste à l’actualisation d’hypothétiques valeurs futures, c’est un grand classique. Quand les taux d’intérêt repartent à la hausse, les actifs qui ne rapportent rien en intérêts, comme c’est le cas de la cryptomonnaie, souffrent aussi. Les actions technologiques et les cryptoactifs ont en commun de nourrir le sentiment que l’on investit dans l’économie du futur. On pense flairer le bon filon en misant sur Tesla ou des cryptomonnaies. Quand le doute s’installe, ils paient logiquement la rançon d’un engouement, de leur surévaluation.

Il est logique que les autorités se disent qu’il ne faut pas laisser se développer un bien aussi important qu’une monnaie sans la réglementer.

La grosse claque prise par les cryptoactifs laissera-t-elle des traces?

Le bitcoin, la plus commune des cryptomonnaies, a déjà connu des corrections boursières en 2018, à l’été 2021, puis encore en novembre dernier. Les cryptomonnaies peuvent repartir à la hausse aussi vite qu’elles sont redescendues.

Les gens n’ont donc pas fini d’en redemander?

Cela dépend du type d’investisseurs. Les cryptomonnaies, ancrées dans les médias, objet des conversations, attirent des gens qui n’y connaissent pas grand-chose mais constatent qu’elles prennent de la valeur et investissent dès lors dans ce produit « branché », par effet de mode ou appât du gain. A côté de cette masse flottante qui monte dans le train en marche sans tout comprendre, il y a les communautés de geeks, qui croient dur comme fer à ce type d’actif et qui assimilent volontiers les corrections boursières à des maladies de jeunesse.

On entre dans le monde des cryptomonnaies comme on entre en religion?

Il y a de cela. Ceux-là adhèrent aux cryptomonnaies par défiance à l’égard des monnaies traditionnelles, comme le dollar ou l’euro, qu’ils jugent dépassées, par défiance aussi à l’égard des banques centrales auxquelles ils n’accordent aucun crédit. Ils y trouvent un affranchissement de toute règle édictée par les autorités monétaires. L’avenir de la cryptomonnaie appartient à la communauté qui s’autorégule par des likes. On peut établir un parallèle entre les taxis qui doivent obtenir une licence moyennant le respect de règles édictées par les autorités et les véhicules Uber dont la qualité du service est garantie par la communauté de ses usagers. Le sujet est éminemment clivant, à l’instar de la question climatique ou de la vaccination contre la Covid-19.

Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique.
Philippe Ledent, senior economist chez ING Belgique.© DR

On a là le profil parfait d’un produit financier antisystème?

Il se construit par opposition au respect de règles que s’est imposé la puissance publique et qui ont établi une confiance dans la monnaie. Cette confiance s’est construite au fil de dizaines ou de centaines d’années.

La cryptomonnaie est-elle autre chose que du vent, qu’une affaire de spéculateurs?

Il n’y a rien derrière une cryptomonnaie, c’est certain. On objectera que derrière l’euro non plus, sauf qu’il est couvert par des reconnaissances de dettes, des actifs obligataires détenus par la Banque centrale européenne, laquelle ne peut émettre de la monnaie à partir de rien mais à partir de l’acquisition d’obligations d’Etat. Les cryptomonnaies peuvent se comparer à des billets de Monopoly que je me mettrais à distribuer aux gens de mon quartier en pariant que dans dix ans, ils prendront de la valeur alors que rien ne couvre la valeur de cette monnaie.

Le Fonds monétaire international y voit une « source de risques ». L’autorité belge de surveillance des marchés (FSMA) partage ce constat. La défiance règne. Exagérément?

La FSMA interdit aux banques de proposer des investissements en cryptomonnaies. Au-delà de ses mises en garde, quand on jette un regard d’économiste, on ne peut que conclure qu’il s’agit de produits hautement spéculatifs et s’interroger sur leur futur alors qu’ils n’ont encore rien fait de bon dans leur vie.

Et si la cryptomonnaie était la monnaie du futur?

Je m’interroge déjà sur la possibilité qu’une seule d’entre elles atteigne un jour le statut de véritable monnaie acceptée partout, alors que faut-il penser de toutes les autres cryptomonnaies que l’on retrouve dans un espace totalement non régulé où circule tout et n’importe quoi? Je crois plus aux monnaies électroniques émises par une banque centrale, même si les croyants dans les crypto- monnaies n’y voient qu’une vaine tentative d’éradiquer une menace qui entend remplacer ce pilier central générateur de monnaie.

Les acteurs publics seraient-ils tout de même bien inspirés de ne pas rater ce rendez-vous?

Il est logique que les autorités se disent qu’il ne faut pas laisser se développer un bien aussi important qu’une monnaie sans la réglementer. La création d’un euro électronique émis par la Banque centrale européenne est une façon de prendre le train en marche.

Les cryptomonnaies pourraient obliger les Bourses à se réinventer et les banques à revoir leur business?

