Vladimir Poutine © getty

Pourquoi le discours de Poutine est un signe de faiblesse

Jeroen Zuallaert

Avec beaucoup de grandiloquence et de menaces, Vladimir Poutine a annoncé ce matin une mobilisation partielle. Il reste à voir ce que la Russie pense gagner en agissant ainsi.

Dans un discours au vitriol, Vladimir Poutine a annoncé ce matin que la Russie procédera à une mobilisation partielle à partir du 21 septembre. Le président a souligné que seuls les Russes « ayant une expérience militaire » seront appelés. Selon le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, qui a donné une interview immédiatement après le discours de Poutine, l’armée russe appellera 300 000 soldats supplémentaires sous les armes.

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Initialement, le discours (préenregistré) devait être diffusé hier soir, mais pour des raisons peu claires, le grand moment a été reporté. Même selon les normes de Poutine, le discours était grotesque. Par exemple, Poutine a affirmé que la Russie était engagée dans une lutte à mort avec l’Occident. « L’objectif de l’Occident est d’affaiblir, de démanteler et de détruire notre pays. Ils ont déjà déclaré ouvertement qu’ils ont démantelé l’Union soviétique en 1991, et maintenant ils veulent démanteler la Russie elle-même en une région de régions et de territoires qui se livrent une bataille mortelle les uns contre les autres ».

Poutine accuse également l’Occident de soutenir des « bandes de terroristes internationaux dans le Caucase » et de répandre la « russophobie » en Ukraine. Selon lui, Kiev est devenu la proie d’un régime néonazi qui s’acharne à assassiner son propre peuple. Il a également accusé l’Occident de menacer la Russie avec des armes nucléaires et d’utiliser des « pseudo-valeurs » pour détruire la culture russe.

Mourir pour une Lada

Ainsi, si l’on en croit Poutine, la Russie mène une lutte existentielle pour sa survie. Il est donc d’autant plus remarquable que Poutine ne décrète qu’une mobilisation partielle. Si l’Occident veut vraiment détruire la Russie et si l’Ukraine est vraiment un régime néonazi qui torture et massacre ses propres citoyens – que Poutine croit donc être des Russes – pourquoi ne déclare-t-il pas une mobilisation générale ? La lutte existentielle pour la survie de la nation russe ne suffit-elle donc pas pour que tous les Russes résilients prennent les armes ?

Il est clair que Poutine a fait tout ce qu’il pouvait pour éviter ce moment. L’armée qui combat en Ukraine depuis février de cette année se compose principalement de soldats issus de régions plus pauvres comme la Tchétchénie et la Bouriatie. Le régime est terrifié à l’idée d’envoyer les Moscovites et les Pétersbourgeois au front, car cela provoquerait plus rapidement des troubles sociaux.

En un sens, le Kremlin s’est engagé dans une mobilisation secrète depuis juillet. Depuis le début de la guerre, la Russie déploie des milices privées, comme le célèbre groupe Wagner, qui ne sont pas comptabilisées comme des soldats morts au combat. Actuellement, Wagner recrute intensivement dans les prisons et les camps pénitentiaires, promettant aux criminels qu’ils seront libérés après avoir accompli leur devoir patriotique. Depuis juillet, chaque région russe doit déléguer et financer un bataillon de volontaires. Cette mesure était censée fournir 34 000 soldats supplémentaires (on ne sait pas si elle a réussi). Dans les régions, la campagne d’enrôlement dans l’armée se fait de plus en plus insistante. La radio d’État Rossiya-1 a même diffusé un reportage sur la façon dont la famille d’un soldat décédé de Saratov a pu acheter une Lada flambant neuve avec l’argent versé par l’armée. Même si les parents du soldat en question ont montré un certain enthousiasme pour leur nouvelle voiture, il reste à voir si les jeunes Russes trouveront attrayant de mourir pour une Lada.

Pseudo-mobilisation

Depuis le début de l’invasion en février, l’armée russe est confrontée à un manque de personnel, de fournitures et d’armements inadéquats et à une mauvaise coordination. On ne voit pas bien ce qu’une mobilisation partielle sur le champ de bataille va résoudre. Même si la Russie parvient à appeler 300 000 nouveaux soldats, il faudra d’abord les former. Même après cette formation, ces nouvelles troupes ne seront pas une troupe d’élite qui permettra à la Russie de faire la différence. Il n’est pas certain que l’armée russe soit en mesure de les armer. Et il y a, bien sûr, la question de savoir si tous ces nouveaux soldats risqueront leur vie pour une région comme le Donbass, avec laquelle les Russes n’ont guère d’affinités historiques.

On peut douter que la Russie parvienne effectivement à mobiliser 300 000 soldats. L’ukase signé par Poutine ne parle pas de « mobilisation partielle », mais d’une mobilisation où chaque région de la fédération russe se voit imposer un quota par le ministère de la Défense. Pour le Kremlin, il s’agit d’un stratagème pour se débarrasser de la pression politique, en confiant aux gouverneurs la tâche peu enviable de trouver de la chair à canon dans les régions. C’est aussi vraisemblablement un moyen d’épargner les régions de Moscou et de Saint-Pétersbourg.

Il n’est pas certain qu’il s’agisse d’un modus operandi efficace. Se soustraire au service militaire est une discipline très prisée en Russie. Environ la moitié des jeunes Russes réussissent à y échapper. En particulier maintenant qu’il est clair que le service militaire comporte un risque énorme d’être blessé ou tué, les Russes les plus inventifs chercheront toutes sortes d’échappatoires pour éviter de se rendre en Ukraine. Le ministre Choïgou a déjà promis que les étudiants ne pourraient pas être appelés. Ainsi, les jeunes Russes qui ne souhaitent pas mourir pour la patrie n’auront qu’à s’inscrire à l’université pour éviter d’être appelés.

