Comment, à Kiev, ne pas voir dans le déploiement de cent mille soldats russes le long de la frontière avec l'Ukraine une menace potentielle? © reuters

Ukraine: comment sortir du piège tendu par Poutine? (analyse)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Le président russe a mis la barre tellement haut en réclamant aux Etats-Unis et à l’Otan une « zone d’influence réservée » en Europe que la marge de manoeuvre est étroite pour sortir honorablement de la confrontation actuelle. Et éviter une offensive militaire.

Le contexte

Lors d’une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies, le 31 janvier, les Etats-Unis ont réitéré leur crainte de voir la Russie lancer une offensive militaire contre l’Ukraine, en donnant pour nouvel indice l’envoi de trois mille soldats au Bélarus voisin, officiellement dépêchés dans le cadre d’un exercice militaire. Cent mille seraient déjà déployés en territoire russe frontalier de l’Ukraine. L’ ambassadeur russe à l’ONU, dénonçant « l’hystérie » des Etats-Unis, s’est voulu rassurant: « Il est de l’intérêt de tous d’empêcher la guerre. Tout le monde souffrirait de ses conséquences bien au-delà de nos frontières. » Mais Vladimir Poutine en est-il convaincu?

La diplomatie garde encore la prééminence. Elle multiplie même ses efforts. Mais elle doit se rendre à l’évidence: la marge de manoeuvre pour éviter une offensive militaire est étroite. Depuis que le président Vladimir Poutine a ravivé la tension autour de la question de l’Ukraine au mois de décembre 2021, les moments de tension et d’apaisement alternent au gré des déclarations de responsables russes et américains et des manoeuvres militaires de l’armée de Moscou sans que le chemin d’une sortie de crise ne se dessine.

La crainte, en Ukraine et au sein des pays occidentaux, est alimentée par deux démarches russes. Le long de la frontière entre la Russie et l’Ukraine, qui a pris une orientation proeuropéenne à la faveur de la révolution orange de 2004, et de celle de Maïdan, une place emblématique de la capitale Kiev, dix ans plus tard, cent mille militaires seraient déployés pour ce qui peut difficilement être présenté comme un simple exercice. A cela s’ajoute la participation à des manoeuvres conjointes avec l’armée du Bélarus de trois mille soldats russes à la frontière entre cet Etat, allié de Moscou, et le nord de l’Ukraine.

Le deuxième avertissement adressé par la partie russe tient aux nouvelles règles que Vladimir Poutine veut voir présider aux relations entre son pays et l’Occident, qui ont pour cadre l’Organisation du traité de l’ Atlantique nord (Otan). Créée pour prévenir la menace du Bloc soviétique au temps de la guerre froide, elle a tenté, depuis la chute du Mur de Berlin, en 1989, d’étendre son influence sur l’Europe de l’Est au grand dam du maître du Kremlin. Il veut donc y mettre le holà dans une défense explicite de ce qu’il considère devoir rester la zone d’influence de la Russie en Europe. Il réclame l’interdiction de tout élargissement futur de l’Otan, y compris à l’Ukraine ; le retrait des forces de l’Alliance des pays devenus membres de l’Otan après 1997 (dont, dans le voisinage de son pré carré, les pays Baltes, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie) et l’interdiction de toute coopération militaire avec les pays de l’ex-URSS non membres de l’Otan. Ces revendications, inacceptables pour les Etats-Unis, l’Union européenne et les pays directement concernés, sont apparues tellement élevées et disproportionnées en regard de la question ukrainienne que l’on peut se demander à quelle issue autre qu’un conflit elles pourraient aboutir. Autrement formulé, comment faire en sorte que Vladimir Poutine se range à une issue négociée « honorable », condition de renoncement à un conflit?

Les réponses des Etats-Unis et de l’Otan n’ont pas tenu compte des préoccupations fondamentales de la Russie.

Impressionner et diviser

La question se pose à un président russe va-t-en-guerre. Et si, en réalité, Vladimir Poutine avait exclu dès le départ une intervention armée, s’en tenait à des gains minimaux récoltés auprès des Occidentaux et se satisfaisait, du coup, de pressions qui leur aurait été administrées? Spécialiste de la Chine à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), Valérie Niquet ébauche cette hypothèse dans une tribune publiée dans Le Monde à travers un intéressant parallèle avec la politique de Pékin: « La Russie et la Chine partagent en partie une même culture stratégique asymétrique et léniniste. L’objectif n’est pas d’affronter l’adversaire frontalement, mais de le dissuader d’agir, de l’impressionner et de le diviser. Multiplier les tensions, donner l’impression que l’on est au bord de l’affrontement, pour obtenir des concessions au moindre retrait apparent fait partie de la panoplie de la guerre hybride exploitée à Moscou comme à Pékin. »

Encore faudrait-il donner du grain à moudre au président russe. Dans leur réponse aux demandes de Moscou, les Américains auraient notamment proposé une relance des négociations sur le contrôle des armements en Europe (missiles stratégiques, armes nucléaires…) et l’adoption de mesures de transparence réciproques sur les positions militaires des deux camps en Europe. « Les réponses des Etats-Unis et de l’Otan n’ont pas tenu compte des préoccupations fondamentales de la Russie », a commenté Vladimir Poutine lors d’un entretien avec son homologue français, Emmanuel Macron, le 28 janvier. Même si, pour le président de la Russie, le contentieux actuel doit être réglé directement avec les Etats-Unis en vertu de son leadership sur l’Otan – ce qui prouve bien que la préoccupation de Moscou dépasse le cadre ukrainien -, le climat semble moins tendu avec les Européens.

Ukraine: comment sortir du piège tendu par Poutine? (analyse)

Sur le terrain ukrainien

Les Russes ont en effet accepté de participer, le 26 janvier, à une réunion à Paris dans le « format Normandie » (Russie, Ukraine, représentants des républiques séparatistes de Donetsk et de Lougansk, Allemagne, France, les protagonistes du cessez-le-feu après la guerre à l’est de l’Ukraine en 2014), le signe d’une volonté apparente de négocier. En l’occurrence, il s’agirait de relancer les discussions sur la mise en application de l’accord de Minsk II, signé le 12 février 2015, imposant une trêve de combats qui n’a jamais vraiment été respectée, son contrôle, et des avancées législatives en Ukraine pour permettre une autonomie des républiques russophones concernées.

Des progrès dans ce domaine – une nouvelle réunion est prévue à la mi-février à Berlin – pourraient aussi constituer un acquis de nature à sauver la face d’un Vladimir Poutine renonçant à l’option militaire. Celle-ci reste pourtant d’actualité, y compris aux yeux des Européens. Alors que le tropisme prorusse de l’Allemagne au temps d’Angela Merkel pouvait faire craindre une frilosité dans l’action de Berlin, Annalena Baerbock, la ministre des Affaires étrangères du gouvernement du nouveau chancelier Olaf Scholz, a inclut le gazoduc Nord Stream 2, stratégique pour l’ Allemagne, dans le champ des sanctions possibles si la Russie renonçait à la diplomatie: « S’il y a une escalade militaire, toutes les options sont envisageables », a- t-elle insisté. Chacun a mis (presque) toutes ses cartes sur table. Les positions restent très éloignées. Mais personne n’a intérêt à s’engager dans une guerre.

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