Au contraire d’Al-Qaeda ou de Daech, le Hamas est un «mouvement populaire» ancré dans la société palestinienne. © BELGA IMAGE

Hamas, Daech, 11 septembre: quelles similitudes peut-on observer (ou pas)?

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint

Il veut substituer la contrition pour la colonisation au «plus jamais cela» de la Shoah, analyse le politologue Gilles Kepel. «Un facteur de clivage essentialiste extrêmement préoccupant».

Politologue spécialiste de l’islamisme radical, Gilles Kepel, qui publie Holocaustes (1), situe le massacre du 7 octobre dernier par le Hamas en écho aux attaques d’Al-Qaeda et de l’Etat islamique ces dernières années.

Inscrivez-vous le massacre du 7 octobre dernier dans la lignée de l’attaque du 11 septembre 2001 par Al-Qaeda et dans celle d’autres attaques, notamment de l’Etat islamique?

Pas dans la lignée, mais en écho. Le 11-Septembre a montré le défaut de la cuirasse des Etats-Unis, le 7-Octobre, celui de la cuirasse d’Israël. Mais Al-Qaeda était une organisation terroriste internationale sans ancrage dans la société alors que le Hamas, qui a commencé par être la branche palestinienne des Frères musulmans, est un mouvement populaire, que l’on peut juger négativement, mais qui a une forte implantation religieuse, sociale, politique, et une représentation quasi étatique au Qatar. Il est aujourd’hui pris dans l’Axe de la résistance iranien et, d’une certaine manière, a perdu de son autonomie, même si le massacre du 7 octobre a été du ressort de son chef à Gaza, Yahya Sinouar. C’est le 7 octobre… 2001 qu’Oussama Ben Laden reconnaît, depuis sa grotte au côté d’Yahya Sinouar, sa responsabilité dans le 11-Septembre et qu’il prononce sa fameuse phrase en arabe : «J’en atteste par Allah, que jamais l’Amérique ne sera tranquille tant que les troupes de l’impiété n’auront pas quitté les terres saintes de l’islam», l’Arabie saoudite et la Palestine. Le 11-Septembre s’inscrivait aussi dans la deuxième intifada palestinienne, commencée à l’automne 2000.

Vous évoquez aussi une similitude dans la mise en ligne du spectacle de l’horreur entre le Hamas et Daech…

Même si, rétrospectivement, elle a été niée par le Hamas. En effet, Daech a complètement désinhibé la mise en ligne des horreurs. Al-Qaeda, qui avait besoin d’une télé d’Etat, en l’occurrence Al-Jazira, pour assurer sa propagande et mener des négociations, ne pouvait pas les mettre en scène. Daech, en revanche, c’est l’enfant de YouTube. Après le 7-Octobre, la sauvagerie absolue du Hamas a toutefois été totalement occultée dans l’opinion publique par l’hécatombe opérée par Benjamin Netanyahou dans la bande de Gaza. C’est pour cela que j’assume pleinement le «s» à «Holocaustes» dans le titre de mon livre, que certains m’ont reproché. La désinhibition de l’horreur s’inscrit aussi dans une dimension littéraliste. Daech prenait, au sens propre, le fait qu’on a le droit de faire prisonniers les infidèles, de tuer les hommes s’ils ne se convertissaient pas à l’islam immédiatement, et de faire commerce des femmes – pour Daech, les femmes yézidies, comme l’étaient celles des peuples conquis à l’époque prophétique. De même, la «razzia bénie» du 7 octobre pour le Hamas s’inspire assez largement du modus operandi de l’attaque de l’armée du prophète sur l’oasis juive de Khaïbar, à 150 kilomètres au nord de Médine, en l’an 7 de l’Hégire. Les femmes sont enlevées sur les chameaux un peu comme les malheureuses jeunes filles sur les motocyclettes ou les pick-up des gens du Hamas. Il y a des congruences dans la façon dont l’horreur est montrée, avec la différence que Daech n’a jamais exprimé de repentir parce qu’elle était une organisation hors-sol alors que le Hamas se trouve dans une situation complexe où il doit justifier de ses actions auprès de sa population. Aujourd’hui, il doit lui rendre des comptes parce que l’OLP, son rival, affirme que le peuple gazaoui n’a jamais subi une horreur comme celle qu’elle vit aujourd’hui, pas même lors de la Nakba de 1948 (NDLR: les violences et l’exil au moment de la création de l’Etat d’Israël). Le Hamas a dû présenter ses excuses aux Palestiniens de Gaza.