Je n’y vois pas plus une menace pour les Etats que pour les banques ou les marchés financiers déjà soumis à de nombreuses autres évolutions. Se pose aussi le risque du métavers, ce monde virtuel parallèle déconnecté de toute autorité centrale, qui vivra sa propre vie à l’extérieur de toute considération publique et fiscale puisqu’il serait impossible de capter fiscalement les plus-values sur les cryptomonnaies.

Marc Toledo, cofondateur et directeur financier de bit4you: « Tout sera crypto demain et après-demain, même l’euro »

Marc Toledo, cofondateur et directeur financier de bit4you, première plateforme belge d’échange de cryptoactifs, croit dur comme fer à la marche triomphale de la cryptomonnaie, qu’aucun vent boursier contraire ne pourra entraver.

Les Bourses dépriment: la faute à Poutine ou plutôt à une « hype bitcoin » exagérée?

Tous les actifs exposés à des risques sont affectés. Les tensions géopolitiques liées à la question ukrainienne font tout tanguer, les paquebots comme les petites embarcations. La pression sur les taux d’intérêt joue aussi un rôle majeur, avec la volonté de la Réserve fédérale américaine de relever ses taux directeurs afin de faire baisser l’inflation. Autant de facteurs poussant les investisseurs à « dérisquer ».

Ce n’est donc pas le début de la fin durable d’une ruée vers les cryptomonnaies?

Non, loin de là. Le marché des crypto- actifs est d’ailleurs déjà en train de reprendre du poil de la bête ; on voit que les gros portefeuilles ne bougent pas et sont occupés à racheter la peur des autres, des impatients de vendre. Ce n’est pas la première correction boursière que connaît le bitcoin. Quand la demande est bien plus forte que l’offre, les prix ont mécaniquement tendance à augmenter. Rien que de très classique.

Mais que leur trouve-t-on de tellement séduisant, à ces cryptomonnaies?

La rareté. Alors que l’on peut imprimer du papier monnaie autant qu’on le veut et que beaucoup d’argent est ainsi injecté dans l’économie, de l’argent manipulé par des banques centrales dirigées par des non-élus, le bitcoin, lui, est un crypto- actif recherché, car disponible en quantités limitées à vingt-et-un millions d’unités. Son concepteur (NDLR: Satoshi Nakamoto) a voulu de cette manière organiser sa rareté. Il s’agissait, en réaction à la crise des subprimes à l’origine de la crise financière de 2008, de fonder un instrument d’échange indépendant des banques centrales et des autorités monétaires. Les monnaies locales en circulation un peu partout participent de la même philosophie. Un gros atout de la cryptomonnaie est la désintermédiation qui fait gagner beaucoup de temps.

Le côté glauque des cryptomonnaies recouvre tout ce qui est lié à l’anonymat qui est en train de disparaître.

Il faut y croire pour en vouloir…

Cet actif découplé de l’économie dépend, en effet, entièrement de la confiance collective. Il n’y a rien derrière la cryptomonnaie, à part de la confiance, à l’instar de ce qui se passe sur le marché des oeuvres d’art. Beaucoup de gens en quête de rendement ont compris que le bitcoin pouvait être utilisé comme instrument de stockage de valeur, pouvait être un investissement intéressant dans une stratégie de diversification d’un patrimoine.

Les autorités monétaires sont loin de pousser à la consommation. Le procès fait aux cryptomonnaies est-il injuste?

Ces autorités ont tout à fait raison de vouloir protéger le consommateur exposé à un actif d’une certaine volatilité. Cela nécessite un peu d’éducation. Je suis demandeur d’une régulation, d’une clarification et d’une taxation correcte des cryptomonnaies.

L’appellation même, « crypto », dégage un côté sulfureux, clandestin…

A ses débuts, Internet « était pour les voleurs ou les pédophiles », disait-on. On voit ce qu’il est devenu aujourd’hui. Le côté glauque des cryptomonnaies recouvre tout ce qui est lié à l’anonymat, qui est en train de disparaître. Dans la crypto, tout reste tracé à vie, sécurisé par une formule mathématique de cryptographie, c’est une garantie de sérieux. La présence de radars sur les autoroutes vous incite à adapter votre vitesse, à faire attention. En matière de cryptomonnaie, un système de radars est en train de s’installer, à l’image de la plateforme d’échange de cryptomonnaie bit4you.

La cryptomonnaie sera-t-elle la monnaie du futur?

C’est certain. Tout sera crypto demain et après-demain, même l’euro sera une cryptomonnaie. Le métavers (NDLR: un monde virtuel collaboratif) est en train de se développer d’une manière phénoménale, il est de la responsabilité des dirigeants de regarder ce qui se passe et, dans ce domaine, l’Europe a pris beaucoup de retard.

Une marche arrière est-elle encore possible?

On peut toujours essayer d’exporter des pendentifs agrémentés d’un morceau de charbon…

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