Une menace nucléaire

La décision de mobiliser semble surtout destinée à effrayer l’Occident. Si les référendums dans les soi-disant Républiques populaires ont lieu, les parties occupées de Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson compteront comme territoire russe en vertu du droit russe, comme c’est déjà le cas pour la Crimée. De cette manière, Poutine espère relever le seuil de soutien à l’Ukraine.

Il est difficile de voir dans ce geste autre chose qu’une partie de bluff russe. Pour le droit international, les référendums en territoire occupé n’ont aucune valeur. L’Amérique, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni ont déjà annoncé qu’ils ne reconnaîtraient pas les référendums et continueraient à fournir des armes à l’Ukraine. Le fait que la Russie considère désormais les « Républiques populaires » comme un territoire russe ne changera rien non plus pour l’Ukraine. Il est clair que l’armée ukrainienne tire déjà régulièrement des missiles sur des villes russes. Dans les villes frontalières comme Belgorod, Briansk, Taganrog ou Koursk, des explosions ont été régulièrement signalées ces derniers mois sur des cibles militaires, mais parfois aussi dans des zones résidentielles. Bien que l’Ukraine n’ait jamais confirmé qu’elle était à l’origine des attaques, elle a fait particulièrement peu d’efforts pour nier son implication.

L’annexion des républiques dites populaires encadre vraisemblablement aussi la stratégie de dissuasion nucléaire. La doctrine militaire de la Russie l’autorise à déployer des armes nucléaires en cas d’attaque du territoire russe. Dans son discours, Poutine a une nouvelle fois fait allusion à l’utilisation d’armes nucléaires. « Ceux qui tentent de nous faire chanter avec des armes nucléaires devraient se rendre compte que le vent peut aussi se retourner contre eux. »

C’est une menace que les pays occidentaux ne peuvent ignorer. Mais en même temps, on assiste à une certaine accoutumance. Poutine rappelle constamment à l’Occident que la Russie possède des armes nucléaires, et il n’hésite pas à laisser entendre qu’il est prêt à les utiliser. Il n’est pas certain que le régime soit réellement prêt à aller aussi loin. Des alliés comme la Chine ont également tout intérêt à ce que le tabou nucléaire ne soit pas enfreint. La Chine est terrifiée à l’idée qu’en cas d’invasion de Taïwan par la Chine, l’Amérique ose utiliser des armes nucléaires pour éliminer l’armée d’invasion. Si Poutine déploie des armes nucléaires, il sera vraiment tout seul.

Isolation russe

Il est clair que Poutine est de plus en plus isolé sur le plan international. La Russie aime se présenter comme le leader du « monde multipolaire » : un monde où les États-Unis ne sont plus tout-puissants et où des nations émergentes comme la Chine, la Turquie ou l’Inde accroissent leur influence régionale. La semaine dernière, Poutine n’était que trop heureux de se faire photographier en compagnie du président chinois Xi Jinping, du président turc Recep Tayyip Erdogan et du Premier ministre indien Narendra Modi. Lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Samarkand, en Ouzbékistan, il a tenté de s’ériger en primus inter pares des puissances mondiales émergentes.

D’un autre côté, il est clair que le monde multipolaire est également de moins en moins ravi de la guerre de Poutine. Lors du sommet de Shanghai, les dirigeants asiatiques ont surtout exprimé leurs inquiétudes quant à la position de la Russie en Ukraine. Poutine lui-même a dû admettre que Xi avait exprimé ses préoccupations, ce que les dirigeants chinois eux-mêmes n’ont jamais fait en autant de mots. Modi a souligné à juste titre à Poutine que ce n’était « pas le moment de partir en guerre ». Erdogan a même demandé hier à Poutine de mettre fin à la guerre dès que possible, soulignant que la Russie devait restituer le territoire conquis à l’Ukraine.

Pression croissante

Le mythe du village Potemkine est apparu au 18e siècle. L’histoire raconte que le comte Grigori Potemkine, ministre et amant de Catherine La Grande, a fait ériger des façades de village lorsque la tsarine visitait la Crimée, pour la convaincre que tout se passait bien. En un sens, cette décision est une mobilisation Potemkine : une action en grande pompe, qui ne peut cacher le fait que le régime russe est de plus en plus désespéré et ne trouve plus de solutions à la pression croissante sur son armée.

Pendant ce temps, l' »opération militaire spéciale », annoncée comme une brève intervention dont le Russe moyen ne ressentirait en aucun cas les conséquences, dure depuis 210 jours. Il est de plus en plus difficile de soutenir que la Russie va bientôt célébrer sa glorieuse victoire. Dans son interview, le ministre de la Défense,  Choïgou a affirmé que l' »opération militaire spéciale » était un grand succès. L’armée russe aurait déjà tué 100 000 soldats ukrainiens, alors que seuls 6 000 soldats russes ont été tués. Et pourtant, l’armée a un besoin urgent de 300 000 soldats supplémentaires.

Depuis le début de sa présidence, Poutine a maintenu une stratégie consistant à ne jamais montrer un signe de faiblesse. Les défis sociétaux et les problèmes géopolitiques, dans cette logique, ne peuvent être résolus que par les armes et l’autoritarisme. C’est la tragédie de tant de périodes de l’histoire russe: le peuple russe semble prêt à pardonner à ses dirigeants à peu près n’importe quel nombre de morts, mais faire preuve de faiblesse est inexcusable.

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