«Le Hamas est aujourd’hui pris dans l’Axe de la résistance iranien et, d’une certaine manière, a perdu de son autonomie.»

Le massacre du 7 octobre n’est-il pas aussi l’aboutissement du processus de rapprochement entre le Hamas et l’Axe de la résistance iranien?

Cela en est l’aboutissement mais aussi la dissociation. Il faut attendre le 3 novembre pour que Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah libanais allié de l’Iran, prononce un discours au cours duquel, au lieu d’évoquer la troisième guerre mondiale comme beaucoup l’attendaient, a parlé des rebelles houthis du Yémen… Les Houthis ont été l’investissement minimal, mais qui pouvait rapporter gros, que l’Iran était en mesure d’opérer dans ce contexte parce que le Hezbollah n’était pas en ordre de bataille. Ils ont interrompu le trafic maritime en mer Rouge et, ce faisant, ils ont contribué à ruiner l’Egypte qui n’a plus pu lever ses frais de passage exorbitant dans le canal de Suez. Mais les Chinois ne sont pas très contents parce que, même si leurs bateaux sont protégés, leurs marchandises sont aussi convoyées sur des bâtiments des compagnies occidentales.

Le Hezbollah, qui a peut-être eu le temps de se préparer, pourrait-il reprendre le flambeau de l’Axe de la résistance aux Houthis?

Aujourd’hui, il est plutôt une cible qu’une capacité offensive. Israël a tué tous les chefs militaires du Hezbollah. S’il est capable de lui infliger des dommages significatifs sans engager ses troupes au sol, il le fera. Quelque 80.000 Israéliens habitant le long de la frontière libanaise n’ont toujours pas été autorisés à rentrer chez eux. S’il y arrive, cela montrerait que l’Iran est très affaibli.

Après la guerre en Ukraine, celle entre Israël et le Hamas consacre-t-elle le Sud global comme acteur géopolitique face à l’Occident?

Certains idéologues du Sud global s’agitent pour reconstituer les fondements moraux de l’ordre du monde. Après 1945, en dépit des divergences entre le bloc soviétique et l’Occident, il y avait un consensus sur le «plus jamais ça» de la Shoah. Aujourd’hui, les Sud-Africains, les Sandinistes du Nicaragua et les autres, arguant que la Shoah n’a servi qu’à légitimer la création d’Israël, essaient de démontrer que le peuple «prétendument génocidé», selon eux, est devenu le peuple génocidaire. Ce qui signifierait qu’Israël n’est plus légitime. A cette aune, le marqueur de l’ordre moral mondial ne serait plus le «plus jamais cela» de la Shoah, mais serait la contrition pour la colonisation, «crime contre l’humanité par excellence», «génocide par excellence». Cela pose évidemment question. Cette prétention à mettre en œuvre un nouvel ordre moral mondial fait l’impasse sur le fait que ce Sud global est le mariage de la carpe et du lapin, l’Inde et la Chine, l’Ethiopie et l’Egypte, l’Arabie saoudite et l’Iran…, qu’il est composé d’Etats qui, pour la plupart, ne sont pas démocratiques, et qu’une grande partie de leur population souhaite les fuir pour rejoindre cet «horrible Nord». La question du Sud global sert à creuser les failles dans ces sociétés du Nord, notamment dans leurs universités. Les excès du soutien à la Palestine ont pour effet second de susciter l’effroi au sein de la population en général. C’est un facteur de clivage essentialiste extrêmement préoccupant au moment où, en France, par exemple, le Rassemblement national et les partis d’Eric Zemmour et de Nicolas Dupont-Aignan sont donnés à plus de 40% des intentions de vote pour les élections européennes.

(1) Holocaustes, par Gilles Kepel, Plon, 210 p.
© DR

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